Chapitre 1
J'étais mariée à Victor Hérault pendant huit ans.
Il a ramené quatre-vingt-dix-neuf femmes à la maison.
Et ce soir, je regardais la centième. Une fille jeune, arrogante.
Elle m'a jeté un regard provocateur avant de se tourner vers lui :
« Victor, c'est ta femme inutile, celle-là ? »
Il s'est affalé contre le dossier de son fauteuil et a répondu d'un ton paresseux.
« Oui. »
La fille s'est approchée de moi, m'a donné une tape sur la joue et a souri :
« Ce soir, tu vas découvrir ce qu'une vraie femme sait faire ! »
Ce soir-là, j'ai été forcée d'écouter leurs gémissements toute la nuit, dans le salon.
Le lendemain matin, comme si de rien n'était, Victor m'a demandé de préparer le petit déjeuner.
Je l'ai refusé.
Il semblait oublier que notre mariage n'a jamais été d'amour, mais un simple contrat.
Et aujourd'hui, c'était le troisième jour avant la fin de ce contrat.
Quand Victor m'a entendue refuser, il a paru surpris.
En huit ans, c'était bien la première fois que je disais non à l'une de ses demandes.
Il m'a alors observée de haut en bas, l'air méfiant.
« Camille, t'as perdu la tête à cause d'hier soir ? Tu dérailles ? »
Je n'ai rien répondu. Je l'ai juste regardé, calmement.
Au bout d'un moment, Victor a détourné le regard, visiblement agacé.
« Tu fais ce que tu veux. Mais arrête de me fixer comme ça, c'est insupportable. »
Puis il a fait signe au majordome de servir le petit déjeuner.
À ce moment-là, la fille qu'il avait ramenée hier s'est approchée de moi avec un sourire radieux.
« Alors, t'as bien écouté hier soir ? C'était excitant, non ? »
Elle s'apprêtait à en rajouter quand Victor l'a tirée en arrière.
« La ferme. Va te laver et viens manger. »
La fille a levé les sourcils dans ma direction, un air triomphant dans les yeux.
Pendant le petit-déjeuner, Victor et elle jouaient les amoureux transis à table.
Moi, je gardais les yeux baissés, en train de réfléchir à comment arranger les jours à venir.
Je ne sais pas combien de temps s'est écoulé, mais soudain, j'ai senti une tape sur le bras.
En relevant la tête, j'ai vu Victor debout à côté de moi, l'air fermé.
« Qu'est-ce qu'il y a ? » ai-je demandé, un peu étonnée.
Il m'a fixée avec une expression indéchiffrable.
« Tu penses à quoi, là, pour être aussi absorbée ? »
J'ai marqué une pause, puis j'ai répondu honnêtement :
« Je réfléchissais à ce que je pourrais faire après. »
Victor a lâché un petit bruit méprisant.
« Faire quoi ? À part nettoyer et cuisiner, tu sais faire autre chose, toi ? »
J'ai à peine réagi à cette remarque méprisante. J'y étais trop habituée.
Depuis huit ans, toute ma vie tournait autour de lui. J'avais mis mes propres envies de côté.
J'en ai même oublié qui j'étais, la fille pleine de rêves que j'étais avant.
Il y a huit ans, ma mère était gravement malade, et il me fallait une grosse somme d'argent.
Alors que je n'avais plus aucune issue, Victor est apparu.
Il a dit qu'il me donnerait cinq cent mille euros, à condition que je joue le rôle de son épouse devant sa famille.
Pour ma mère, j'ai accepté.
Depuis, je l'ai vu ramener une femme après l'autre chez nous.
Un soir, il était saoul. Pour une fois, il m'a regardée avec un semblant de sérieux.
« Camille, on vient de deux mondes différents. Ne t'attache pas à moi. »
Je m'étais convaincue qu'il ne savait pas ce que c'était, aimer.
Mais j'ai découvert l'an dernier qu'il avait perdu son premier amour, morte d'une maladie.
Et la fille d'hier… elle lui ressemblait un peu. Assez pour qu'il la remarque.
Alors, ce matin, quand il l'a laissée s'installer à sa table, je n'étais même pas surprise.
Je pensais déjà au meilleur moment pour partir.
Victor, voyant que je ne répondais pas, a fini par m'appeler sèchement.
C'est là que je suis sortie de mes pensées.
Je l'ai regardé calmement et j'ai dit.
« J'aimerais chercher un travail. »
Chapitre 2
Victor avait laissé échapper un petit rire moqueur.
« Une comme toi, tu pourrais peut-être nettoyer les bureaux chez ma société. Même Julie, qui vient à peine de finir ses études, elle vaut mieux que toi. »
Je m'apprêtais à répondre quand Julie est sortie de la chambre.
« Victor, tu trouves que cette robe me va bien ? »
Elle portait l'une des robes que Victor achetait pour son premier amour.
La dernière fois que j'avais effleuré cette robe en aidant à ranger, Victor m'avait giflée.
Mais à présent, il l'avait longuement regardée avec satisfaction.
« Elle te va bien. Tu peux prendre ce que tu veux dans cette chambre. »
Julie, tout sourire, est venue me narguer.
« Camille, tu trouves que ça me va bien? »
Je lui ai sincèrement hoché la tête.
« Très bien. Ça te va parfaitement. »
Elle a paru un peu décontenancée.
Avant qu'elle ne réagisse, je suis retournée dans ma chambre.
Il ne restait plus que trois jours avant la fin du contrat, je devais commencer à préparer mes affaires.
À peine allongée, j'ai reçu un appel de Victor.
« Julie doit retourner à l'université. Tu vas l'y conduire. »
J'ai froncé les sourcils.
« Il n'y a pas un chauffeur à la maison pour ça ? »
C'était la deuxième fois que je lui disais non. Sa voix était déjà chargée d'agacement.
« C'est si compliqué pour toi de faire une petite faveur ? »
Avant qu'il ne s'énerve davantage, j'ai cédé.
« Tu aurais pu dire oui dès le départ, hein ? »
Lorsque je suis sortie, Victor et Julie m'attendaient dans la cour.
« Va plus vite ! Julie a un examen. Ne la fais pas attendre. »
Julie m'a lancé un sourire enjôleur.
« Merci, Camille. »
Avant de monter, elle a embrassé Victor passionnément.
Installée dans la voiture, elle m'a lancé un regard provocateur.
« Désolée, Camille. Victor est un peu trop passionné… Il est comme ça avec toi aussi ? »
Comme je restais silencieuse, elle a affiché un sourire triomphant.
« Un homme comme lui ne s'intéresserait jamais à toi. »
« Une femme vieille et ennuyeuse… »
Peut-être parce que je ne lui répondais toujours pas, elle s'est vite lassée et s'est tue.
Alors qu'on approchait de son université, une voiture a soudainement déboulé en sens inverse, totalement hors de contrôle.
J'ai aussitôt tourné le volant pour l'éviter.
Même si j'ai réagi très vite, l'impact a quand même eu lieu.
La voiture s'est immobilisée brutalement et une vive douleur a traversé ma jambe.
J'ai entendu Julie gémir à côté.
Quand je me suis tournée vers elle, je n'ai vu qu'une légère coupure sur sa main.
Je me suis dit qu'elle devait avoir d'autres blessures internes.
Les secours sont arrivés rapidement et nous ont extraites du véhicule.
Mon tibia gauche était fracturé.
Julie, elle, n'avait qu'une égratignure au bras.
Après les premiers soins, Victor est arrivé.
Il s'est précipité vers Julie, l'air paniqué.
« Tu n'as rien de grave ? Tout va bien ? »
Julie, les larmes aux yeux, s'est plainte d'une douleur au bras.
Victor a immédiatement demandé qu'on l'emmène consulter d'urgence.
Il est passé deux fois à côté de moi, sans me regarder une seule seconde.
J'ai esquissé un sourire silencieux.
La douleur de ma jambe semblait éclipsée par une blessure bien plus profonde.
À l'hôpital, j'ai entendu deux infirmières discuter.
« Victor est vraiment aux petits soins pour sa petite amie. Une simple égratignure, et il a fait venir tous les spécialistes. »
« S'il est aussi attentionné… et riche en plus… Épouser un homme comme lui, ça doit être merveilleux, non ? »
Chapitre 3
Dans ma tête, j'ai murmuré une réponse silencieuse : « Épouser Victor Hérault, ce n'est en rien un bonheur. »
Juste avant que le chirurgien ne m'emmène au bloc opératoire, j'ai aperçu Victor arriver en tenant la main de Julie.
« Tu vas bien ? »
Il m'a regardée, les sourcils légèrement froncés.
« Tu ne sais pas rester concentrée au volant ? Heureusement que Julie n'a rien eu de grave cette fois-ci. »
Julie, à côté de Victor, a dit d'un air coupable :
« C'est de ma faute… Si je n'avais pas demandé à Camille de me raccompagner, rien de tout ça ne serait arrivé… »
Victor l'a immédiatement prise dans ses bras et l'a rassurée d'un ton tendre.
« Ce n'est pas à cause de toi. Tu as été blessée aussi, non ? Allez, viens. Je t'emmène manger quelque chose. »
Le médecin est alors venu nous informer que tout était prêt pour l'opération.
Victor m'a lancé un regard surpris, puis son attention est vite retournée vers les jérémiades de Julie.
L'opération s'est déroulée sans encombre.
Quand l'infirmière m'a demandé si j'avais imformé mes proches, je suis restée silencieuse quelques secondes avant de répondre :
« Ce n'est pas nécessaire. Je n'ai personne à prévenir. »
Pendant mon hospitalisation, j'ai engagé une aide-soignante pour m'assister.
Victor, lui, passait ses journées avec Julie.
Chaque jour, Julie m'envoyait des photos de leurs sorties : à la plage, en plongée, sous les étoiles dans l'eau, partout en train de s'embrasser comme des adolescents.
Je regardais tout ça sans rien ressentir.
J'étais bien trop occupée à planifier l'ouverture d'un laboratoire de recherche en biotechnologie avec une amie.
Depuis huit ans, je profitais de mon temps libre pour l'aider à développer ses produits.
Elle m'avait souvent proposé de créer notre propre lab, mais j'avais toujours refusé.
Beaucoup disaient que j'avais gaspillé huit ans de ma vie pour un contrat.
Mais je n'ai jamais regretté.
À l'époque, rien n'était plus important pour moi que ma mère.
Maintenant que le contrat avec Victor est terminé, je suis enfin libre.
Le jour de ma sortie, Victor m'a appelée, ce qui était exceptionnel.
« Tu rentres quand ? C'est le chaos à la maison. Tu n'es toujours pas sortie de l'hôpital ? »
J'ai souri, moqueuse, et j'ai demandé :
« Il n'y a plus de domestique chez toi maintenant ? »
Il a répondu, déjà agacé :
« Tu sais très bien que je n'aime pas qu'on touche à mes affaires et qu'il y a des dossiers de l'entreprise que toi seule peux trier. »
J'ai regardé l'heure, prête à lui dire que je n'avais pas le temps, quand une infirmière est venue m'annoncer qu'il fallait aller régler les frais de sortie.
Victor l'a entendu et m'a immédiatement pressée de rentrer.
Je l'ai ignoré. J'ai payé, puis suis montée dans la voiture de mon amie, Isabelle Laurent.
« Alors, t'es libre ? » Isabelle m'a lancé avec un sourire complice.
J'ai esquissé un léger sourire et répondu avec sérénité :
« Tout est terminé. Je signe les papiers du divorce, et je pars. »
Isabelle était plus enthousiaste que moi :
« Génial ! On va fêter ça ! »
J'ai acquiescé.
Alors que nous discutions des derniers détails du contrat, Victor a de nouveau appelé.
J'ai vu son nom sur l'écran, puis j'ai éteint le téléphone sans hésiter.
Isabelle m'a lancé un regard curieux.
« T'es sûre que tu l'aimes plus ? »
Elle est la seule à savoir mes sentiments pour Victor.
Mais ces émotions, il les a détruites petit à petit.
En fixant l'écran de mon téléphone, j'ai murmuré :
« On est tout simplement pas faits pour vivre dans le même monde. »
Isabelle a hoché la tête, totalement d'accord.
Une fois le contrat signé, nous sommes allées dans notre restaurant habituel.
Quand j'ai goûté la première bouchée de bœuf épicé, mes yeux se sont embués de larmes.
Isabelle a ri.
« Tu pleures ? Il est si bon que ça ? »
J'ai souri sans répondre.
Depuis que j'étais avec Victor, je n'avais plus touché à des plats aussi délicieux.