Chapitre 2
Chapitre I :
Jab, crochet, droite, direct, esquive ! Jab, crochet, droite, direct, esquive ! Jab, crochet…
« — Tu pousses avec tes épaules. »
Droite, direct…
« — Encre ta posture, t’as pas d’équilibre ! Y’a aucune puissance là ! »
Jab, droite…
« — Tu frappes comme Micka ! »
Direct !
« BAM »
Merde !
« — Ouhh ! Ca doit faire mal ça.
— Pas autant que mon poing dans ta figure si tu fermes pas ta grande bouche. je souffle avant de me repositionner. »
Jab, crochet, droite, direct…
« — Liam n’a pas mougou, il est pas d’humeur alors je serai toi, j’m’éloignerais de lui au risque de recevoir un coup perdu. lance Phil.
— Haaan c’est pour ça que tu es nul aujourd’hui ? Je comprends mieux. »
Je stoppe brusquement mon poing que j’apprêtais à abattre sur le sac et retire mes gants. J’ai le souffle court, mes muscles sont complètements endoloris et une fatigue s’est emparée de moi. Puis j’ai assez supporté les commentaires de Tom. Ma séance peut s’arrêter ici.
« — Oh ! Liam, le prends pas comme ça ! il souffle derrière moi, alors que je m’empare de ma gourde. Je compatis tu sais. Tu vas bientôt la serrer, t’en fais pas ! C’est le cube maggie qui fait sa pub sinon le sel est serein. »
Les sourcils froncés, je me retourne au trois-quarts pour m’assurer que je viens pas d’halluciner cette absurdité avant de secouer la tête et emprunter le chemin des vestiaires quand je comprends que non, j’ai pas halluciné. Ce mec est un cas désespéré.
Avec difficulté je m’assieds sur le banc face à mon cassier puis ferme les yeux et rejette ma tête en arrière.
Tatiana n’a rien à voir avec mon manque d’énergie et ma déconcentration. Si je dois reprendre l’expression de Philomène, j’ai mougou Tatiana. Ce n’était pas difficile. Et ça même après l’irruption de Mickaela dans mon appartement.
En toute transparence, je lui ai expliqué qui est Mickaela et elle s’est contentée de cette information. Je lui aurais menti que ça n’aurait rien changé. Je l’ai entendu discuter de moi avec une de ses amies, et ce n’est pas la présence d’une autre femme dans ma vie qui aurait pu arrêter ses plans. Ce qu’elle ne semble pas comprendre malgré tout l’énergie que je mets à clarifier les relations que l’on entretient, c’est que nous n’avons pas les mêmes plans. Les miens, la concernant, se sont réalisés le soir où nous avons couché ensemble, puis ont dévié sur un autre chemin dès la minute où je me suis laissé retomber sur le lit.
Ils se sont principalement orientés vers la quête de la résolution de mon souci majeur : oublier l’image de Mickaela nue sur mon canapé.
J’ai mis un quart de second à comprendre qu’elle était vraiment là. Je pensais qu’il s’agissait d’une hallucination. Ça m’aurait pas choqué. Parce que c’est le genre d’hallucinations que j’ai longtemps eues. Surtout après avoir été amené à passer du temps avec elle. Dans la douche, alors que je frottais énergiquement le gel sur mes cheveux sous le jet d’eau, j’entendais son rire. A la station de métro, le matin sur le quai, je la voyais courir et entrer de justesse dans le wagon avant que les portes automatiques ne se referme. Le soir, après une journée harassante, je la retrouvais sur le canapé, exactement à l’emplacement où elle était mercredi, en train de feuilleté un magasin, sa chevelure indomptable détachée et encadrant son visage ovale. Elle souriait, refermer son magazine et me demandait, la tête penchée sur le côté comment était ma journée. Mais ce n’était jamais elle. Ce n’était que des hallucinations. Hallucinations que je n’avais pas le droit, et que je n’ai toujours pas le droit aujourd’hui, d’avoir. Après tout, c’est ma sœur.
« — Tu es venu dormir ici ?
— Tom, lâche-moi deux minutes tu veux ?
— Je t’ai alors tenu ? »
Soupir.
Je retire mes vêtements sans plus me préoccuper de lui et avec la dernière énergie, je rejoins les douches pour me décrasser. Épuisé comme je le suis, je vais rentrer, m’écrouler sur mon lit et dormir sans hallucinations, sans préoccupations, sans rêves, sans rien. Tout ce dont j’ai besoin.
« — Tu me jettes chez Moses, je suis à pied là.
— Il y a encore les métros et les RER.
— Tu sais que le gars habite dans un trou perdu, je vais en avoir pour pas moins d’une heure trente.
— Je serais toi, je me mettrais déjà en route. »
Je l’entends soupirer derrière moi et quelques secondes plus tard, j’entends la porte du vestiaire se refermer. Je retourne dans le vestiaire, enfile mes vêtements. Tandis que je rejoins la sortie, j’essaie de visualiser le contenu de mon frigo pour optimiser mon temps. Comme après une séance aussi intensive, j’ai une faim de loup et si je fais l’erreur d’aller dormir sans avoir mangé quoi que ce soit, je vais me réveiller en pleine nuit et je déteste ça. Mon sommeil est tellement difficile à retrouver dans ces moments-là, que je finis par bosser alors même que je suis fatigué.
Je vais passer par Pantin pour me prendre des brochettes et des ailes de poulet, je me dis en me dirigeant vers ma voiture.
Je retrouve Tom adossé à ma portière passager, le nez dans son téléphone. Je me disais bien qu’il avait abdiqué trop vite.
« — Grouille-toi gars, il fait froid ! »
Il range son téléphone puis joins ses mains pour les frotter avant de souffler dessus.
« — Je suis en train de cailler, je dois gérer la petite et toi tu fais ton mannequin ! tchrr. »
Quand j’arrive devant le coffre et seulement à ce moment, je déverrouille la voiture.
« — Enfoiré. »
Je souris.
Ce n’était vraiment pas dans mon programme de le déposer, mais ce mec est tellement insistant, un peu comme les enfants qui quémandent pendant de longues heures, que je me résigne avant même qu’il ne commence à faire son cirque. Je suis bien trop fatigué pour ne serait-ce que faire semblant de lui tenir tête.
« Je suis mauvais, tu ne me connais pas, je suis kinda, tu ne me connais pas, je peux même te taper, mon bébé ! Moi je veux, j’ai envie, je veux donner seulement, moi je veux j’ai envie, je veux te … »
La sonnerie du téléphone de Tom résonne dans le véhicule et je devine aux paroles de la chanson qu’il doit s’agir de « la petite » qu’il « gère », avec beaucoup de mal.
« — Allô ?
—…
— Mais comment ça demain t’es pas dispo ?
—…
— Ta tante quoi ?
—…
— Mais c’est pas grave, je vais t’accompagner aller la voir et s’il faut rester dans la voiture pour ne pas l’effrayer, je resterai puis on rentrera ensemble.
—…
— Oui oui, j’ai des solutions à tout problème. Moi je suis un homme de résolution. On fait comme ça bébé. »
Et il raccroche.
« — Cette petite me prend trop pour son mougou ! Tu as fini de bouffer mon argent et tu penses que je vais te laisser sans moi aussi bouffer ton way ? Tu as menti ! »
J’éclate de rire et mon rire fait écho dans l’habitacle. Je ne sais pas qui est cette personne qui joue avec sa photo au village, mais faut vraiment qu’elle y aille doucement. Le gars est sérieusement atteint !
« — T’as carrément mis une sonnerie spéciale pour elle ?
— Bien sûr. Le son est doux et il me donne l’impression de parler à cette bouffeuse de jeton. Comme quoi, elle a trop de jumelles dans ce monde. »
Je m’abstiens de lui balancer qu’il a aussi des jumeaux, parce qu’il pourrait me répondre par un sourire qui signifierait « toi le premier, n’est-ce pas ». Je me contente de manœuvrer pour garer ma voiture dans le parking ouvert, puis je prends le temps de souffler quelques secondes avant de sortir de la voiture. Je voulais adapter mon trajet en allant chercher mon repas puis en déposant Tom, mais je me suis rappelé qu’à chaque rencontre Soraya, la femme de Moses, prend toujours le temps de préparer différents plats dans des quantités gargantuesques. Et ses plats, ont le mérite d’être excellent. Entre quelques brochettes et ailes de poulet assez bien assaisonnées, et des repas maisons préparés avec amour par la plus douce que je connaisse, il n’y a pas photo.
« — Ohhh ! Ma femme ! Celle que j’ai laissé passer par amitié ! Comment vas-tu ?
— Bonsoir Tom ! Je vais bien et toi ?
— Je survie malgré le manque de ta présence dans ma vie.
— Tom arrête de bloquer la porte d’entrée et laisse ma femme tranquille !
— Mo, c’est parce que je suis full en ce moment sinon j’allais m’atteler à récupérer « ma » femme ! »
Comme à chaque fois que Tom croise Soraya, il lui fait son speech et elle y répond avec entrain. C’est leur truc à eux, une façon de se saluer. Moi, je les dépasse pour aller saluer Moses qui est juste en face de moi, et prends place devant la table à manger qui fait office de buffet. Sans surprise, il est bien garni et je retrouve tout ce dont je souhaite manger depuis un moment.
« — Je vais pas trainer. Je me fais un take away et j’y go.
— Tu pars où ? T’as un plan pour ce soir alors qu’on devait se capter ?
— Je suis K.O. Je viens de m’entraîner pendant deux heures. J’tiens plus sur mes jambes. »
Pendant que je donne les raisons de mon absence à Mo, Soraya m’apporte un plat assez large en aluminium qu’elle remplit de tous les mets présents.
« — Ca ne va pas ? Moses me demande sur un ton plein d’inquiétude.
— Comment ça ?
— Oublie pas que je te connais. Quand tu t’entraines autant c’est qu’il y a quelque chose qui te tracasse. »
Je passe machinalement une main sur mon bouc pour me donner une certaine contenance avant de me tourner vers lui, un sourire planté sur les lèvres.
« — Y’a rien, je t’assure. J’avais simplement besoin de me lâcher. »
Il ne croit pas un seul mot de ce que je viens de dire et je ne compte pas éclairer sa lanterne. Je suis pas assez fou pour ça, je tiens à ma vie, même si mon excès de sérénité laisse penser le contraire. Je ne lui ai pas parlé du passage de Mickaela, encore moins des conditions et l’état dans lequel elle était lorsqu’elle est passée. Il comprendrait vite le pourquoi de mon trouble, et il serait loin d’apprécier.
« — Il a pas mougou depuis un moment ! intervient Tom. Tu connais l’homme là quand il n’a pas sa dose ! »
Moses et Soraya éclate de rire et encore une fois, je m’abstiens de tout commentaire concernant les propos de Tom. Avec lui, il faut éviter la surenchère sinon, on en finit pas…
Je prends place sur l’accoudoir du canapé, le regard fixé sur Soraya et le take away qu’elle me prépare.
« — Entre nous. reprend Tom. Si tu le laissais mougou Micka, on en serait pas là. »
Je rate un battement de cœur et tente de ne pas le montrer. Moses est le genre à percevoir la moindre fissure dans les gestes et le faciès. Je m’applique à me montrer le plus indifférent possible aux propos de Tom, seul à rigoler de sa remarque.
« — Arrête tes conneries ! tonne sévèrement Moses. Je l’ai déjà dit, on peut rigoler de tout sauf de ma sœur et encore moins d’une potentiel relation avec Liam !
— Mais ils seraient mignons tous les deux ensemble ! Monsieur et Madame Tsana Liam ! Mickaela Tsana !
— Ca ne me fait vraiment pas rire.
— Parce que Liam n’est pas un homme ? réplique Soraya.
— Liam est surtout un sale enfoiré de première qui passe son temps à baiser tout ce qui bouge sans se soucier de ce que deviennent les femmes qu’il baise et tout ça, sans aucun scrupule ! il lance avant de se tourner vers moi. Je t’ai déjà dit ce que je pensais de ton comportement.
— Y’a aucun souci. je réponds calmement, toujours concentré sur les plats. »
Soraya me renvoie un timide sourire, plein de compassion même si je pourrais assurer qu’elle ne doit pas en penser moins que son mari. D’ailleurs, mon entourage ne doit pas en penser moins que Moses. Et ils ont raison. D’une certaine façon. Mais je n’ai pas toujours été comme ça.
Rien dans la vie ne nous prépare à ce moment où l’on passe de l’insouciance à la réalité de la vie, où on fait face aux réels sentiments de ce qui nous entourent et en qui on pensait trouver un appui, un soutien indéfectible. Non, rien ne nous prépare à ce moment. On se retrouve à faire des choix, probablement pas les bons, mais sur l’instant, c’est le sentiment qu’ils donnent.
Le temps est l’honnêteté envers soi-même nous fait prendre conscience de l’impact et de l’effet, qu’ont réellement nos choix. Trois réactions se proposent par la suite; faire face et assumer, se voiler la face, décider de se voiler tout en étant conscient.
Face à mes choix, j’ai décidé de me voiler tout en étant conscient. Ça m’éloigne de la culpabilité, me permet de me réajuster quand je le peux, tout en me permettant de retomber dans mes travers sans décevoir qui que ce soit. Et ça me va comme ça. Enfin, je crois.
Chapitre 3
Chapitre II
Je me lève avec difficulté et me frotte les yeux pour enlever cette sensation de picotement avant de m’étirer jusqu’à ce que mes muscles se détendent à minima. Mon corps est complètement endolori et je prends conscience que dormir sur ce canapé n’était pas une idée judicieuse. Un peu comme tout ce que j’entreprends ces derniers jours.
« — Bonjour. »
Je tourne mon regard vers Nana, déjà en train de s’activer sur son ordinateur. Au vu de toutes les feuilles qui traînent sur la table, j’en déduis qu’elle doit être debout depuis un moment. Ça lui ressemble bien. Toujours active pour « gagner de l’argent ». Selon elle, l’argent, c’est la vie, y’a pas plus fidèle que les billets. Avec eux, tu sais à quoi t’attendre et jamais ils ne te leurrent. Et ce leit motiv qu’elle me sortait à tout bout de champ lorsque l’on était plus jeune, continue à dicter sa vie et son business.
« — Bonjour.
— Je ne te demande pas si tu as bien dormi. Ce canapé est affreux.
— Pourquoi tu m’as laissé dormir dessus alors ?
— Je suis allée dormir avant toi et je ne pensais pas que tu resterais dessus toute la nuit. »
Je me lève difficilement et tente de m’étirer en étant debout. Un pur moment de torture mais après une dizaine de minutes, je finis par en ressentir les bienfaits. Je récupère quelques vêtements dans mon sac à dos puis m’introduis dans la salle de bains pendant une trentaine de minutes avant de rejoindre Nana.
« — Qu’est-ce que t’es en train de faire ? je lui demande depuis la cuisine ouverte, où je me serre une tasse de café.
— Je réponds à quelques demandes de potentielles clientes et je mets à jour certains dossiers en fonction des rapports des filles.
— Depuis tout à l’heure ?
— Il y en a une bonne trentaine.
— A ce point ? »
Pendant deux secondes, elle lève ses yeux amandes vers moi, accompagnée d’un petit rictus dont elle seule a le secret et que je traduis souvent par « si tu savais ».
Ma curiosité naturelle voudrait que je demande en quoi consiste les demandes de ses clientes et les rapports de ses filles, mais je ne suis pas certaine que sa réponse me plaise. Je trouve son business tellement malsain que je préfère m’abstenir d’en connaitre le fonctionnement. Il y a un dicton qui dit qu’on devient comme notre environnement parce qu’il nous contamine. J’ose espérer qu’en enclavant certaines parties de la vie de ceux qui m’environnent, je m’éloigne autant que faire se peut, de la contamination.
« — J’ai besoin d’une assistante. elle soupire en se massant la nuque. Ça devient compliqué de tout gérer. Rien qu'à mon retour, j’ai cinq rendez-vous de planifier dans la même journée. Je me demande si je dois pas les déplacer. »
Cette dernière phrase semble plus être pour elle-même.
Après l’avoir prononcé, elle se plonge de nouveau dans son ordinateur, sans plus se soucier de ma présence.
Je prends place en face d’elle et porte la tasse à mes lèvres tout en la regardant pianoter sur son clavier à une vitesse folle.
Je trouve ça tellement triste d’en arriver là, à être aussi aigri et amer. L’amour n’a pas qu’un bel impact.
En parlant d’amour, il faudrait peut-être que je me mette à rédiger cet article.
Il devait principalement être une source d’extériorisation, puis j’en ai parlé à Solange, ma lectrice de la première heure qui trouve que je devrais le partager. Je ne suis pas encore certaine de le vouloir, mais je vais m’atteler à le commencer.
Je repère mon ordinateur sur la table basse, et après avoir fini mon café, je le récupère et investis la chambre.
Il y a des endroits où il est plus facile pour moi d’écrire, comme dans la chambre. L’atmosphère intimiste me permet de me retrouver et de me libérer sans aucune restriction. Je laisse aller sur feuille numérique tout ce qui me passe par la tête avant de faire un tri ou arrondir les angles. Si je venais à publier de façon brute tout ce qui me passe par la tête, on pourrait facilement me prendre pour une cinglée en liberté.
Pendant plus d’une heure, je laisse mes doigts parcourir mon clavier et retranscrire ma pensée. De façon assez désordonnée, j’apporte tout ce que je pense savoir sur le sujet, sous tous les angles. Plus tard, je le confondrai avec les recherches que je ferai.
« — ça avance ? »
Je sursaute de peur avant de rabattre l’écran de mon ordinateur.
« — Tu m’as fait peur !
— Qu’est-ce que t’écris ? elle me demande en s’avançant vers moi.
— Je pose mes idées pour un article.
— Le sujet ?
— Il n’est pas important ! je réponds en balayant d’un geste vague mes propos de la main. »
Elle s’assied sur le lit puis me sourit pour me distraire avant de s’emparer de mon ordinateur.
« — Nana ! Rends-le moi !
— Je veux savoir ce que tu caches ! elle ricane en se levant du lit. Ça doit être un truc bien chaud pour que tu n’m’en parles pas !
— Nana !
— Voyons voir ! »
Je me lève à mon tour, mais le temps de contourner le lit et arriver à son niveau, elle a déjà commencé à lire mes notes. Ça m’apprendra à lui donner mes codes d’accès.
« — C’est pas ce que tu crois ! je m’empresse de lui dire. »
Le sourire qui dessinait ses lèvres il y a encore quelques secondes s’estompe à mesure qu’elle avance dans la lecture, et ses épais sourcils se froncent. Je m’assieds sur le lit, le regard dans le vague et patiente jusqu’à la fin de sa lecture. J’ai commencé mes notes en complétant une citation de la Reine :
« [L’amour, c’est se jeter dans le vide. Les hommes ont le vertige]… Nana a sauté et ne s’est jamais relevé. A terre parce qu’elle n’a pas réussi à voler, elle crie à qui veut l’entendre que l’amour est utopique, chimérique. Au contact du sol, son cœur s’est glacé, et aujourd’hui la question est : est-ce qu’elle peut réellement témoigner ? Son discours n’est-il pas biaisé ? … »
« — C’est comme ça que tu me vois ? Comme une femme aigrie qui a décidé d’emmener tout le monde à terre ?
— Non ! Bien sûr que non !
— Pourtant c’est ce qui est écrit !
— Non, ce qui est écrit, c’est simplement des bouts de phrases pour donner une orientation à mon article ! Article qui n’est même pas encore rédigé ! »
De la tristesse passe sur son visage, mais elle le cache bien vite en baissant sa tête. Elle repose mon ordinateur, et s’apprête à sortir de la chambre.
« — Nana, c’est toi qui m’as balancé à la figure que je ne savais pas ce qu’était l’amour et qui m’en dépeint, à chaque fois que tu en as l’occasion, une image négative ! J’ai retranscrit cette image. Reconnais que t’es pas celle qui va plaider l’amour !
— Est-ce que tu sais ce qu’est l’amour ?
— Justement ! C’est la question que je me pose et à laquelle je cherche des éléments de réponse !
— Viens bosser avec moi. elle balance tout de go. Viens bosser avec moi et je vais te montrer ce qu’est l’amour et ses conséquences qui parlent plus que la définition que l’on peut avoir de lui. Tu verras ces femmes qui viennent à l’agence avec l’espoir et leur cœur entre leurs mains. Tu rencontreras ces femmes qui part amour ont tout donné et se sont vues tout retirer sans avoir le temps de crier gare. Tu verras ces femmes qui ont fait aveuglément confiance parce que l’amour est aveugle, et qui ont reçu un acide envoyé par leur cher et tendre époux ont envoyé en pleine figure ! Viens et vois et tu comprendras enfin c’est quoi l’amour !
— Je suis désolée si je t’ai blessée ce…
— Tu m’as pas blessé ! Rentre avec moi sur Brazza. T’as pas de travail, j’t’en propose un et tu seras payée et logé.
— Nana, je sais que t’es vexée…
— J’ai besoin d’une assistante et quand j’y pense, ton hobby pour la photo sera un plus, ça te permettra d’aller sur le terrain et de voir.
— T’es sérieuse là ?
— J’ai l’air de rire ? »
Sur ces mots, elle sort de la chambre et je laisse ma tête retomber sur le lit. On n’était pas supposées se prendre la tête aujourd’hui. J’ai pas besoin de ça, vraiment pas.
Mon téléphone se met à sonner et je fais l’erreur de décrocher sans même prendre le temps de regarder l’identité de l’appelant. Grosse erreur de ma part puisqu’il s’agit de Moses. Nous avons beau être très proches tous les deux, nous ne passons pas énormément de temps ensemble. Principalement parce qu’il est trop protecteur envers moi et qu’une sensation d’étouffement a fini par naître de mon côté. Je comprends qu’il veuille me protéger mais il en fait trop et je n’ai pas le courage de le lui dire, alors je m’éloigne sous le prétexte qu’il a besoin de se retrouver avec Soraya, sa femme. Ce n’est pas si faux que ça. Pendant longtemps, la relation que nous avions Moses et moi, l’a empêché d’en créer une avec elle. Elle avait le sentiment d’être la troisième roue du carrosse, de venir perturber la quiétude qu’il y avait dans nos vies et l’attitude de Moses ne lui a pas fait penser le contraire. Il a failli la perdre et il aurait laissé partir. Pour moi.
« — On se voit tout à l’heure. il me lance sur un ton péremptoire.
— Bonjour ! Tu vas bien ? Moi ça va ? T’es occupé aujourd’hui parce que moi oui et je vais pas pouvoir venir.
— 15heures à la maison. A toute. Il termine avant de raccrocher. »
C’est tout Moses ça. Il dit et il faut se plier. Gare à celui qui voudrait aller contre sa volonté. Il serait capable d’utiliser ses gros muscles et l’expression froide de son visage et les rares fois où l’on peut y avoir un sourire sont lorsque Soraya est dans les parages.
En y réfléchissant, ça m’évitera de me prendre des alizés lorsque je tenterai de meubler la discussion avec Nana. C’est tellement son genre.
Jusqu’à ce que j’estime qu’il soit l’heure pour moi de me préparer, je parcours mon blog et la page de backoffice. Entre les différentes questions posées, les commentaires à approuver, les retours de mail, les profils à contacter, je ne vois pas le temps passer. C’est tout un travail de gérer un blog et lorsqu’on est comme moi et que l’on fait la bêtise de ne pas le monétiser, on donne l’impression aux autres que l’on perd son temps.
Ce que les autres ne savent pas, c’est que je le fais par passion et je suis la première à bénéficier de ses bienfaits.
« — Je vais chez Mo. j’informe Nana qui est plantée devant la télé.
—… Humm.
— Je vais probablement passer la fin de la journée là-bas, donc m’attends pas.
—…
— Nana ?
—… Humm, okay. »
Je n’insiste pas plus que ça et sort de l’appartement.
Trois coups donnés à la porte, et Soraya vient m’ouvrir, la mine radieuse et les mains légèrement humides.
« — Coucou ma belle ! elle s’écrit en m’enlaçant. Ça va ? Tu nous as oublié, on te voit plus !
— J’étais un peu occupée.
— Je croyais que t’étais au chômage. je peux entendre depuis sans aucun doute le salon.
— Encore une fois, bonjour à toi aussi Moses ! Je m’écris depuis le couloir.
— Tu connais ton frère, le tact et lui ça fait mille. soupire Soraya avant de lever les yeux au ciel. »
Sans passer par le salon, j’entre dans la cuisine où je découvre les nombreuses pâtisseries que Soraya est en train de faire.
« — T’as eu des commandes pour tes pâtisseries ?
— Non, c’est pour les cinq ans de Manuel. J’ai dit à ma sœur que je m’occuperai des gâteaux. C’est mon cadeau pour lui et ça lui évite, à elle, de dépenser des sommes pharaoniques.
— Et il a invité une soixantaine d’amis ? je m’interroge en regard la quantité de pâtisseries devant moi.
— Il vaut mieux en avoir trop que pas assez puis les enfants pourront repartir avec. Je pense que Manuel gardera tous les gâteaux avec les IronMan. Ils sont à la framboise, son parfum préféré et l’effigie de Tony Stark en IronMan va totalement le conquérir. Elle m’explique les yeux pétillants de mille étoiles. Il m’a appelé tous les soirs de la semaine pour s’assurer que je n’étais pas trop fatiguée et que je serai en mesure de réaliser ses mini-gâteaux. Je lui ai fait croire tout à l’heure que je ne les avais pas réussi, de cette façon, il aura un semblant de surprise lorsqu’il viendra les récupérer.
— Oh, c’est trop mignon !
— Ils ne devraient pas tarder. elle maronne en avisant l’heure sur son téléphone. »
Avant qu’elle n’ait le temps de ranger son téléphone, la sonnerie de la porte d’entrée retentie et moins d’une minute plus tard, Maude, la sœur de Soraya, et Manuel apparaissent dans l’embrasure de la porte de la cuisine.
« — Y’a réunion de filles et vous m’appelez pas ?! S’écrit Maude. Salut Micka ça va ?
— Si tu répondais à ton téléphone lorsqu’on t’appelle on pourrait t’informer. je lance en lui tendant ma joue.
— Mais c’est votre enfant qui monopolise mon téléphone comme s’il avait cotisé avec moi pour l’acheter ! »
Tous les regards se tournent vers Manuel qui la mine totalement défaite, salue Soraya et moi-même.
« — ça ne va pas Manu ? je lui demande comme si je n’étais au courant de rien. T’as l’air un peu triste.
— Non, ça va tata, je dois être un peu fatigué.
— La grande section de maternelle ça épuise. je soupire sur un ton las.
— Oui, c’est vrai. »
Je place ma main devant ma bouche pour ne pas lui permettre de voir mon sourire.
Il est tellement mignon ce petit !
« — Au fait, tata Soraya.
— Oui mon grand.
— Je voulais te dire merci pour les gâteaux. C’est pas grave si t’as pas pu faire les gâteaux avec IronMan. Au moins t’as essayé et on aura quand même des gâteaux.
— Je te remercie d’être aussi conciliant avec moi. Tu veux quand même regarder à quoi ressemble les gâteaux. »
Il s’avance vers le plan de travail et fais presque ressortir ses yeux globuleux de ses orbites !
« — Oh tata t’es trop génial ! T’es la meilleure tata du monde entier ! il s’écrit en l’enlaçant aussi fort que ses petites mains potelées le lui permettre. »
Y’a pas que Manuel qui est aux anges actuellement. Il suffit de voir Soraya. Le sourire de Manuel, la force de son étreinte et les éclats dans ses yeux d’enfant suffisent à la rendre heureuse. Je crois bien qu’après Moses, il n’y a que Manuel qui arrive, avec un rien à la rendre heureuse. Il suffit qu’il soit là, qu’il lui demande de lui à travers un câlin de lui donner cet apaisement, cette sécurité dont il a besoin pour la rendre heureuse.
Chaque fois que je les vois ensemble, la réflexion selon laquelle elle ferait une bonne mère, ne cesse de me monter à cœur. Elle en a toutes les caractéristiques et au-delà de ça, elle a ce cœur totalement dévoué et prêt à se sacrifier. Oui, elle ferait assurément une bonne mère, mais elle a renoncé dans la théorie à ce statut. Dans la pratique, c’est tout autre chose, son corps, sa gestuelle, ses soupirs eux ni ont pas renoncé.
Moses ne veut pas d’enfant. Avec tout ce qu’il nous ait arrivé, les difficultés que l’on a dû surmonter, Moses a renoncé à avoir des enfants. Ça a été dur pour lui lorsque nous nous sommes retrouvés seuls et qu’il a dû faire face à notre famille. Il n’avait pas les épaules pour mais il n’avait pas le choix. ça c’est ce qu’il dit. Dans les faits, il pouvait me laisser et poursuivre une vie paisible, mais j’étais là, moi l’enfant adultérin que personne ne voulait reconnaître et que tout le monde était prêt à sacrifier. Il a renoncé à lui pour moi et aujourd’hui, il ne voudrait surtout pas qu’un enfant, son enfant, connaisse ce qu’il a connu.
Je me sens fautive.
A cause de moi, il a dû renoncer à tellement de choses. Et aujourd’hui, c’est au tour de Soraya de devoir renoncer.
C’est peut-être ça l’amour.
« — Tonton regarde ! Ils sont trop bien fait ! Regarde ! crie Manuel en montrant les gâteaux à Moses qui vient d’entrer dans la cuisine.
— Ils sont super et tu ferais mieux de les emporter tout de suite avant que je les mange !
— Oh non ! Maman euhhh tata aide-moi s’il te plait ! Tonton pourrait vraiment tous les manger.
— Rangeons ça vite ! parvient à articuler Soraya, sans trop réussir à cacher le trouble que vient de lui procurer le nom qu’a employé Manuel. »
J’ai un pincement au cœur et les larmes aux yeux. Je m’excuse auprès de tous et vais laisser couler mes larmes dans ce qui était autrefois ma chambre. Rien n’a changé depuis que je l’ai quitté il y a de ça cinq ans. Tout est toujours à la même place. De mon lit, aux multiples peluches qui formaient le gros de ma décoration. J’y trouvais quelque chose de rassurant et de réconfortant entre les bras de ces bêtes à poils synthétiques.
Assises sur le sol, comme toujours, je les contemple en me remémorant combien j’ai été apaisée par elles.
Soraya a droit au bonheur et Moses encore plus. Il a tellement fait pour moi que je trouve ça injuste qu’il ne puisse pas pleinement se réjouir. Il est le premier à souffrir de cette décision et le dernier à vouloir changer de position. Et tout ça, est ma faute.
« — Qu’est-ce que tu fais ici ? me demande Moses.
— Je te rappelle que c’est toi qui m’as sommé de venir ici. je souffle pour avoir le temps d’effacer les traces de larmes qui ont longé mes joues.
— Je parle de ce que tu fais ici dans cette chambre alors qu’on est tous dans la cuisine. il me demande s’asseyant sur mon lit.
— Je me sentais pas trop bien. Mais ça va un peu mieux là.
— Et qu’est-ce qui t’a mis dans cet état.
— Je me suis un peu pris la tête avec Nana tout à l’heure. je mens à moitié en détournant le regard.
— Elle est encore là, je pensais qu’elle devait faire un aller-retour.
— Elle part après-demain.
— Okay. »
Un silence s’installe entre nous, qu’il s’empresse de combler en reprenant la parole :
« — T’as trouvé un taff ?
— Moses, si tu ne sais pas quoi dire, vaut mieux laisser le silence parler.
— Pardon ?
—…
— Je m’inquiète pour toi ! T’avais même pas fait cinq mois dans cette boite qu’ils t’ont viré ! Et tes derniers postes, étaient plus que précaires. A un moment il faut se stabiliser et ça commence par vite rebondir !
— Et j’ai déjà rebondi puisque j’ai trouvé un travail figure toi ! je balance tout de go, ce qui le fait taire pendant une dizaine de minutes.
— Et je peux savoir où ?
— A Brazza. J’ai trouvé un travail à Brazza.
— Quoi ça ? Tu peux me répéter ça ? »
Je suis quasiment certaine que de là où je suis, c’est bien des flammes que je suis en train de voir sortir de ses oreilles.
Je voulais simplement qu’il arrête de parler alors j’ai sorti la première chose qui m’est passé en tête et ce n’était pas ma meilleure idée. Mes idées ne sont définitivement pas les plus excellentes.