Chapitre 2

Le lendemain, un mal de crâne abominable accompagna mon réveil. Une main sur le front, je repensai douloureusement à la réception. Il était vrai qu’une fois tous les invités partis, j’avais un peu forcé sur le rhum. Mes parents et Nomiko avaient dû repartir de l’autre côté de la ville pour régler je ne savais quelles affaires et je m’étais donc retrouvée seule avec Gen.

— Vous buvez ? avais-je demandé en lui tendant un verre.

Gen avait desserré sa cravate, déboutonné les premiers boutons de sa chemise et avait pris place dans le fauteuil bleu nuit de cuir face à moi.

Dès qu’il eut accepté l’alcool, les évènements s’enchaînèrent rapidement et après quelques bouteilles de vin et plusieurs paquets de cigarettes, nous avions décidé d’un commun accord qu’il vaudrait mieux aller se coucher.

Mais la boisson avait encore eu raison de moi. Je me retrouvais maintenant avec une terrible gueule de bois en plus d’une nausée diablement persistante. Je n’eus pas le temps de me plaindre davantage, il était presque huit heures et j’avais pris du retard sur ma journée. Après une brève toilette, j’étais prête pour aller en cours.

Le lycée dans lequel j’étais inscrite me répugnait mais je n’avais pas le choix. Rempli de fils à papa en tout genre et de princesses gâtées jusqu’à la moelle, l’établissement me dégoûtait. Évidemment que je faisais partie de cette catégorie richissime mais j’avais le mérite de ne pas m’en vanter.

— Salut, dis-je à Maddy en balançant mon sac sur la table.

— Hey ! Joyeux anniversaire, je suis vraiment désolée de ne pas avoir pu venir, j’étais coincée chez mes grands-parents pour le week-end…

— Ne t’en fais pas pour ça.

Maddy se mordit la lèvre et sourit à pleines dents. Elle était mon amie et dans ce lycée merdique, c’était l’une des rares personnes pour lesquelles j’éprouvais de l’affection.

Elle était débordante d’une énergie incroyable et rien que de la voir me redonnait un peu de courage. Je vis à ses yeux inquisiteurs qu’elle voulait des détails de la soirée. Je roulai des yeux et souris. Elle eut même droit au détail de la danse avec Gen.

Partout où je passai me valurent les regards curieux des élèves. Durant la nuit, les photos de la réception avaient été publiées dans les journaux et dans les magazines et comme à chaque fois, seuls quelques élèves avec un bon statut avaient pu venir. Les invitations des de la Fresnay créaient beaucoup de jaloux et étaient un objet de convoitise.

Ils salivaient tous devant nos galas que l’on disait si spectaculaires dans le pays entier. Je m’arrêtai dans le cloître de l’établissement et posai un pied sur le banc de pierre pour remonter ma chaussette haute.

— Ta soirée était réussie, de la Fresnay. Dommage qu’on n’ait pas pu danser ensemble.

Je relevai la tête vers le fils d’un célèbre diplomate russe, Alek Voronov. Celui-ci passa le dos de sa main sur son veston noir et m’offrit un sourire en coin.

Lunettes relevées sur le haut du crâne et assez intello, Alek plaisait aux filles et aux garçons. Il faisait un tabac dans l’équipe de hockey et était l’une des fiertés du lycée. Je m’assis sur le banc et détachai mes cheveux.

— Mon argent de poche n’aurait pas été augmenté si t’avais été mon cavalier. Mais peut-être la prochaine fois, qui sait, hasardai-je en haussant les épaules.

Alek éclata d’un de ses rires francs dont il détenait le secret et me fit un signe de la main avant de s’éloigner. Je l’avais vaguement aperçu en accueillant les invités et je l’avais royalement ignoré. L’air commença à se rafraîchir, j’attrapai mon sac et pris la direction de ma prochaine salle de cours.

Naître dans une famille aisée comprend aussi toute l’éducation et les mœurs qui vont avec. Et mes parents avaient un peu forcé sur la case « éducation ». À trois ans, mon père me faisait prendre des cours d’anglais avec la meilleure professeure britannique qui puisse exister. À huit ans, il y eut ensuite le mandarin, le russe, l’espagnol et le latin, sans oublier l’hindi. Les cours d’équitation, d’art, de mathématique avancée et toutes sortes de sports ne passèrent pas à côté non plus.

Vous pourriez croire qu’une fois les langues les plus parlées dans le monde maîtrisées, je serais enfin tranquille. Eh bien non : j’étais actuellement plongée dans l’apprentissage de l’arabe et du japonais.

Jongler d’une langue à l’autre sans difficulté était primordial : dans quelques années, peut-être même quelques mois, je prendrai les rênes de l’entreprise familiale où mon père y avait fait fortune grâce à ses nombreuses relations à l’international.

En attendant, même dans la classe européenne la plus poussée, je me faisais royalement chier. Alek et Maddy m’encadrant et tous deux participant avec une vivacité hors du commun me firent quand même une légère distraction.

Mais les cours de ce lycée se devant d’être le meilleur des meilleurs commençaient à me taper sur les nerfs. De plus, entendre mes deux voisins s’exciter sur leurs chaises avait fait revenir ma migraine.

La nuit tomba vite et quand le chauffeur me déposa devant l’entrée du domaine, il faisait déjà noir. Je pris immédiatement la direction des écuries.

Le domaine où je logeais depuis toujours était il y a une quarantaine d’années un immense centre équestre destiné aux enfants et adultes de la haute bourgeoisie. Après la mort de mon grand-père, mon père décida de rénover le bâtiment principal qui avait maintenant l’air d’un gigantesque hôtel particulier.

Pour honorer la passion de mon grand-père pour les chevaux, les écuries avaient également été entièrement refaites et les quelques hectares de terrain derrière le domaine étaient occupés par la dizaine de chevaux que nous possédions. Le chemin était illuminé par quelques éclairages au sol et je ne pus m’empêcher de sourire en atteignant les écuries

Une fois mon cheval sellé, je m’apprêtai à passer le pied dans l’étrier quand la sonnerie de mon portable retentit si fort qu’Apollon hennit de surprise et secoua frénétiquement la tête.

Je poussai un juron en lisant sur l’écran le nom de père. La discussion fut brève, il me demanda simplement de rentrer immédiatement. Évidemment, il ne précisa pas pourquoi. Mais le ton de sa voix me préoccupa.

Mon père était quelqu’un de doux quand il le voulait et quand il avait quelque chose à me dire, il venait me trouver aux écuries et nous nous rendions ensuite tous les deux faire une balade dans la forêt derrière les champs. Le fait qu’il ne me donne aucun détail était bizarre. Je poussai la lourde porte d’entrée, ma bombe toujours sous le bras, et me dirigeai à grands pas vers le salon.

Ma mère était assise sur le sofa, la mine pâle, et mon père lui frottait doucement l’épaule. Lui aussi avait l’air inquiet. Ses cheveux poivre sel étaient ébouriffés et il tirait de grosses bouffées sur son cigare cubain.

J’étais des plus confuses, je ne voyais pas ce qui pouvait se passer pour mettre mes parents dans un tel état. Je ne l’avais pas vu tout de suite à cause des gros piliers s’élevant du sol au plafond mais je l’aperçus enfin.

Un cri sortit aussitôt de ma gorge et j’accourus vers Gen. Assis face à mes parents, il avait le visage tuméfié et du sang frais coulait de sa lèvre, de son nez et de son front. Il était trempé de sueur, sa poitrine montait et descendait à un rythme irrégulier et saccadé. Nomiko affichait une mine consternée. Son fume-cigarette coincé entre les dents, elle tournait et retournait entre ses doigts un fin poignard.

— Mais… Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

Chapitre 3

Hors de moi, je faisais inlassablement les cent pas dans ma chambre depuis une bonne heure. Gen et Nomiko s’étaient fait attaquer durant leur trajet vers l’aéroport et Gen s’était battu pour défendre sa mère.

Leurs trois gardes du corps avaient été tués. Encore sous le choc, je me laissai tomber au sol face à mon miroir. Les Sugimoto auraient pu y passer. Je passai une main fébrile dans mes cheveux.

— Je n’aurais jamais cru vous voir pleurer un jour.

Je me relevai vivement pour rencontrer le regard de Gen. Adossé contre ma porte, sa chemise ouverte, il caressait du bout du doigt le bandage qui lui entourait l’estomac. Je ne l’avais même pas entendu arriver tant j’étais concentrée à fixer ma réflexion.

— Vous n’avez même pas toqué, qu’est-ce qu’il vous prend, de rentrer dans la chambre des gens sans prévenir ? Et que faites-vous là ?

— Je m’excuse, Carmen, dit-il dans un faible rire. J’en oublie mes bonnes manières. Je voulais vous prévenir que ma mère et moi resterons chez vous quelques jours, peut-être semaines.

Je haussai un sourcil d’incompréhension.

— Le temps que la situation se tasse, expliqua Gen.

— Pourquoi est-ce qu’on vous a attaqués ? Ça n’a aucun sens.

Gen soupira longuement et fit tourner sa chevalière entre ses doigts.

— Je pense qu’il s’agit des Vénézuéliens. Ils n’ont pas bien pris notre refus d’alliance. N’ayez aucune crainte, on s’en est déjà occupé.

Je ne fis rien paraître mais leur efficacité m’impressionna. Je vis Gen grimacer discrètement en portant la main à son sourcil. Un fin filet de sang atterrit sur ses cils et le fit cligner des yeux

— T’as mal ? dis-je aussitôt en m’approchant, munie de mouchoirs.

Surpris, Gen eut un mouvement de recul mais en voyant ma détermination, je vis les muscles de son ventre se détendre. Sur la pointe des pieds, j’appliquai le tissu sur sa plaie et le balançai dans ma poubelle. Gen me remercia d’un sourire et il porta la main sur une des mèches de mes cheveux tombant sur mes yeux.

— Ils sont plus foncés que l’été dernier, chuchota-t-il. D’un blond presque brun

Je regardai quelques instants sa main si près de ma bouche et secouai la tête en me détournant. Je n’aimais pas cette proximité. Je lui avais essuyé un peu de sang, pas la peine d’en faire une dégoûtante ode nostalgique. Gênée de l’ambiance que j’avais causée, je remuai l’élastique de mon short avec nervosité.

— Tu devrais y aller, t’as besoin de repos.

Gen me détailla plusieurs secondes, acquiesça, mais juste avant de passer la porte, il dit :

— J’apprécie que t’acceptes enfin de me tutoyer, Carmen. Merci encore.

Une fois la porte fermée, je poussai un bruyant soupir et me jetai sur mon lit. Je ne m’étais même pas rendu compte que je pleurais. Les larmes d’émotion étaient silencieuses et discrètes, un peu trop parfois.

Le lendemain, je ne croisai ni mon père ni ma mère. J’en avais l’habitude, de toute façon. La jupe courte imposée par l’uniforme du lycée me faisait grelotter et malgré la BMW chauffée, je ne pus retenir quelques grelottements.

Lorsque le chauffeur se gara sur le parking, je me retrouvai comme toujours parmi les premiers arrivés. Je m’apprêtai à gravir les marches de l’établissement quand une lourde masse s’abattit sur mes épaules.

— Putain, Maddy ! m’écriai-je avec colère.

— Désolée, s’esclaffa-t-elle dans un gigantesque sourire. Tu sais qu’on parle encore plus de toi ?

— Mais de quoi tu parles, à la fin ? dis-je avec impatience.

Il était vrai que le peu d’élèves que j’avais croisé m’avait regardée de haut en bas avec une expression bizarre. J’avais mis ça sur le coup de la réception du week-end précédent qui leur restait en travers de la gorge mais c’était différent, cette fois. J’ouvris la bouche mais je fus aussitôt coupée :

— Carmen, c’est vrai que tu héberges d’autres criminels dans le domaine ?

— D’autres? Comment ça, d’autres, Everett ?

Fils d’une journaliste sans scrupules mais célèbre pour son exécrable manière de gagner sa vie en violant l’intimité des autres, Everett ravala difficilement sa salive face à moi. Détesté de tous (à croire que c’était de famille), il cherchait par tous les moyens d’entrer dans le domaine depuis notre première année au lycée.

— Plus rien à dire, Bayeux ? renchérit Maddy avec une moue amusée face à son silence.

— Laisse tomber, marmonna-t-il en croisant mon regard noir.

Ce fut à ce moment qu’Alek et Oscar choisirent de pointer le bout de leur nez

— Quelle star, de la Fresnay ! s’exclama Alek les bras écartés. On ne parle que de ces fameux Sugimoto.

— Alors ? me chuchota Oscar en passant son bras autour de mes épaules. Ils sont vraiment dans la mafia ?

— Vous êtes ridicules, je croirais entendre la mère de ce connard d’Everett, soupirai-je en me dégageant d’Oscar.

Alek échangea un regard avec Oscar avant que tous deux partent dans un fou rire et s’éloignent. J’avais donc la cause de ces murmures incessants.

Maddy et moi bousculâmes un groupe de filles qui nous fixaient sans discrétion et nous nous rendîmes en cours de maths. Cette montée soudaine en popularité n’annonçait rien de bon pour Gen, Nomiko, mes parents et moi. J’avais le mauvais pressentiment qu’il y aurait bientôt des changements.

Sans surprise, je ne m’étais pas trompée. Plus tard dans la soirée, bien décidée à monter mon étalon, je finissais à peine de le seller que des bruits de sabots dans la carrière résonnèrent dans les écuries. Il n’y avait que mon père pour monter à cette heure tardive. Et il était censé n’être jamais présent. Je poussai un grognement et grimpai sur le dos d’Apollon.

Arrêtée devant la barrière ouverte de la carrière éclairée, j’observais mon père franchir les quelques oxers avec aisance. Saphir, sa splendide jument, était un pur-sang alezan né de deux anciens champions de saut d’obstacle. Sa grâce était à couper le souffle.

— C’est à en oublier que j’ai un père.

— Je t’en prie, Carmen, soupira-t-il.

Son front trempé de sueur et ses cheveux rabattus en arrière le rajeunissaient. Néanmoins, ses traits étaient tirés par l’inquiétude. Il flatta de sa main gantée l’encolure de Saphir avant d’avancer vers la barrière de la carrière. Je le suivis en silence et nous prîmes le chemin de la forêt.

— Tu t’es amélioré en dressage, c’est bien.

— Et si tu me disais ce que t’as à me dire, au lieu de tourner autour du pot, dis-je avec agacement.

— Très bien, mais ça ne va pas te plaire.

— Ce que tu dis ne me plaît jamais.

— Tu es en danger, Carmen, lâcha mon père en ignorant ma remarque. Nous pensions que les agresseurs des Sugimoto en avaient après Nomiko mais il se trouve que c’est à Gen qu’ils en veulent. Nous ne savons pas encore qui, mais on en a après lui. Et toi aussi.

— En quoi est-ce une surprise ? je ris amèrement. Je suis entourée de gardes du corps depuis toujours, papa.

Nous arrivions maintenant à la bordure de la forêt. Elle était sombre, seuls quelques rayons de lune éclairaient le chemin. Mon père s’arrêta et tourna la tête vers moi.

— Maintenant que tu es majeure, il semblerait qu’ils soient bien plus déterminés que les années précédentes à…

— Me faire la peau ?

Mon père m’administra un regard sévère mais fut contraint d’acquiescer. Ce n’était une surprise pour personne, mon père avait un nombre incalculable d’ennemis et ils avaient bien compris qu’il y a bien pire que de tuer la personne que l’on déteste par-dessus tout. Il suffit de s’en prendre à ses proches pour la voir dépérir à petit feu.

— Tu es ma fille unique, je dois te protéger, dit-il en me caressant la joue.

Je fermai les yeux. Il faisait la même chose depuis que j’étais petite. Mais je n’étais plus une gamine. Je tournai la tête pour me dégager de son emprise et je vis une ombre traverser les yeux bleus de mon père. Je regrettai presque instantanément mon geste mais j’étais bien trop fière pour le laisser paraître. Que pouvait-il me reprocher ? Après tout, c’était lui qui m’avait appris à rester impassible peu importe la situation.

— Nous devons ruser et opérer de manière différente, cette fois-ci. Fini les mastodontes visibles à des kilomètres nous avons besoin d’un jeune homme avec des capacités hors norme capable de tout le temps se fondre dans le décor.

— T’es en train de me dire que j’aurai un garde du corps à temps plein ?

— Exactement. Il t’accompagnera aux galas, en cours, lors de tes sorties, de tes soirées et tout le reste.

Je tombais des nues. J’étais étouffée depuis ma naissance, limitée dans mes déplacements et dans mes activités et on m’apprenait maintenant qu’en plus de tout le reste, je serais suivie les seuls moments où j’avais un semblant de vie normale ?

— C’est du foutage de gueule, papa, lui crachai-je.

Une vive douleur me traversa le visage. Je réprimai un rire et passai la main sur ma joue.

— J’aurais dû m’en douter. Dès qu’on te contredit, tu en passes aux mains. Mais je suis majeure, je suis libre de décider par moi-même.

Un rictus mauvais tordit les lèvres de mon père.

— N’oublie jamais à qui tu parles, ma fille. Tant que tu vivras sous mon toit, tu n’auras aucun mot à dire sur les méthodes que je choisis pour assurer ta protection. Si je juge qu’un garde du corps est nécessaire alors il y en aura un. Suis-je assez clair ?

— Et si je refuse ?

— Je te bloque l’accès à ton compte bancaire. Arrête tes enfantillages, dois-je te rappeler que tu es l’héritière de l’entreprise ?

Il me posait un ultimatum. Contrainte d’accepter, je refusai cependant d’admettre à haute voix qu’une fois de plus, Ivann de la Fresnay avait gagné. Je poussai un grognement et donnai un violent coup de talon à Apollon, qui partit aussitôt au galop.

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