Chapitre 2

Une plume rare. Une voix littéraire différente de tout ce qu'il avait lu jusqu'à présent. Qui pouvait bien écrire de tels mots dans une ville aussi discrète que celle-ci ?

Plus tard dans la soirée, Elias retrouva Paul Laurent, un journaliste local, dans un petit bistrot au coin de la place. Paul, la quarantaine bien tassée, avait ce regard malicieux de quelqu'un qui savait toujours un peu trop de choses sur tout le monde.

"Alors, qu'est-ce qui amène un éditeur parisien à Saint-Clément ?" demanda Paul, son sourire en coin accompagné d'un verre de vin rouge qu'il faisait tourner lentement.

"Je suis à la recherche de nouveaux talents," répondit Elias, posant son verre intact devant lui.

"Vous pensez vraiment trouver cela ici ? Nous sommes plutôt une ville de pêcheurs et de commerçants, vous savez."

Elias sortit la feuille de son manteau et la posa sur la table. "Quelqu'un a écrit ça. Vous reconnaissez ?"

Paul prit la feuille, ses sourcils se fronçant légèrement en lisant les mots. "Hmm... Ça ressemble à du Aurora Moreau."

"Aurora Moreau ?"

"Une jeune femme d'ici. Elle est un peu... spéciale. Toujours dans son coin, toujours avec son carnet. Mais elle écrit. Beaucoup."

Elias haussa un sourcil, intrigué. "Elle partage ses écrits ?"

"Pas vraiment," répondit Paul, avec un sourire amusé. "Elle garde ça pour elle, ou peut-être pour Madame Armand. Vous savez, la libraire."

Elias rangea la feuille dans son manteau, une étincelle de curiosité dans le regard. "Où puis-je la trouver ?"

Paul éclata de rire. "Bonne chance avec ça. Aurora est aussi insaisissable qu'un chat sauvage. Mais si j'étais vous, je commencerais par la librairie."

Le lendemain matin, Elias se dirigea vers la librairie de Madame Armand, suivant les indications de Paul. En entrant, il fut immédiatement enveloppé par l'odeur des livres anciens, une odeur familière et réconfortante.

Madame Armand leva les yeux de son comptoir, ajustant ses lunettes pour mieux voir l'homme qui venait d'entrer.

"Bonjour, monsieur. Puis-je vous aider ?"

"Je cherche Aurora Moreau," dit-il directement, sans détour.

La libraire haussa un sourcil, visiblement surprise. "Aurora ? Pourquoi voulez-vous la voir ?"

"Je pense avoir trouvé l'un de ses poèmes," répondit Elias, sortant la feuille pour la lui montrer.

Madame Armand lut les mots rapidement avant de relever les yeux vers lui. "Oui, c'est bien d'elle. Mais je doute qu'elle veuille en parler."

"Pourquoi donc ?"

"C'est une jeune femme réservée, Monsieur... ?"

"Elias Vaillant."

"Enchantée, Monsieur Vaillant. Aurora est... disons qu'elle n'a pas l'habitude d'attirer l'attention. Elle préfère rester dans l'ombre."

Elias hocha la tête, prenant note des mots de la libraire. Avant qu'il ne puisse poser une autre question, la clochette de la porte tinta, annonçant l'arrivée de quelqu'un d'autre.

Aurora entra, le visage légèrement rougi par le froid, son carnet pressé contre elle. En voyant Elias, son regard se posa brièvement sur lui avant de se détourner rapidement.

"Bonjour, Madame Armand," dit-elle d'une voix douce, presque murmurée.

"Aurora, ma chère, quel bon timing," dit la libraire avec un sourire complice. "Monsieur Vaillant voulait justement vous rencontrer."

Aurora fronça légèrement les sourcils, méfiante. "Me rencontrer ? Pourquoi ?"

Elias fit un pas en avant, tendant la feuille. "Ceci est à vous, je crois."

Elle regarda la feuille, puis lui, son regard se durcissant légèrement. "Où avez-vous trouvé ça ?"

"Près des falaises. C'est votre écriture, n'est-ce pas ?"

Aurora prit la feuille d'une main tremblante, évitant de croiser son regard. "Oui, c'est à moi. Merci de l'avoir ramenée."

"Vous avez un talent rare," dit Elias, observant sa réaction avec une intensité qui la mit mal à l'aise.

"Ce n'est qu'un passe-temps," répondit-elle, presque sur la défensive.

"Je pense que c'est plus que ça," insista-t-il.

Madame Armand, sentant la tension, intervint avec un sourire encourageant. "Aurora, peut-être devriez-vous écouter ce que Monsieur Vaillant a à dire. Après tout, il est éditeur."

Aurora releva les yeux, ses sourcils froncés de suspicion. "Éditeur ?"

"Oui. Et je crois que vos écrits mériteraient d'être lus par un plus grand public," répondit Elias calmement.

Elle serra la feuille contre elle, incertaine. Les mots d'Elias avaient une certaine gravité, une sincérité qui la déstabilisait. Mais elle n'était pas prête à se livrer, pas encore.

"Je ne pense pas que ce soit une bonne idée," dit-elle enfin, sa voix à peine audible.

Elias inclina légèrement la tête, respectant son refus. "Très bien. Mais si jamais vous changez d'avis, je resterai en ville quelques jours."

Sans un mot de plus, Aurora tourna les talons et quitta la librairie, son cœur battant plus vite qu'elle ne l'aurait voulu.

Elias la regarda partir, une étincelle d'intérêt dans le regard. Ce n'était que le début.

La pluie s'était arrêtée, laissant derrière elle des flaques brillantes qui reflétaient le ciel gris. Dans le café de la rue principale, Aurora était assise à sa table habituelle, près de la fenêtre. Un carnet ouvert devant elle, un stylo entre ses doigts, elle griffonnait des lignes avec une concentration féroce. À chaque mot, elle semblait plonger plus profondément dans son propre monde, ignorant le bruit ambiant des tasses qui tintaient et des conversations qui bourdonnaient autour.

Elle portait un pull en laine beige un peu trop large et une écharpe qu'elle avait oublié d'enlever en entrant. Ses cheveux châtain clair retombaient en désordre sur ses épaules. Rien dans son apparence n'indiquait qu'elle aurait pu attirer l'attention d'un homme comme Elias Vaillant. Et pourtant, il était là, debout à quelques pas, l'observant avec cette intensité qui semblait être devenue sa marque de fabrique.

Elias s'approcha lentement, sa silhouette imposante projetant une ombre sur le carnet d'Aurora.

"Je vois que l'inspiration vous a trouvée," dit-il d'une voix basse mais claire.

Aurora releva brusquement la tête, ses yeux s'écarquillant légèrement en reconnaissant l'homme de la librairie.

"Qu'est-ce que vous faites là ?" demanda-t-elle, refermant instinctivement son carnet.

"Je suis venu prendre un café," répondit-il, un sourire en coin, bien que ses intentions fussent évidemment autres.

Elle fronça les sourcils, méfiante. "Ce café est plein d'autres tables. Pourquoi celle-ci ?"

Elias haussa légèrement les épaules avant de s'asseoir en face d'elle sans attendre d'invitation. "Parce que c'est vous que je veux voir."

"Je n'ai rien à vous dire," répliqua-t-elle, son ton ferme, mais elle ne put s'empêcher de jeter un regard furtif vers la porte, comme pour évaluer une éventuelle échappatoire.

Il posa ses mains sur la table, calmes mais résolues. "Vous savez, Aurora, j'ai lu beaucoup de choses dans ma vie. Mais vos mots ont quelque chose de particulier. Ils résonnent."

Elle resta silencieuse, serrant son carnet contre elle comme un bouclier.

"Je ne veux pas vous bousculer," continua-t-il, sa voix plus douce cette fois. "Mais je pense sincèrement que votre talent mérite d'être partagé. Je pourrais vous aider à faire entendre votre voix."

"Je n'ai jamais demandé d'aide," rétorqua-t-elle, le regard fixant un point imaginaire au-delà de lui.

"Peut-être pas. Mais parfois, les meilleures opportunités viennent quand on ne les cherche pas."

Le silence qui suivit était lourd, rempli d'une tension palpable. Aurora finit par secouer la tête, presque imperceptiblement.

"Écoutez," dit-elle, sa voix tremblante, "j'écris pour moi. Pas pour les autres. Je n'ai aucune envie d'être exposée."

Elias croisa les bras, s'appuyant légèrement contre le dossier de sa chaise. "Pourquoi ? Vous avez peur ?"

Elle releva enfin les yeux, le fixant avec une détermination qui contrastait avec sa réserve habituelle. "Non. Je choisis juste de ne pas le faire."

"Un choix basé sur la peur est-il vraiment un choix ?"

Aurora ouvrit la bouche pour répondre, mais les mots lui manquèrent. Elle détourna le regard, mal à l'aise.

Elias se leva finalement, comme s'il comprenait qu'il n'obtiendrait rien de plus pour le moment. "Très bien. Mais je ne renonce pas si facilement."

Il déposa une carte de visite sur la table avant de se tourner vers le comptoir pour commander un café à emporter, laissant Aurora seule avec ses pensées tourbillonnantes.

Chapitre 3

Quelques heures plus tard, Aurora entra dans la librairie de Madame Armand, toujours son carnet à la main. La libraire, comme à son habitude, était occupée à ranger une pile de livres, mais elle leva les yeux en voyant la jeune femme arriver.

"Ma chère, tu as l'air préoccupée," dit-elle en ajustant ses lunettes.

Aurora soupira et posa son carnet sur le comptoir. "C'est cet homme. Elias Vaillant. Il me poursuit presque."

Madame Armand haussa un sourcil, intéressée. "Et qu'est-ce qu'il te veut ?"

"Il veut que je publie mes poèmes. Il dit que j'ai du talent et que mes mots devraient être lus par d'autres."

La libraire fit une pause, un sourire malicieux se dessinant sur ses lèvres. "Et pourquoi pas ?"

"Parce que ce n'est pas ce que je veux !" s'exclama Aurora, visiblement frustrée. "Je ne veux pas que mes écrits soient jugés, critiqués, ou pire... qu'ils deviennent quelque chose qui ne m'appartient plus."

Madame Armand posa une main réconfortante sur celle d'Aurora. "Je comprends tes craintes. Mais parfois, partager ce que l'on a en soi peut apporter plus de bien que de mal. Peut-être que cet homme voit quelque chose en toi que tu n'as pas encore remarqué toi-même."

Aurora resta silencieuse, son regard fixé sur les étagères pleines de livres.

"Réfléchis-y," ajouta la libraire doucement. "Tu n'as rien à perdre à au moins écouter ce qu'il a à dire."

---

Pendant ce temps, au Saint-Céleste, Clara Dumont observait Elias depuis son bureau. L'homme était assis dans le salon de l'hôtel, une pile de documents devant lui, mais son attention semblait ailleurs.

Clara, toujours en quête de nouvelles opportunités pour attirer l'attention, décida de s'approcher. Elle portait une robe ajustée qui soulignait ses courbes et un rouge à lèvres éclatant qui ne laissait aucun doute sur ses intentions.

"Alors, Monsieur Vaillant," commença-t-elle en s'asseyant à côté de lui, "comment se passe votre séjour ?"

Elias leva les yeux, clairement agacé par l'interruption, mais il cacha son irritation derrière un sourire poli. "Bien, merci."

"Vous semblez très occupé," continua-t-elle, ignorant son ton distant.

"Je le suis."

Clara ne se laissa pas décourager. "Si jamais vous avez besoin d'un guide local, je serais ravie de vous faire visiter les environs."

"Merci, mais je préfère explorer par moi-même."

Elle plissa les lèvres, vexée par son manque d'intérêt. Mais son attention fut soudain attirée par la feuille de poème qui dépassait légèrement de sa veste posée sur le fauteuil.

"Ce papier... C'est l'un de ces poèmes, n'est-ce pas ?" demanda-t-elle avec un sourire curieux.

Elias fronça les sourcils. "Comment le savez-vous ?"

Clara haussa les épaules, l'air faussement innocent. "Oh, Saint-Clément est une petite ville. Les rumeurs circulent vite."

Elias, maintenant sur la défensive, rangea rapidement la feuille dans sa veste. "Aurora mérite qu'on respecte sa vie privée."

Clara éclata d'un rire cristallin. "Aurora ? Cette fille est beaucoup trop renfermée pour comprendre ce que vous lui offrez. Mais vous savez, moi, j'ai toujours rêvé d'écrire quelque chose."

Elias se redressa, clairement impatient de mettre fin à la conversation. "Clara, si vous avez un projet en tête, je serais ravi d'en discuter une autre fois. Pour l'instant, je dois travailler."

Clara se leva, piquée au vif mais déterminée à ne pas abandonner. "Très bien, Monsieur Vaillant. Mais souvenez-vous, je peux être une alliée précieuse ici."

Elle partit en lançant un dernier regard appuyé, laissant Elias seul avec ses pensées.

---

De retour chez elle, Aurora observait la carte de visite d'Elias posée sur sa table de chevet. Ses doigts hésitèrent à la toucher, comme si elle brûlait. Ses pensées étaient un chaos de doutes et de questions.

Madame Armand avait peut-être raison. Mais ouvrir son univers à quelqu'un comme Elias, avec son assurance presque arrogante, lui semblait terrifiant.

Elle prit son carnet, le serra contre elle et se laissa tomber sur son lit. Ses poèmes étaient son refuge, son monde. Les partager reviendrait à se dévoiler, à se rendre vulnérable.

Elle regarda la carte une dernière fois avant d'éteindre la lumière, décidant de laisser cette question pour demain.

Dehors, la lune brillait faiblement à travers les nuages. Elias, dans sa chambre d'hôtel, observait lui aussi la nuit, pensif. Il avait croisé des talents difficiles, des personnalités complexes, mais Aurora Moreau était différente.

Et il savait qu'il ne pouvait pas la laisser disparaître.

La nuit était tombée sur Saint-Clément, enveloppant la petite ville côtière d'une brume légère. Les lampadaires diffusaient une lumière vacillante qui se reflétait sur les pavés humides. Dans l'obscurité paisible de sa chambre, Aurora contemplait la carte de visite laissée par Elias. Le nom "Elias Vaillant" inscrit en lettres noires élégantes semblait la narguer, lui rappelant qu'elle ne pouvait pas ignorer cet homme indéfiniment.

Au rez-de-chaussée, le téléphone sonna. Aurora sursauta légèrement avant de descendre en peignoir, ses chaussons traînant sur le parquet. Sa mère, Louise, déjà installée devant une tasse de thé, décrocha.

"C'est pour toi," dit-elle, tendant l'appareil à Aurora.

Aurora prit le combiné, perplexe.

"Allô ?"

"Bonsoir, Aurora," dit la voix grave et assurée d'Elias. "Je m'excuse de vous déranger si tard, mais j'ai quelque chose d'important à vous proposer."

Aurora soupira. "Je vous ai déjà dit que je ne suis pas intéressée."

"Ecoutez-moi juste une minute," insista-t-il. "Demain soir, il y a une lecture publique à la Maison des Arts. C'est une soirée dédiée aux nouveaux talents littéraires. J'aimerais beaucoup que vous veniez."

"Pourquoi ?" demanda-t-elle, méfiante.

"Pour écouter, observer... et peut-être réaliser que vos mots ont une place dans ce monde."

Aurora hésita. "Je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée."

"Madame Armand y sera. Et Paul Laurent, le journaliste dont je vous ai parlé. Vous n'avez rien à perdre."

"Je... Je vais réfléchir," finit-elle par dire avant de raccrocher.

Louise la regarda avec curiosité. "Encore ce monsieur Vaillant ?"

"Oui," répondit Aurora, songeuse.

"Il semble déterminé," ajouta sa mère.

"Un peu trop, peut-être," murmura Aurora en remontant les escaliers.

---

Le lendemain, Aurora se rendit à la librairie, espérant trouver un refuge dans l'odeur familière du papier et l'atmosphère tranquille des rayonnages. Mais dès qu'elle franchit la porte, Madame Armand l'accueillit avec un sourire énigmatique.

"Alors, ma chère, vous avez décidé d'y aller ?"

Aurora haussa les épaules. "Je ne sais pas. Cet homme est... persistant."

"Et il a raison de l'être," répondit Madame Armand en croisant les bras. "Tu es bourrée de talent, Aurora. Il est temps que le monde le découvre."

"Je ne suis pas prête."

"Personne ne l'est jamais vraiment," dit la libraire en posant une main sur son épaule. "Mais parfois, il faut juste sauter le pas."

Paul Laurent entra à ce moment-là, vêtu d'un manteau usé et portant son inséparable carnet de notes.

"Tiens, Aurora !" s'exclama-t-il. "Tu seras là ce soir, j'espère ?"

Elle fronça les sourcils. "Vous aussi, vous êtes au courant ?"

"Bien sûr. Elias a fait circuler l'invitation dans tout le cercle littéraire local. Ce sera une belle soirée."

"Je ne suis pas sûre de vouloir y aller," répondit-elle, mal à l'aise.

Paul la fixa avec un mélange de sérieux et d'encouragement. "Écoute, Aurora. Il n'y a rien de mal à écouter. Et peut-être que tu seras surprise par ce que tu apprendras."

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