Chapitre 2
Mais qu'est-ce que Josh fait là? Ce n'est pas possible, ça ne peut pas être lui.
Et pourtant si. Je reconnais son visage, ses cheveux bruns légèrement cuivrés, ses épaules terriblement bien bâties et surtout ses mains. Josh a des mains qu'on ne peut pas oublier : douces, chaudes et apaisantes quand tout va bien, mais fermes, fortes et habiles quand nécessaire.
J'essaie de le regarder dans les yeux, mais ses yeux sont fixés sur mes mains. Je le sens tendu et nerveux. C'est à croire qu'il ne sait pas ce qu'il fait là. Quand il relève enfin la tête, je peux voir ses yeux de forêt. Un fourmillement de brun et de vert emmêlés. Ces si beaux yeux dont Charlie a hérité.
Charlie.
Une monumentale gifle mentale me fait reprendre conscience du présent. J'avale difficilement ma bouchée et mon téléphone vibre, signe que cinq minutes se sont écoulées. Je jette un coup d'œil à mon sandwich : il n'a qu'une bouchée de prise.
Ne me dit pas que j'ai passé cinq minutes à le fixer!?
Ma bouche est sèche par la tension, mais je me force à parler.
« ... Joshua? » le mot s'arrache difficilement de ma bouche. Je ne pensais pas le redire à voix haute pour m'adresser à lui un jour.
« Nathalie, » dit-il tout aussi doucement, en hochant la tête.
Sa façon de parler ressemble à celle qu'un dresseur utilise pour approcher un animal blessé. Il est évident qu'il se méfie de ma réaction. Il a bien raison. Je prends une forte inspiration.
« Dis donc, t'en as mis, du temps, à aller acheter ce jean, » j'ai beau faire de mon mieux pour rester calme, je peux entendre la rancœur faire craquer ma voix.
Josh pince les lèvres et hoche la tête. De mémoire, Josh est d'ordinaire un grand gars calme, sûr de lui et souriant. Là, il ressemble à Charlie lorsque je la surprends à faire quelque chose qu'elle sait très bien qu'elle ne devrait pas faire. Penser à ma fille ne fait qu'ajouter de l'huile sur le feu.
« J'ai eu un imprévu, » lâche Josh dans un souffle.
Je peux sentir mes pupilles s'étrécir pour lui lancer des éclairs. Mes mains sont tellement serrées autour de mon sandwich qu'il est tordu et presque déchiré en deux. Josh sait aussi bien que moi qu'il a très mal choisi ses mots, vu comment il se redresse d'un coup sur sa chaise et se tient tendu, légèrement penché vers moi.
« J'ai eu des problèmes dans ma famille. Il fallait que je règle tout ça. »
Je sais qu'il parle du décès de sa mère, mais je suis trop à fleur de peau pour éprouver de la compassion pour son deuil.
« Et ça a duré trois ans? » je siffle dangereusement.
Josh blêmit.
« ... Non. Ça a duré quelques mois, » lâche-t-il d'une petite voix.
« Méchant problème, pour te rendre introuvable et injoignable, » je le mitraille.
Son corps est tellement tendu que je m'attends presque à ce qu'il explose. À tout le moins a-t-il la décence d'afficher un air coupable.
« Je suis revenu, en septembre, mais tu avais disparu. Personne ne savait où te trouver. »
Je sens mon regard devenir glacial.
« Parce que c'est de ma faute? » j'articule lentement.
Josh fronce les sourcils et je comprends ma gaffe. Il n'est pas au courant pour Charlie. Il n'est pas au courant que j'ai été jetée dehors. Il ne sait même pas pour l'Ordre. Apparement, tout ce qu'il sait, c'est que j'ai quitté la ville après mon diplôme. Je me souviens avoir mis un point d'honneur à ne rien expliquer à personne, même pas Jeremiah. Je me mords la langue et respire pour reprendre du contrôle sur moi.
Chapitre 3
lendemain matin, nous nous préparons promptement pour la journée. Le trajet pour déposer Charlie à La Ruche puis pour aller au salon se déroule sans problème. J'arrive quelques minutes avant l'ouverture, en même temps que Nancy.
« Comment ça s'est passé hier soir? Tout est bien allé? »
Nancy hoche la tête.
« Oh oui. Il y avait plus de monde puisque la plupart des gens avaient fini de travailler. Les lecteurs étaient tristes de te manquer. Il y en a un en particulier, oh! J'ai cru qu'il allait renverser la table! Il avait l'air furieux que tu ne sois pas là. »
« Ah bon? » je demande, inquiète.
Nancy hoche gravement la tête.
« Oh si. Tu crois que c'est l'un de ces fans hystériques dont parle les médias? Tu sais, les obsédés? Ceux qui suivent leurs idoles et vont fouiller dans leur poubelle? »
Je fronce les sourcils, encore plus inquiète. Faut-il prévenir la sécurité au cas où il reviendrait aujourd'hui? Il est hors de question qu'un fou me suive et mette ma fille en danger.
La cloche annonçant l'ouverture du salon retentit pour annoncer aux différents kiosques l'ouverture. Je m'attends à ce que, comme la veille, il n'y ait personne pour une bonne heure, mais à ma grande surprise, alors que je parle avec Nancy, deux mains se posent brusquement sur notre table. Pas de quoi faire peur, mais assez pour nous faire sursauter.
« Il faut qu'on parle, » dit une voix grave, très bas et de façon trop contrôlée pour que ce soit naturel.
Je me retourne lentement et écarquille les yeux en reconnaissant Josh.
« De quoi... » je commence, mais sans finir. Josh m'interrompt en sortant un exemplaire de mon livre de son sac et en le laisse tomber sur la table. Je blêmis lorsqu'il l'ouvre sur l'une des rares photos de cette biographie. Celle où je tiens Charlie contre moi à l'hôpital, quelques heures après sa naissance.
Je fixe la photo, trop choquée pour faire quoi que ce soit. Je peux sentir le regard inquiet de Nancy qui va et vient entre Josh et moi, mais je le sens surtout lui. Josh a toujours été du genre relaxe, à voir le bon côté des choses, sauf que là, il irradie tellement il est à fleur de peau.
Et je le comprends, couine une petite voix tout au fond de mon crâne.
J'arrive à relever les yeux pour le regarder en face. Il est tellement à vif que ses yeux semblent clignoter.
« Il faut. Qu'on. Parle, » gronde-t-il.
Je prends une inspiration et avale ma salive pour me ressaisir.
« Là, je travaille. Plus tard. »
Il repousse la table grinçante en se redressant, il lâche un « HA! », comme pour évacuer la tension qui l'habite. Il me pointe d'un doigt accusateur.
« Plus tard? » répète-t-il. « Ça fait déjà bien trop longtemps! Et tu ne travailles pas! Y'a personne! »
Je frémis, mais je ne saurais dire si c'est de colère, de peur ou d'indignation.
« Je travaille, » je répète, du ton le plus ferme possible. « On parlera ce soir, quand j'aurais fini le salon. Juré. »
Ses yeux brillent. Il sait que je ne brise jamais une promesse.
« Juré? » demande-t-il.
« Juré, » je confirme. « Reviens ici à 18h, quand le salon sera fini. Je serai là et on parlera. En attendant, laisse-moi travailler. »