Chapitre 2
Je ne savais pas où je me trouvais. Là encore, rien autour ne me semblait familier. Je n’étais pas près de chez moi en tout cas, même si franchement l’atmosphère y ressemblait un peu. Il y avait des gens qui se baladaient, ça parlait français. Au moins, j’étais toujours en France, c’était toujours ça de gagné.
Après avoir demandé où j’étais et essuyé quelques regards, soit degoûtés vu la tête que je devais avoir, soit déroutés face à une telle question, j’apprenais que j’étais à Douai, dans le Nord. Qu’est-ce que je foutais là ? Je n’en avais pas la moindre idée. Mais curieusement, cela ne m’inquiétait pas le moins du monde. J’avais d’autres sujets d’angoisse. De toute façon, ce n’était pas la première fois que je me retrouvais dans cette situation. Je me souviens encore de la première expérience de ce genre. Je m’étais réveillé à quelques pâtés de maisons de chez moi, mais cela m’avait mis en totale panique. Maintenant, c’était presque devenu banal, comme quoi j’imagine que l’on s’habitue à tout. Je m’estimais même heureux d’avoir eu le réflexe conditionné de ne pas sortir du territoire et de me retrouver dans un bled paumé à l’étranger. Ne plus se souvenir de rien était déjà un handicap certain, alors quand en plus tu ne parles pas la langue, c’est juste mission impossible. J’espérais donc que cela n’arriverait jamais, mais avec ce que je prenais, on ne pouvait préjuger de rien. Les médicaments classiques avaient vite trouvé leurs limites, et je m’étais gentiment enfoncé dans des mélanges certes malsains, mais qui avaient pour intérêt de me faire sentir bien au moins pendant quelque temps. Le problème n’était pas la montée, c’était la descente, cette dernière étant de plus en plus violente. Cette fois-ci, j’avais dû bien abuser.
Il me sembla alors opportun de me poser de nouveau un instant, digérer la nouvelle et essayer de rassembler une nouvelle fois mes esprits, si tant est que cela soit encore possible. L’air frais aurait peut-être la vertu de m’aérer la tête, et d’y ouvrir quelques cases, mais celle-ci tambourinait sans discontinuer et j’avais plus l’impression d’y avoir installé un flipper, qu’un cerveau en état de marche. Il devenait urgent de retrouver un semblant de lucidité.
Il me parut que la priorité était de retrouver l’intégralité de ma vue. En bon pragmatique, je me dirigeais alors vers une vitrine. J’évitais celle d’une banque, histoire de ne pas leur donner la fausse idée que j’allais vouloir les braquer avec ma tronche en biais, et décidais d’opter pour une vitrine moins tape-à-l’œil, de matériel électroménager. Elle avait l’avantage d’avoir une caméra avec vision en direct sur une télé.
Ce que je découvrais de mon visage me fit peur et me donna envie de zapper. Ce n’était pas un œil que j’avais, mais un œuf de pigeon qui n’allait pas tarder à éclore. Je comprenais mieux qu’il ne soit plus opérationnel vu l’état dans lequel il était. Quant à la peau de ma joue, elle était toujours là, mais elle n’était pas seule. Une jolie couleur rouge l’accompagnait. Il y avait vraiment deux faces, l’une naturelle, l’autre stratifiée.
Il était clair, enfin à moitié clair, que mon œil allait devoir attendre quelques soins pour espérer copier son jumeau, qui avait eu la gentillesse de me montrer cette vision d’horreur de ma propre personne. Manifestement, j’avais dû recevoir des coups, pour mettre mon visage à si rude épreuve, façon puzzle, comme dans une des multiples répliques culte des Tontons Flingueurs. À vrai dire, si on m’avait dit que ma tête aurait pu un jour illustrer cette phrase, j’aurais eu du mal à le croire, mais c’était bien le cas. J’avais dû servir de punching-ball. Quelqu’un avait été mis assez en rogne pour se défouler sur ma personne, mais je n’en avais aucun souvenir.
C’est vrai que ces derniers temps, ma tête avait tendance à devenir une vraie tête à claques. Il m’arrivait de me prendre quelques baffes et de me faire jeter des bars où je traînais un peu trop, mais là, on battait des records. J’avais visiblement énervé quelqu’un un peu plus qu’à l’accoutumée. Il y a certaines personnes qui ont l’alcool mauvais, ou d’autres qui ne supportent simplement pas que l’on vienne leur baver dessus. Un autre point que je devrais régler en rentrant, à moins que ce problème ne vienne directement à moi, histoire de me refaire le portrait. Dans les deux cas, je n’étais pas plus avancé. Il s’était bien passé quelque chose qui sortait de mon ordinaire pitoyable, mais je n’avais toujours pas quoi.
Une fois assis sur le trottoir, l’image de ma tête déconfite en mémoire, il fallait vraiment que je me rappelle comment j’avais pu me retrouver la tronche collée par terre dans une pièce d’un immeuble abandonné, même des pigeons, dans la banlieue de Douai. Qu’est-ce que j’avais bien pu avaler comme merde cette fois-ci pour connaître un black-out total, que même une danse bien menée n’avait pas suffi à ranimer, à moins que cela ne soit précisément cette danse qui ait fini par m’achever.
Il était grand temps de se poser les bonnes questions, mais une à la fois. Celle de la raison de ma présence ici me parut vite comme étant secondaire, préférant me questionner sur mon état. Après tout, où je me trouvais n’avait pas vraiment d’importance, puisque cela n’était en fait que « la conséquence d’une suite plus ou moins logique de faits, dont j’étais responsable de près ou de loin », dixit mon psychiatre. Mais ce genre de remarque n’allait pas beaucoup m’aider en ce moment. En fait, cela faisait bien longtemps que plus rien ne pouvait m’aider, si ce n’est ces petites pilules de toutes les couleurs qu’on ne trouve que dans la rue, et qui vous font décoller pour un autre monde. La drogue vendue en toute légalité dans les officines ne me suffisait plus. Il fallait que je m’évade du monde dans lequel je vivais, qui ne me plaisait plus du tout. J’avais lu les Paradis Artificielsau cours de mes études, j’en avais juste vraiment compris le sens en étant dans ces états plus que seconds. La réalité n’avait rien à m’apporter et la fuir était devenu mon passe-temps, n’ayant pas le courage nécessaire pour mettre fin à mes jours. En tout cas, vu mon œil, quelqu’un aurait peut-être pu le faire à ma place.
Bien sûr, le suicide, j’y avais pensé plus d’une fois, dans mon état. Cela pouvait sembler être la solution la plus rapide, d’autant plus facilement que j’avais tout ce qu’il fallait en vente libre. Il suffisait d’avaler des tablettes entières d’anxiolytiques, de me jeter sous un train, ou tout simplement de sauter par la fenêtre de mon immeuble. Je pouvais tout autant aller m’acheter une bonne corde et me la glisser autour du cou, priant que mon lustre tienne le choc. Quand on est diagnostiqué dépressif sévère et que l’on souffre de troubles anxieux aussi importants que les miens, cette alternative n’avait rien de surprenant.
Le seul souci, c’est que je ne savais pas ce qu’il y avait après la mort, et j’étais plutôt du style à penser qu’on avait plusieurs vies. Alors, quitter celle-ci ne me donnait aucune garantie sérieuse que la prochaine soit mieux.
Je n’étais pas le premier à souffrir de ce mal de vivre et au cours de mes lectures, je me rendais compte que chacun essayait de le supporter tant bien que mal. Cela faisait même quelques siècles que ce fléau existait, mais je crois que l’on arrivait à une sorte de paroxysme de nos jours, à moins que l’évolution des moyens de communication ait réussi à délier les langues. La littérature regorgeait de textes traitant de la question, les romantiques du 19e en tête, sans oublier ce bon vieux James Dean, qui avait même réussi à rendre cet état comme presque cool. Ce mal de vivre touchait de plus en plus de personnes au point de devenir une véritable hémorragie sociétale et la seule réponse que l’on avait trouvée, c’était de droguer les gens. Inutile de se demander pourquoi l’alcool est en vente libre, tout comme les cigarettes, ces deux antidépresseurs du pauvre. Enlevez ces deux drogues de la circulation, et c’est le monde qui explose.
En attendant, moi, c’est ma tête qui avait explosé et j’arrivais à court de remèdes. Quelque chose devait manifestement changer. La question était de savoir quoi. J’étais à court d’idées et surtout d’options et la voie dans laquelle j’étais n’allait certainement pas me conduire sur le chemin de la guérison. En fait, je m’enfonçais de plus en plus, ce réveil loin de chez moi dans ces conditions finissant de me convaincre qu’il fallait changer mon fusil d’épaule et penser autrement.
Pourtant, il n’était pas très loin le temps où j’étais quelqu’un de normal, tout du moins en apparence. Des études brillantes, un boulot stable de prof, certes sous-payé, mais stable, une femme, pas de gosses heureusement, mais un chien. En gros, une vie que beaucoup pourraient envier, même si on ne peut plus dire que le statut de prof soit encore aussi convoité que cela avait pu l’être ces dernières années. Pendant longtemps, j’entendais souvent le style de remarques comme « la planque, c’est cool, boulot peinard » pour finir par entendre depuis quelque temps « je ne pourrais pas faire ce boulot, vous avez bien du courage ». Quand ce sont les parents de tes propres élèves qui vous le disent, tu commences à te douter que le ver est dans le fruit, mais tu ne le vois pas, ou pire, tu refuses de le voir.
Ceci dit, je passais mon temps à râler, à geindre, à me sentir mal, à attraper tous les microbes qui passaient. Mon corps hurlait de l’intérieur et essayait de m’envoyer autant de signaux que possible, mais je ne les comprenais pas. Cette incompréhension allait me jouer un mauvais tour. Ce petit ver s’était dit qu’il fallait passer à la vitesse supérieure.
Je ne croyais pas si bien dire, parce qu’avec le recul, c’est exactement ce qui s’est passé. Le ver a fait des petits, qui ont fini par coloniser le fruit, réduisant mon cerveau à l’état de légume. Il fallait frapper un grand coup pour me stopper, et que je prenne enfin conscience de l’ampleur du problème.
Tout s’est passé très vite. En une nuit, j’avais pété les plombs, littéralement. J’étais séparé de ma femme depuis quelques mois, ce qui en soi était une bonne chose, mais ce soir-là, j’en remettais une couche. Je quittais ma nouvelle compagne et je foutais le camp le plus loin possible. Pourquoi ? Une crise de panique de dingue. Il fallait que je coure pour ma vie. Les vers avaient bien œuvré en profondeur, et ce n’était pas le fruit de mon imagination. Mon cerveau venait de se décomposer, et je n’avais plus que mes yeux pour pleurer. Inutile de chercher quelque chose de rationnel. Je n’avais plus le contrôle. J’étais en pilotage automatique. Je me levais en pleurant, je me couchais en pleurant, n’arrivant à dormir que par périodes de quelques heures. Aller bosser devenait un véritable exploit dans cet état. Je n’en pouvais plus.
Je pris rendez-vous chez mon médecin habituel et tentais de lui expliquer ce qui m’arrivait. Pour lui, cela semblait assez clair pour qu’il décroche son téléphone et me trouve une place dans un établissement spécialisé pour les dépressifs sévères.
Cela s’est donc fini à l’hôpital psychiatrique, traitement antidépresseurs d’urgence, anxiolytiques, arrêt de travail, et descente aux enfers. Inutile de détailler, un seul mot résumait la situation « burn-out ». J’avais attrapé une sévère dépression comme on attrape la grippe H1N1. J’étais vraiment malade, sauf que je n’en avais pas encore conscience. Pour moi, c’était juste un passage à vide, comme cela m’était déjà arrivé auparavant, genre petit coup de mou. Sauf que cette fois-ci, j’étais vraiment dans le dur.
C’est seulement après quelques mois au fonds du seau que bizarrement, je me suis mis à y voir clairement, alors que tout le monde croit, médecins en première ligne, que tu vois tout de travers. Non, y’a rien de travers, tout est clair. On nous fait vivre une vie de merde, où le plaisir de vivre est juste une marchandise ou un produit marketing, comme tout ce qui nous entoure d’ailleurs. Même se trouver des amis était devenu un business. Les gens ne se regardent même plus, ne se touchent plus, ne se parlent plus qu’à travers des écrans. Plus on avance, plus on recule. On se déshumanise. C’est ça le mal du siècle et je l’avais attrapé.
Je crois que de plus en plus de monde s’en rendait compte ces derniers temps, j’avais juste un peu d’avance, parce que ce sentiment m’habitait depuis ma naissance je crois, mais là, c’était tellement flagrant. Les médicaments faisaient partie du processus. Te faire revenir dans le droit chemin, en négligeant les effets secondaires, qui à mon sens sont surtout là pour te faire passer l’envie de recommencer, ou te revendre d’autres médicaments pour compenser les premiers.
Pour ceux qui ne sont pas encore tombés jusque-là, ce sont des robots. On ne réfléchit pas, on exécute et on se tait. Pour ton peu de temps libre, tu fais des gosses pour t’occuper, tu vas promener le chien pour sortir de chez toi et ne plus entendre ta femme te râler dessus, et tu te mets devant la télé pour finir de te lobotomiser le cerveau. Les moins intelligents ne s’en rendent pas compte – heureux les simples d’esprit –, les intermédiaires cherchent une raison religieuse en s’en remettant aux différents dieux de leur choix créés de toutes pièces pour les calmer, et les autres, la minorité pensante, soit on la marginalise, on la discrédite, soit on l’extermine. Dans la vie, il n’y avait donc pas seulement deux catégories de personnes, ceux qui ont le flingue et ceux qui creusent, mais trois. J’étais définitivement de la dernière catégorie.
Je cherchais en quoi j’étais responsable de mon état, mais en fait, je n’avais rien fait. Je n’étais pas responsable, même pas de mes choix. La société avait tout fait à ma place, d’une façon si sournoise, mais si parfaite. J’avais même cru qu’en faisant comme tout le monde, les choses seraient plus simples et devraient avoir un sens, puisque c’était la norme à suivre depuis la nuit des temps. Mais cette nuit-là, ce beau château de cartes s’était écroulé. Je ne savais pas trop comment ni pourquoi, mais il s’était bel et bien écroulé. Tout ce que l’on m’avait fait croire, tout ce que j’avais pierre par pierre construit, venait de partir en poussière en l’espace d’une nuit. Alors, si tout ce que je connaissais de cette vie n’existait plus, que restait-il ? Quel était le sens de tout cela ?
C’est bien plus tard, au fil des mois, que j’ai compris ce qui se passait en réalité. Les mélanges de médicaments avaient eu le seul intérêt de me maintenir en vie et de me laisser quelques créneaux pour réfléchir à ma situation. Je ne voyais plus les choses de la même façon, c’était le moins que l’on pouvait dire. Je réalisai peu à peu que tout ce qui m’entourait n’était qu’une belle illusion, un peu comme dans un spectacle de magie. Regarde mon assistante pendant que je te fais sortir une colombe. Il existait bien un monde parallèle, un autre monde à explorer, un monde bien caché, bien à l’abri des regards. Et je le voyais devant moi pour la première fois, assis sur mon bout de trottoir, à Douai, dans le Nord. Vivre comme avant n’était plus possible. Le message était clair.
Chapitre 3
Suite à cette fameuse soirée où j’avais littéralement pété les plombs, je me rappelais toutes les fois où j’étais allé voir mon médecin pour lui expliquer à quel point j’étais fatigué, que je n’avais pas le moral, et que plus cela allait, plus j’avais le goût à rien. Il en avait conclu sur le moment que ce n’était qu’un passage à vide, que la fatigue et le stress pouvaient parfaitement expliquer cet état et que cela arrivait souvent. Il finit par me recommander de faire une cure de vitamines, ce qui ne me fit rien, et d’ajouter quelques doses de magnésium, ce qui n’eut pour effet que de me mettre mon second cerveau, à savoir mon ventre, dans un état lamentable.
Seconde visite, second avis. « Il vaudrait mieux aller consulter un psychiatre pour s’assurer que le mal n’est pas plus profond ». C’est clair que quand tu passes tes journées à ruminer, que tu traînes les pieds pour aller bosser et que tu commences la journée en pensant à aller te recoucher, c’est qu’il y a comme un problème
Je me suis exécuté. Verdict dépression avec troubles anxieux sévères. Cela me paraissait être le diagnostic minimum vu mon état de ces dernières semaines, mais je n’en comprenais pas trop la portée. L’ordonnance était classique, le dernier antidépresseur à la mode multi spectre, accompagné d’un anxiolytique.
Je rentrai chez moi, les médicaments dans leur sac. J’ouvris la première boîte, lus les conditions d’utilisation et les effets indésirables. Cela aurait suffi à me guérir d’un coup. C’était de véritables saloperies ces trucs-là, et rien que d’en lire la posologie m’avait fait encore plus peur que l’angoisse qui m’habitait. J’avais donc décidé de ne pas les prendre. C’était sans compter sur mon corps qui avait ce message à faire passer depuis des années.
Il ne fallut pas longtemps pour que cette fameuse soirée n’arrive.
Je restai néanmoins assez lucide, en bon cartésien que je suis d’habitude. Vint alors forcément la question du pourquoi et du comment. La réponse fut assez classique je dois dire. Mon état dépressif sévère trouvait donc son origine dans mes choix de vie, c’était clair, et ma nature anxieuse avait définitivement pris le dessus en se révélant violemment au grand jour, comme un véritable handicap. Mon cerveau avait tout simplement décompressé. Dépression et anxiété allaient de pair.
Il fallait donc me remettre en ligne, avec antidépresseurs et anxiolytiques, pour calmer les effets et attaquer une psychothérapie pour régler le ou les problèmes. Quelque part, c’était assez limpide, mais difficile à encaisser.
Comprendre que j’avais sombré à cause de mes précédents déboires et des soucis que je pouvais avoir dans ma vie, je n’avais pas besoin d’un spécialiste pour me l’expliquer. Qu’en était-il des choix qui finalement étaient loin d’être les miens de façon aussi nette ? J’avais eu l’illusion d’avoir le choix, alors que nous faisions tous partie intégrante d’un système mis en place Dieu sait quand, par Dieu sait qui, le fameux « vivre ensemble ». Il suffisait que je lève un œil sur les passants pour n’y voir qu’une cohorte de zombies, inexpressifs au possible, ou au contraire, d’ahuris persuadés d’être heureux quoiqu’il arrive. Leur mantra c’était qu’il fallait bien positiver pour pouvoir vivre et être plein de gratitude. Cette phrase en elle-même voulait tout dire.
Cela dit, nous n’étions pas non plus logés à la même enseigne. Dans ma vision de la vie, il y a avait la grande majorité de moutons, une élite de bergers et quelques chiens pour garder le troupeau bien en ordre, ramenant les brebis galeuses. Pour les moutons récalcitrants, qui passaient leur temps à échapper à la patrouille et qui représentaient une menace de contamination pour le troupeau de moutons tout entier, deux options se présentaient. On essayait de les soigner ou alors, faute de vigilance, ils finissaient comme moi chez les fous.
À ce sujet, la mise en place d’une individualisation du mouton avait été une magnifique et grandiose parade à ce risque grâce à la télévision, vecteur d’un style de vie, internet et surtout le téléphone portable. Ces outils merveilleux, capables de créer des réseaux à l’infini, avaient réussi ce tour de force de faire de nous des individus, à quelques groupes près, fort heureusement, alors qu’ils avaient le potentiel de tous nous réunir. Symbole de cette manipulation mondiale, pour rendre les gens dépendants et surtout sous contrôle, ce téléphone via les réseaux sociaux, c’était un véritable traceur que chacun avait sur lui.
Le plus intelligent ou sournois, c’est que ce fameux Smartphone était rentré dans les foyers du monde entier, non seulement par consentement des gens, mais en plus, ils étaient demandeurs. Ce système marchait vraiment à la perfection. On n’avait jamais eu depuis des siècles autant les moyens de communiquer, et réussir à individualiser la société au point de se sentir affreusement seul. On en arrivait même à envoyer un texto à son voisin de banc au lieu de discuter en direct avec lui. Juste énorme. Pathétique à un point rarement atteint, mais juste énorme. J’avais lu une enquête qui disait qu’on pouvait jeter un œil à son portable presque trois cents fois par jour, la plupart du temps par ennui. Tout était dit. Un troisième monde, celui-là virtuel, était né, pour compenser l’ennui du premier monde et éviter de s’intéresser au monde spirituel, bien trop dangereux, quasi sectaire.
Je me trouvais donc dans le groupe des moutons, et ce dès la naissance, élevé comme un mouton. Sauf que derrière ma touffe de laine, un cerveau se posait déjà la question existentielle quasi interdite du « qu’est-ce que je fous là ? », comme une personne qui n’avait pas eu le bon corps, ou le bon rôle. Et si j’étais autre chose ? Malgré tout, je finissais par appartenir sans doute à une des sous-catégories de moutons, les résignés, les malheureux, parce que j’étais devenu tellement aigri et fataliste, que ces dernières années, je m’étais mis à détester encore plus ces gens qui me renvoyaient tous la même image, au point de ne plus avoir envie de sortir de chez moi. Voir des gens inscrits dans la norme, habillés pareils, coiffés pareil, parlant des mêmes choses, me mettait hors de moi, encore plus ceux qui arboraient un large sourire de satisfaction, ce genre de bonheur que l’on te jette à la tronche par un éclat de rire, ou un simple regard enjoué, alors que si tu te mettais à creuser un peu, c’est la noirceur que tu pouvais y lire la plupart du temps.
Les explications ne manquaient pas. La société et ses codes, soit. L’éducation et ses frustrations, soit. Le regard et l’attitude de l’autre, soit. Mais ce système était parfaitement huilé depuis des siècles. Certes, il y avait bien eu quelques mouvements de révolte et quelques révolutions un peu plus virulentes les unes que les autres, mais au final, tout finissait par rentrer dans l’ordre. Il y avait donc forcément autre chose, parce que depuis autant de temps, la supercherie aurait dû être largement éventée. Je me disais qu’il devait y avoir une autre raison pour expliquer le comportement de chacun dans cette vie, aussi vite résignée pour la très grande majorité des gens. Il m’apparut de plus en plus évident que cela ne pouvait pas être le fruit d’une seule vie. Quelques années ne pouvaient pas suffire pour arriver à un tel résultat. C’était un travail de longue haleine. Il fallait un temps bien plus long pour que cela soit littéralement ancré en nous, à moins que la grande majorité des gens ne soient vraiment d’une stupidité sans nom, ce qui n’est pas à exclure.
Mais en attendant, j’étais assis là, sur mon bout de trottoir. C’est alors que je vis face à moi une statue de Bouddha en vente dans un de ces magasins de meubles et décorations exotiques, qui sont certainement les seuls à faire perdurer l’idée qu’il existe encore des cultures autres que la nôtre, la mondialisation ayant fait de ce monde un vaste village planétaire où tout finit par se ressembler. Va savoir pourquoi, mais il me vint en tête l’image d’une Chinoise sur son lit d’hôpital suite à son opération pour se faire rallonger les jambes et débrider les yeux, se moquer de la ménagère de moins de cinquante ans en train d’acheter des baguettes et un service pour faire soi-même les nems. L’Orient voulait copier l’occident, et l’occident voulait se décorer à l’orientale. La modélisation était sans limites, la lobotomie une routine bien huilée.
Quoi qu’il en soit, j’y ai vu un signe de je ne sais qui, mais un vrai signe. Sur cette statue made in China, ce même pays qui avait mis dehors le Dalaï-Lama et qui se faisait du fric en fabriquant des copies bon marché d’une philosophie que leur gouvernement avait voulu éradiquer, il y avait un sourire qui me laissa perplexe. Était-ce pour se moquer de moi, était-ce pour me montrer une voie plus positive, était-ce pour attirer le client, je n’en savais rien, mais il y avait un truc. Cette statue semblait me parler. « Il y a autre chose bonhomme, ouvre les yeux ».
Il y avait une autre explication. Des vies antérieures. On devait avoir des vies antérieures qui nous avaient façonnées génétiquement, adaptant nos caractéristiques et notre caractère à l’évolution du monde. La société et l’éducation n’allaient en fait, que nous lisser le tout pour nous faire rentrer dans un moule bien comme il faut, à chaque renaissance, comme une sorte de rappel de vaccin. L’Histoire nous apprend qu’au-delà des avancées technologiques, les enjeux restent toujours aussi primaires. Les bergers et les moutons, et la quête du pouvoir sous toutes ses formes, pouvoir qui doit rester une propriété réservée à une élite qui fait tout ce qu’elle peut pour le garder. Pas de chance si tu es un triangle, nous on veut que tu sois un carré, parce que les cases qui sont pour toi sont de cette forme pour être plus facile à ranger et à organiser à volonté. Le pouvoir se calculait au nombre de moutons que tu avais accumulés par rapport à ton voisin, et le fric que tu réussissais à en tirer. Le pire dans tout cela, c’est que ces mêmes moutons finissaient par être envieux de ces bergers, et même les bergers entre eux, une sorte de quête à la highlander, « il ne doit en rester qu’un ! »
Plus j’y pensais, plus c’était clair. Je venais d’ouvrir les yeux pour la première fois de ma vie, enfin un seul pour l’instant, mais je ne doutais pas que l’autre allait à un moment où un autre, se débrider lui aussi. Nous ne pouvions pas être aussi asservis que cela en une seule existence tellement c’était ancré en nous. Il suffit de voir un nouveau-né dans ses premiers mois de vie. Il a déjà son caractère, il a déjà sa vision du monde et il râle pour s’y affirmer. Et que faisons-nous ?
Nous l’éduquons, ou plutôt, nous le dressons. La plupart d’entre nous reproduisent ce même schéma ancestral, comme un passage obligé. Il y a même toute une littérature sur la question. Comment éduquer ses enfants. Comment gérer un conflit avec votre enfant. On a même recours à des éducateurs spécialisés pour les plus réfractaires ou les marginaux, ceux qui sont sans doute trop éveillés et qui ne voient pas le monde tel qu’on nous le présente. Ils sont vite catalogués comme une menace qu’il faut juguler au plus vite et de façon radicale. Je me souviens même qu’un de nos présidents avait préconisé que l’on fasse un fichier sur chaque individu qui pouvait représenter un risque de délinquance dès sa naissance.
La statue continuait de sourire, comme pour me dire de poursuivre mon raisonnement. Il fallait que je sache. Quelles avaient été mes vies antérieures pour expliquer toutes mes attitudes, toutes mes actions, toutes mes décisions, tous ces actes préprogrammés depuis toujours face aux événements de la vie. Comment j’avais pu mener ma vie de cette façon, quelles avaient été les motivations dans mes choix, mes goûts, mes penchants, mes réflexes. Il devait forcément y avoir un moyen de remonter dans le temps, de revivre ces vies antérieures, comprendre qui j’étais à l’origine et du même coup, guérir, en revenant au moi primitif qui hurlait à l’intérieur qu’on le libère. Je me sentais partir en croisade. J’espérais juste que cela ne se termine pas en version Don Quichotte.
C’était décidé. J’allais découvrir comment on pouvait faire, et j’allais revenir en arrière. De toute façon, ça prenait sens. Qui n’a jamais entendu que si tu veux savoir où tu vas, tu dois savoir d’où tu viens ? Il fallait juste remonter encore plus loin, c’était tout.
Alors j’étais là, sur mon trottoir, le cerveau en ébullition. J’avais toujours la tête comme un tambour, mais ce n’était plus le même son qui s’y jouait. Ce n’était plus comme un compte à rebours. Je décidai de me remettre sur mes deux jambes, relever la tête, prendre le premier train, rentrer chez moi et me lancer dans des recherches qui me mèneraient au moyen de rembobiner mes vies et de m’en souvenir. C’était irrévocable. Ma vie actuelle ne pouvait plus continuer sans savoir ce qu’avaient été mes vies d’avant.