Chapitre 2

Après un maigre repas composé de céréales au chocolat, elle déclare forfait, range son bol dans le lave-vaisselle et sort de la cuisine, laissant sa mère en prise avec ses tourments. Puis elle gravit les marches des escaliers d’un pas lourd et sourd, se dirige vers la salle de bain et s’y enferme à double tour. Il n’est que neuf heures et quart, et elle ne veut déjà plus subir la présence d’âme qui vive. Hélas, on ne lui offrira pas le luxe de choisir, son sort ne dépend pas d’elle. La famille au grand complet et les amis d’Alice sont, eux aussi, à l’heure qu’il est, en train de se préparer à l’infâme idée de venir lui faire leurs adieux. Elle se doit de montrer l’exemple, elle, petite sœur. Elle se doit de prendre sur elle, même si cette perspective lui paraît insurmontable à l’image d’une montagne aux flancs abrupts infranchissable. En est-elle au moins capable ? Elle en doute. Comment se présenter aux autres dans la peau d’une jeune sœur en deuil alors qu’elle n’a jamais craqué depuis l’annonce de la mort d’Alice ? Il faut être sec, mort de l’intérieur, avoir un cœur liquéfié, être dénué d’humanité pour ne pas pleurer ici et maintenant. Dévastée par cette idée, elle se résigne à pénétrer dans la cabine de douche. La chaleur de l’eau roulant sur ses cheveux et sa peau la délasse à un tel point que les larmes inespérées ne tardent pas à s’y mêler, se confondant à l’eau de la douche, et disparaissant avec elle dans le siphon. Pour la première fois depuis cette dernière semaine passée en apnée, Alizée se laisse finalement aller. Elle pleure, elle sanglote, elle tremble de la tête aux pieds. Aussi dérangeant que cela puisse paraître, un sourire se dessine dans ce masque plaqué informe de cheveux détrempés. Sa tristesse s’exprime pleinement et elle en est satisfaite. Sa carapace se fissure laissant place à une fille disposée à exposer sa détresse à la face du monde, quel que soit le prix à payer. Une détresse, en revanche, trop lourde à supporter pour ses frêles épaules. Reprendre le dessus requiert une force redoutable à la saillie de ses tripes, capacité dont Alizée a été privée depuis ce détesté vendredi. Alors, brisée, elle plie sous le poids gargantuesque de sa peine. Ses jambes ne la portent plus, elles flagellent dangereusement. Devant la peur de s’effondrer à plat, l’adolescente préfère s’accroupir sur le sol en PVC ondulé de la cabine, jusqu’à finir par se recroqueviller en position fœtale, comme pour se donner la sensation du renouveau de la naissance où tout était à faire, où tout était à vivre, où le droit de rêver s’envisageait encore à travers des yeux naïfs d’enfant.

Il faut plusieurs minutes à Alizée pour sortir de cet état second léthargique et ramper en dehors de la douche. Quelle désagréable impression que celle de se mouvoir au ralenti ! Le plus insignifiant geste lui prend un temps infini. Ses muscles la font grimacer de leur raideur. Le simple fait de saisir une serviette sur l’étagère et d’entreprendre de se sécher avec épuise son corps en entier. Des automatismes pourtant anodins, à la portée de tous. Sa juvénile énergie l’a quittée sans crier gare.

Outillée d’un bon sens usé, l’étape du maquillage est vite avortée, celui-ci engendrerait plus de désagréments pour elle, et à tout prendre, qui se préoccuperait de coquetterie un jour d’enterrement ? Personne, hormis une parade d’abrutis superficiels et insensibles. La taille enroulée de sa grande serviette, elle se rend dans sa chambre pour continuer de s’y préparer et enfiler sa tenue choisie minutieusement la veille : un débardeur noir d’une infime simplicité, une jolie jupe droite décorée d’un gros nœud de couleur identique et une paire de chaussures vernies bridées. L’habillage s’achève peu avant que dix heures ne sonnent. Il lui reste donc encore du temps à tuer, encore faudrait-il qu’elle l’utilise à bon escient, et il est nécessaire qu’elle occupe son cerveau au maximum afin de ne donner aucun répit à la force obscure qui l’habite, car si elle lui en laisse l’occasion, elle la submergera une nouvelle fois comme elle l’a fait sournoisement dans la douche quelques instants auparavant et ça, il en est hors de question. Mais alors, que faire en attendant l’heure fatidique ? Ses devoirs de vacances ? Mauvaise idée, ces travaux requièrent une quantité trop importante de matière grise. De la lecture ? Là encore, sans une réelle concentration, la compréhension du texte risque de finir en bouillie prémâchée.

Ne trouvant aucune autre activité à effectuer, la voilà qui descend les escaliers pour rejoindre ses parents. Ni voix ni bruit ne parvient à ses oreilles. Probablement sont-ils partis faire un tour au-dehors loin de l’environnement familier oppressant, s’aérer avant que ne claironne l’heure du départ. Alizée poursuit sa marche lente vers le salon. D’emblée, son regard se pose sur le montant de la cheminée où se loge entre les chandelles un tas conséquent de photos, tracé de leur arbre généalogique familiale, disposées en quinconce de sorte qu’elles ne dépassent pas outre mesure les bords externes de la cheminée. Sur la dernière en partant de la gauche, on peut notamment apprécier la subtile élégance de ses grands-parents maternels, immortalisés, drapés dans leurs tenues d’apparat, poser amoureusement devant l’Opéra de Paris où ils se faisaient une joie d’assister à l’une des performances du très grand Rudolph Noureev, immense danseur russe qui a marqué l’histoire de la danse au vingtième siècle, ou celle-ci montrant deux de ses cousines, gamines à l’époque, en train de jouer à la balançoire dans le jardin de leurs grands-parents.

Alizée continue l’examen minutieux des photographies jusqu’à ce qu’elle s’arrête net devant celle du milieu, la seule à être encadrée, et la saisisse dans ses mains subitement fébriles. La famille restreinte des quatre membres est présente, tous alignés en rang d’oignons, bras dessus dessous. De gauche à droite, leur mère, Alice, Alizée et leur père. Les quatre sourient sans chichi. Rictus crispé pour Alizée qui n’a jamais apprécié de se faire tirer le portrait, sourire sincère pour sa sœur, digne pour celui de leur mère et réservé pour celui de leur père. Cette observation d’ensemble faite, Alizée la rapproche de son visage en vue d’un examen détaillé de cette image figée d’un temps désormais révolu. Pour la première fois de sa vie, le lien filial de leurs ressemblances physiques la frappe. En commençant par elle, le portrait craché de son père. Elle s’étonne même du fait qu’elle ne l’ait jamais remarqué auparavant. La crinière rousse indomptable identique, ces taches de rousseur qui constellent chez l’un comme chez l’autre leurs hautes pommettes, leurs regards aussi se singularisent dans leur unité, de tous deux se dégagent la même douceur, la même mutinerie et le même manque flagrant de confiance en soi, et niveau peau, semblable, diaphane, blanche et laiteuse pour le père et la fille, en totale opposition, à gauche de la photographie, avec le côté italien et sanguin des deux figures féminines restantes. Les caractéristiques physiques de sa sœur ont été copiées sur celles de leur mère : des cheveux noir de jais longs et lisses, de beaux yeux en amande, un nez fin et une peau légèrement ambrée typique de la Méditerranée. Chargé de ces informations, on pourrait légitimement en conclure que les deux sœurs n’ont rien en commun et pourtant. Pour preuve, s’il venait à l’esprit de calquer leurs visages, leurs traits se confondraient en tous points, la même finesse et régularité dans leurs contours. Elles sont bel et bien sœurs, personne ne peut le nier. En définitive, seuls leurs yeux diffèrent, Alice a hérité des yeux sombres et expressifs de son père, quant à Alizée, la génétique lui a offert ceux de sa mère, des yeux d’un vert amande intense.

Tout à coup, la sonnette de la porte d’entrée retentit. Surprise, Alizée manque de lâcher prise et de laisser la photo s’exploser contre le plancher en châtaignier. L’appel ne tarde pas à trouver oreille réceptive, comme en témoigne le claquement de talons battant le carrelage du couloir annexe, détail l’informant par ailleurs de la présence de ses parents dans la maison.

La porte s’ouvre et, avec elle, pénètre une voix puissante reconnaissable entre mille, celle de sa tante Jacqueline, la sœur cadette de son père.

Chapitre 3

D’ordinaire, Alizée apprécie beaucoup sa forte personnalité ainsi que son franc-parler légendaire. Cependant, lors d’événements funèbres, la décence serait de rigueur, son exubérance exacerbée pourrait en déranger plus d’un. C’est bien simple, sa tante fait partie de ces personnes au style inimitable, si détachées du regard d’autrui qu’elles en arrivent à se ridiculiser sans éprouver la moindre gêne. À titre d’illustration, Alizée la verrait parfaitement enlever ses chaussures au beau milieu de la cérémonie, exposer ses doigts de pieds en éventail contre le sol frais, indifférente aux œillades éberluées de ses voisins de chaise. Si, au moins, elle pouvait tempérer la fréquence de ses envolées comparées à d’habitude, elle incarnerait la perfection aux yeux de sa nièce. Maintenant, il ne reste plus à Alizée qu’à croiser les doigts en espérant que son vœu se réalise.

Avant de sortir du salon rejoindre les nouveaux venus, la jeune fille jette un dernier regard par la fenêtre. La pluie a laissé place à un soleil de fin d’été qui illumine à présent un ciel outrageusement dégagé. Les oiseaux volent haut, la journée sera belle. Ironie cruelle de la vie.

— Ma canouillou ! s’écrie la fameuse tante en se levant de sa chaise au moment où Alizée franchit le seuil de la cuisine.

Tante Jacqueline est une femme qui en impose, comme on a coutume de le dire. Grande, costaude et une crinière rousse chatoyante. Alizée se félicite d’avoir lissé les siens, car il faut voir la tignasse ! Toutefois, elle salue avec malice le léger effort de sobriété qu’a fourni sa tante. En effet, on ne sait par quel miracle, son choix vestimentaire matinal s’est porté sur une robe noire fluide au-dessous du genou d’un classicisme que Alizée ne lui connaît pas, ce qui équivaut à un exploit quand on a le plaisir de la fréquenter au quotidien. Hélas, le naturel perfide revenant souvent au galop, le reste de son accoutrement détonne assez pour éclipser cet élan de standardisation. Il suffit à Alizée de poser ses grands yeux amande à la surface des pieds de sa tante pour émettre un jugement sans appel. Boudinés dans une paire de ballerines noires agrémentées de pierres précieuses factices et grossières, ses pieds paraissent enfler à vue d’œil. Et comment ne pas faire mention de ce gilet ? Bordeaux à grosses mailles avec une capuche dont un pompon blanc duveteux vient conclure chaque cordon. Le meilleur se figure au-dessus de son crâne où trône un chapeau noir à larges bords magnifiquement loufoque sur lequel se nichent de minuscules moineaux multicolores en feutrine. Certaines mauvaises langues prétendraient que Jackie se vêt avec un goût douteux et pourtant, malgré des critiques éparses dictées par son propre manque de confiance en elle, Alizée qualifierait la garde-robe de sa tante d’originale à l’image de sa propriétaire elle-même haute en couleur.

— Tu m’as manqué, Tantine, avoue Alizée en se ruant dans ses bras généreux ouverts en grand.

— Toi aussi, ma poupette. J’aurais préféré te revoir dans d’autres circonstances, tu peux me croire, lui murmure-t-elle à l’oreille en lui caressant une mèche de cheveux.

Alizée est décontenancée par l’extrême gravité de sa tante, tellement éloignée de sa nature profonde si enjouée, presque éclaboussante. La coupable, ils la connaissent, ils la côtoient, elle les suit à la trace. La mort produit cet effet d’asphyxie sur la majorité des êtres aimants. Ainsi submergés, lestés de cette torpeur étouffante, ils se laissent entraîner au fin fond de leurs tourments abyssaux ressuscités de cette mort juvénile inexplicable.

— On attend encore du monde ? s’enquiert Alizée devant l’heure qui continue inexorablement de défiler.

— Ton oncle et ton père, répond Julia, sa mère, l’air passablement blasé, ils sont dans le garage à bidouiller je ne sais trop quoi.

L’oncle d’Alizée, tonton Riri pour les intimes, est aussi barré que sa femme, si ce n’est plus. Celui-ci cultive, pour ainsi dire, la branche de la bizarrerie depuis sa plus tendre enfance. Si quelqu’un entend parler d’une collection hors du commun, on pourra parier sans trop de risque que l’oncle Riri l’a déjà en sa possession. Ces collections personnelles s’étendent de la tapette à mouche de formes incongrues aux cartes postales mettant en scène des éléphants dans des situations improbables en passant par des clowns horrifiques en céramique. Leur maison, érigée pour accueillir en son sein un temple dédié à la gloire de la loufoquerie mielleusement folle et au culte de l’émerveillement enfantin perpétuel, est un joyeux capharnaüm. Ils ont réussi avec brio à se créer en l’espace de vingt ans un monde unique où il fait bon traîner.

Un instant plus tard, l’oncle en question fait une entrée remarquée des plus chancelantes, les bras débordants de cartons.

— Mais qu’est-ce que vous trafiquiez enfermés tous les deux ? les sermonne tante Jacqueline sur un ton faussement agacé.

— Ah ! C’est ton frère, tu n’imagines même pas la trouvaille qu’il a faite lors d’une brocante cet été, s’extasie-t-il tout heureux de cette nouvelle.

— Non, je n’ose l’imaginer, mon Rico chéri, et j’ai peur de le découvrir, confesse tante Jackie pendant que son époux vient embrasser sa nièce à son tour.

— C’est vrai que vous n’aviez déjà pas assez de cochonneries en réserve chez vous, il fallait que Antoine y mette son grain de sel, grommelle Julia entre ses dents.

La gaieté de la scène réjouit Alizée au plus haut point le temps d’un quart d’heure fugace. Enfin, un peu de vie dans cette foutue baraque !

À peine sa tante a ouvert le premier carton de la pile renfermant la fameuse découverte qu’elle pousse un cri de joie strident à en faire péter les tympans d’un malentendant sur le déclin.

— Je n’en crois pas mes mirettes, un éléphant psychédélique en céramique ! Cette petite merveille fait bien soixante centimètres de haut ! Certifié qui plus est, s’enthousiasme Jackie, pour le moins impressionnée, ton mari a du flair, ma petite Julia ! Tu ne sais pas la chance que tu as ! Oh oui, il en a à revendre, y a pas de doute !

— Oui, pour cela, il n’en manque pas, c’est certain… siffle Julia.

Et encore une désobligeance à ajouter à la longue liste des amabilités typiquement juliesques

Apparaît bientôt dans l’entrebâillement de la porte donnant sur le jardin le tant attendu père de famille vêtu de son plus beau costume noir. Les voilà au complet.

— Je crois qu’il est temps de se mettre en route, annonce-t-il à l’assemblée avec la solennité qui s’impose en gardant un pied dehors, déjà prêt à faire demi-tour.

Tous obéissent, tels des automates abandonnés de cette joie éphémère. Les costumes et les toilettes sont ajustés une ultime fois par réflexe, un mouvement irréfléchi teinté d’un courage feint.Faux départ. Ce qui doit arriver arrive, ils sont déjà en retard et il n’y a rien d’étonnant au constat de cette issue quand on sait que Jackie leur a fait tout un foin à cause d’un foulard sur lequel elle ne remettait plus la main. Résultat, la double paire d’adultes s’est retrouvée à quatre pattes dans la voiture de l’oncle et de la tante en quête du mystérieux châle évanoui. Alizée, restée à l’écart de la fouille en règle poussée par le manque évident de place dans l’habitacle, a jugé bon d’observer la scène cocasse de l’extérieur. Après un gros quart d’heure d’investigations infructueuses, la fantasque tantine s’est soudainement rappelé l’avoir utilisé lors d’étranges séances de suspensions humaines et d’attaches à gogo, une information intime dont l’adolescente se serait allègrement passée, mais quand il faut y aller, il faut y aller.

Le cœur d’Alizée se serre au moment où la mini maternelle se gare sur le parking de la chambre funéraire tant la quantité de véhicules présents l’émeut et la touche au plus profond.

Ses parents n’étant pas catholiques, la décision du lieu exclusif de cérémonie s’est portée sur la salle de la chambre funéraire communale mise à la disposition des familles. Alizée en a été soulagée, grâce à leur athéisme, elle va pouvoir échapper au discours déconnecté et pompeux d’un homme d’Église. Une relative bonne nouvelle.

Tandis que Alizée s’approche en compagnie de ses parents de la foule agglutinée devant l’imposante bâtisse moderne, elle s’étonne immédiatement de ne reconnaître qu’une poignée de personnes parmi elle, la famille proche et les amis d’Alice pour l’essentiel. Bientôt, un jeune homme au beau milieu de cet amas de corps attire son attention. C’est le petit ami d’Alice, Vincent, dix-neuf ans, cheveux tondus à ras, piercings en constellation sur le cartilage droit de son oreille, dragon celte sur le bras droit aujourd’hui totalement dissimulé et lunettes noires opaques. Personne ne lui ressemble et, lui, ne ressemble à aucune autre. Dire que Alizée est en totale admiration devant lui est tout sauf exagéré, elle aime son détachement perpétuel, elle aime aussi le fait qu’il assume l’intégralité de ses choix comme celui de devenir médecin légiste alors que son look naturel ne s’y prête pas, mais aujourd’hui, il l’impressionne par son élégance, le costume-cravate lui va comme un gant.

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