Chapitre 2
Un mois plus tard, je me réveillais dans un lit d’hôpital.
À ce moment-là, je ne savais pas encore qu’Arnaud était mort. « Mort sur le coup. m’avait-on dit ». Le médecin m’apprit également que je ne pourrais plus jamais avoir d’enfant. Il me montra les deux immondes cicatrices, souvenir monstrueux de cette fameuse nuit. L’une commençait à la base de mon cou, en diagonale, et disparaissait dans ma chevelure. L’autre, en plein milieu de mon abdomen. Le souvenir du regard de Charly se faisait triste, plein de reproches à mon égard. Mes parents me souriaient heureux de me voir revenir parmi les vivants. Quant à mon frère Kenny, il était impassible. Aucune émotion ne le traversait, peut-être déçue que je m’en sorte indemne, ou presque. Je me réveillai toujours en sursaut quand le visage de Kenny, aussi limpide, s’affichait à moi.
Mes rêves reflétaient surtout l’histoire que l’on m’avait relatée. Ma mémoire était quelque peu défaillante. Je me rappelais quelques passages de la soirée. Moi qui conduisais, ce camion et surtout le réveil à l’hôpital… Mon cœur battait comme un tambour dans ma cage thoracique. Le visage de mon petit ami ne cessait de tournoyer dans ma tête. La sueur perlait sur mon visage. Tout mon corps tremblait par petites secousses comme si j’allais tomber dans un coma éthylique. Les larmes au bord des yeux, impossible à déverser.
J’aurais tant voulu les libérer et me sentir mieux.
Mes paupières papillonnèrent devant un wagon peu rempli. J’observais les alentours, le visage des nouveaux passagers. Mon attention se porta sur un jeune homme d’une vingtaine d’années au charme bizarrement étrange. Fascinant. Trois sièges nous séparaient. Un regard sublime et perçant, des pupilles d’un vert limpide, légèrement bridé, de magnifiques cheveux mi-longs, d’un roux flamboyant, de légers reflets clairs. Une mèche rebelle tombait sur son front. Sa peau était blanche comme la neige, limite éblouissante et crémeuse.
À cet instant, je me demandai : « Que pouvait faire un homme comme lui dans la vie ?»
Mannequin probablement. Il me surprit à le dévisager et il se mit à me fixer intensément. Je baissai les yeux sur mes pieds, gênée et honteuse d’avoir été surprise ainsi. Mes joues s’empourprèrent. Ses prunelles sur moi examinaient tous mes traits.
Un sifflement retentit. Et quelques secousses se firent sentir avant que le train ne s’arrête.
Me voilà arrivée. La Normandie, la ville natale de ma mère. J’empoignai mes sacs et descendis du wagon. Le temps que je réagisse, le jeune homme bizarre avait déjà filé. Je sortais de la gare encombrée. Des taxis passaient s’en s’arrêter et d’autres, garés, attendaient leurs prochains clients. J’en aperçus un de libre. Alors je fonçai. Mais avant même que j’y parvienne, un homme se tenait prêt à monter. Je bafouillai.
— Excu… Le jeune homme se retourna. Je le reconnus. C’était cet homme étrange du train.
Il me regarda avec une telle intensité que j’eus du mal à prononcer une phrase cohérente.
— Jeuh excusez euh mais… Je… l’avais vu u a avant…
— Prends-en un autre, ordonna-t-il d’une voix cassante et ferme.
Cela ne me ressemblait pas de bafouiller ainsi, même devant un inconnu. Ni même rougis comme je venais de le faire. Il disparut dans le taxi avant de claquer la portière sans me prêter plus d’attention. Je restais là, immobile comme une idiote à regarder la voiture s’éloigner. Il ne m’avait même pas laissé le temps d’agir, ni même l’opportunité de répondre à son agressivité.
Mais qu’avais-je à me comporter comme une imbécile, mes jambes vacillaient, mes mains étaient moites, mes joues rouges comme une tomate, mon cœur battaient la chamade. Mon hésitation comblait le tout. En plus, j’avais chaud, trop chaud. Alors que le temps se faisait gris et le vent frais.
Je couvrais sûrement la grippe…
Une voix sensuelle et douce sur laquelle j’aurais pu m’endormir paisiblement m’ordonna.
— Monte.
Depuis son départ, j’étais restée figée sur place, le regard perdu dans le néant. Empli de questions. J’eus du mal à revenir à moi-même, savoir que cette voix s’adressait à ma personne. Je me tournai dans sa direction, troublée. Son visage si parfait incliné me regardait avec des pupilles pétillantes. Pendant un instant, j’hésitai avant de déposer mes affaires sur le siège arrière entre nous. Assise, je fermai la portière.
— Merci, marmonnai-je, hébétée envers cet homme étrange.
Son expression resta de marbre.
— Où vous déposé-je mademoiselle ? demanda le chauffeur, d’un ton mielleux et poli.
Prenant une profonde inspiration, je répondis aussi distinctement que possible.
— Rue de Croix, s’il vous plaît.
La voiture se dirigeait vers le Casino, non loin de la maison de mes grands-parents.
La Normandie était réputée pour ces bateaux de pêche et pour ces pécheurs. Pour ces nombreux restaurants de poissons, de fruits de mer et pour ces crêperies mais surtout pour son mauvais temps.
Sur ce, je n’étais pas d’accord.
Le beau temps était régulier. Le soleil se montrait souvent, même parfois, il faisait chaud, à ce mettre en maillot de bain.
Il y avait les vendeurs de poissons frais, et de crustacés. Les coquillages et les étoiles de mer sur la plage. Les hôtels de charme et les maisons qui avaient souvent l’air de petit manoir.
J’adorais sentir le vent du large sur mon visage et entendre le chant des mouettes. Pendant tout le trajet, je n’osais pas me tourner vers cet homme au charme fascinant et étrange. Je n’avais qu’un souhait, arriver au plus vite, chez mes grands-parents. Et me reposer.
Le chauffeur essayait de détendre l’atmosphère.
— Êtes-vous en vacances, mademoiselle ?
— Oui, répondis-je timidement.
Le jeune homme à mes côtés demeurait silencieux, impassible, froid et de marbre. Le taxi finit sa course non loin de chez mes grands-parents. Le chauffeur finit par se tourner vers moi, une main sur l’appuie-tête côté passager.
— Mademoiselle, nous sommes parvenus. Le tarif est de 10 euros.
Sa beauté à lui aussi me frappait de plein fouet. Il ressemblait énormément à l’autre passager. La peau blanche, crémeuse, des yeux bleus pareille à l’océan. Il me toisait droit dans les yeux comme s’il voulait me percer à jour. Sans cesser de le dévisager, je lui tendis le billet. Il s’en saisit à une vitesse affolante. Les sacs en main, je sortis de la voiture en le remerciant avant de claquer la portière. Je m’acheminai d’un pas traînant sur les planches en bois qui bordaient la belle plage de Trouville.
La troisième demeure à droite était celle de mes grands-parents. Le petit portail en bois de couleur beige m’accueillit. Des petites statuettes hautes en couleur vivaient en ce lieu de paix sur une pelouse verdoyante. Des nains, des chiens, des chats, comme un petit village. Une table ronde et ses chaises en ferrailles se trouvaient là sur le côté, en attendant les beaux jours.
En quelques bons, je franchis les quelques marches qui me séparaient de la porte d’entrée. Je sonnai et attendis que l’on vienne m’ouvrir. Ma grand-mère, et son visage flétri, surprise en me voyant sur le bas de la porte. Déjà. Elle brailla d’une voix douce et pleine de joie.
— Didie, mais que fais-tu là ? Je croyais que tu n’arrivais que dans une heure. D’ailleurs, on se préparait pour venir te chercher.
Je haussai les épaules.
— Je sais mamy. Le train a eu de l’avance et je n’ai pas voulu vous déranger. J’ai pris un taxi.
Je déposai mes bagages sur le carrelage de l’entrée. Rien avait changé. Affectueusement, elle me serra dans ses bras et m’embrassa comme si elle ne m’avait pas vu depuis des années. Elle finit par se reculer pour m’examiner de la tête aux pieds. Les larmes aux yeux, elle hurla.
— Henry sort de la salle de bain, Didie est là.
— Quoi ? Qui est là ? répondit-il d’une voix criarde.
— C’est Didie.
Il émergea de la salle de bain, en face de la porte d’entrée. Dès qu’il me vit, il accourut vers moi, pour me prendre dans ses bras de pécheur.
— Oh Didie, ça va ? Sans me laisser le temps de réagir, il enchaîna. Va déposer tes affaires dans la chambre.
Je me libérai de son étreinte. Je grimpai les escaliers avec difficulté, encombrée par mes gros sacs. Dans le couloir, quatre portes s’ouvraient sur d’autres pièces. Celle du fond face à l’escalier menait à ma chambre. Je l’entrebâillai dans un grincement léger. Elle me laissa entrevoir avec joie que celle-ci n’avait pas changé.
J’avais plaisir à voir qu’ici rien ne changeait. Le grand lit et le dessus de lit Barbie, la grande armoire, la commode et le bureau en pin blanc se trouvaient à la même place. Les murs d’un rose pâle étaient toujours aussi roses, à mon goût. Je déposai mes affaires sur le lit, en soupirant avant de libérer Kawasaki.
Enfin.
Il se mit à sauter partout comme un fou, naviguant entre le bureau, la commode et le lit. Il haïssait sa cage, en être prisonnier était épouvantable pour lui.
Kawasaki était un chat libre et il voulait se sentir libre. Je rejoignis mes grands-parents, laissant mon matou seul dans la chambre. Il ne mit pas longtemps à me rejoindre. Il me suivait pas à pas, quand il ne connaissait pas les lieux.
Chapitre 3
Le temps de s’habituer. C’était un trouillard.
Assis dans leur canapé, ils me regardaient d’un air triste et désolé. Je m’installai à leur côté. Kawasaki sauta sur mes genoux, avant de ronronner fortement.
— Oh faites Didie, nous sommes vraiment désolés de ne pas être venus te voir après l’accident. Mais tu sais avec…
— Oui je sais mamy, la coupai-je abruptement. Ce n’est pas grave.
— Nous te devons combien pour le taxi ? demanda-t-il.
— 10 euros mais pas besoin de me rembourser.
— Quoi ? Seulement 10 euros pour faire la gare jusqu’ici, s’exclama-t-elle ahurie.
— Oui. Pourquoi ?
— Il me semble que ce trajet coûte en moyenne 25 euros. N’est-ce pas Henry ?
Celui-ci haussa les épaules. En silence, je m’étonnai.
« Pourquoi m’avait-il fait une promotion ? Je ne le connaissais même pas. Je doute que ce soit une erreur. Il paraissait sûr de lui et conscient de ses actes. »
Mon grand-père me proposa à boire. J’acceptai volontiers un verre d’eau, afin de me rafraîchir. Je le remerciai d’un léger haussement de tête avant de le boire cul sec.
Dans leurs yeux marron, je discernais une grande pitié. Je commençais à en avoir marre. Toutes les personnes qui connaissaient mon histoire avaient pitié de moi.
— Je vais aller prendre l’air sur la jeter, soufflai-je, en me redressant.
Ma grand-mère me fit promettre de rentrer avant la nuit. Avant de sortir, je leur lançai d’un ton faussement joyeux.
— À tout à l’heure.
Tendrement, ils me souriaient. Kawasaki me regardait d’un air maussade, comme si je l’abandonnais. Je lui lançai un clin d’œil de réconfort. Nous avions tous les deux une grande complicité. Il était désormais le seul lien réel qui me restait avec mon défunt petit ami, Arnaud.
Les planches en bois craquaient à chacun de mes pas. Je laissais le vent frais et pur du large de la Normandie me caresser le visage et mettre mes cheveux en bataille. Je passai devant le court de tennis et devant le parcours du mini-golf, avant de bifurquer dans la direction du centre-ville. Je passai devant un marchand de glace, le regard vide, anéanti, abattu. Je ne faisais pas vraiment attention où mes pieds allaient, ni ce qui avait aux alentours.
J’errais comme un zombie.
Je traversai la route pour m’asseoir sur un banc, non loin du marché de poissons et de crustacés. Mes yeux vagabondaient. Je dévisageais les passants sur le trottoir d’en face. Des vacanciers se promenant un sourire aux lèvres, regardant les menus et les tarifs des restaurants, les vitrines des magasins de souvenirs. Tout ce bonheur était pitoyable et me rendait encore plus amer. Une voix féminine dans mon dos rompit le charme de la contemplation.
— Mélodie, c’est bien toi.
Je pivotai pour tomber nez à nez sur ma vieille amie de vacances. Une blonde platine, grande, très mince avec de belles lèvres pulpeuses et sensuelles. Je n’avais aucune envie de la voir, non pas elle. C’était une pipelette, fêtarde et une maniaque de son apparence physique. Une fille qui ne sortait jamais sans être maquillée, sans être coiffée, sans être manucurée et sans être bien habillée. Deux garçons se pavanaient à ses côtés, comme des coqs, pour une seule poule.
— Valérie, m’écriai-je, faussement enchantée, hypocrite même.
— Mel quelle surprise ! Tu es devenue gothique. Le noir te va à ravir et te mincit tellement.
Cette petite réplique était bien son genre, te faire un compliment en te rabaissant ou en te montrant un défaut sans te le montrer réellement. Je me forçais à sourire, pour éviter de lui sortir quelque chose de désagréable et la vexer. Elle enchaîna.
— Eh, tu es parmi nous, depuis combien de temps ?
— Depuis aujourd’hui.
— Pourquoi t’as pas donné de nouvelles, depuis des mois ?
— J’ai été très occupé, voilà tout, rétorquai-je, en haussant les épaules.
— Mais, tu es là maintenant, c’est le principal. On va pouvoir faire la fête comme avant, s’extasia-t-elle.
J’acquiesçai, contre mon gré.
— Oh faites Mel, je te présente Alain et Thomas. Les gars, je vous présente Mélodie Leroux. La petite bourguignonne.
— Ouais, enchanté, fit Thomas.
— Enchanté, répondit Alain avant d’être plus curieux, et de m’interroger. De quelle ville, tu viens ?
— Aux…
— L’AJA. cria Alain de joie, me coupant la parole comme un mal propre.
J’opinai du couvre-chef. Valérie insista, pour que je vienne me promener avec eux. J’hésitais mais Alain intervint.
— Mais si, allez. On va bien s’amuser.
M’empoignant le bras, elle m’obligea à me mettre sur pied pour m’attirer au milieu de la foule. Je résistais mais les deux garçons me poussèrent.
Ils ne me laissaient pas le choix.
Nous marchions tous ensemble au milieu des vacanciers euphoriques, d’être au bord de la mer. Valérie comme tout le temps parlait pour ne rien dire. Elle causait du temps, de tous les copains qu’elle avait eus depuis son année scolaire. Maintenant, elle était plus ou moins avec Thomas. Une amitié améliorée, en quelques sortes, un sex friend. Thomas enlaça ses doigts dans ceux de Valérie et me laissa seule avec Alain. Ils se tenaient maintenant par la taille comme de vrais amoureux.
Un leurre.
Elle ne pouvait vivre sans un garçon, en changeait quasiment toutes les semaines et même parfois, elle en avait plusieurs en même temps. Elle les considérait comme des moins que rien, des objets que l’on exposait sur un meuble. Une fois le tour fait, elle les jetait. Ce que j’avais dû mal à comprendre, c’était la fascination qu’ils avaient pour elle, alors qu’elle les traitait comme des chiens ; même pires. Avant, ses histoires me faisaient rire mais maintenant, je la trouvais abjecte. Elle en avait fait souffert plus d’un. La plupart pouvaient embrasser le sol où ses pieds avaient foulé. Ils étaient tous en adoration devant elle. Je ne me l’expliquais pas.
Alain commença à me poser des tas de questions. J’y répondais de plus en plus ennuyée. Et à chaque réponse, étrangement, il avait les mêmes goûts que les miens. Il afficha un sourire arrogant, sans cesser de me toiser.
— Nous avons les mêmes goûts, c’est plutôt comique.
— Ouais. (Trop drôle ! Je rigolai mais seulement intérieurement. S’il croyait que je ne voyais pas son petit manège…)
Il poursuivit ainsi encore un petit moment. Toutes ses questions m’exaspéraient au plus haut point. Je me retenais de rire, mes lèvres s’étirèrent dans un demi-sourire. Car, je voyais clair dans son jeu.
— Oh faites, t’as un petit ami ? demanda-t-il subitement, comme si de rien n’était.
Nous voilà, à la conclusion de toutes ces questions à la con.
— Ou, mentis-je sans vergogne.
— Tu ne veux pas sortir avec moi ?
— Non, rétorquai-je, acerbe.
— Mais il n’en sera rien, persista-t-il.
— Peut-être, mais moi si. Même si je n’avais personne, je ne sortirais pas avec toi.
— Pourquoi ? s’étonna-t-il, hébété.
— Parce que nous venons tout juste de nous rencontrer. (Crétin, pensai-je.)
Il hocha la tête en signe de complaisance, alors qu’il était tout autre et plutôt hostile à ma réponse. Il souriait bêtement afin de cacher sa déception. Je n’étais pas dupe, je venais de le blesser. Sur le port, Thomas se précipita en premier et s’assit sur le banc, dos à la mer et aux bateaux. Valérie sauta sur ses genoux, en faisant danser ses beaux cheveux blond platine, aux grès du vent. Ils m’avaient laissé juste une toute petite place au côté d’Alain. Le don Juan. Elle s’apprêtait à faire son passe-temps favori. Critiquer à tout va.
— Regardez celle-là avec son pantalon, elle va à la pêche au moule. Elle devrait avoir honte de sortir ainsi, nous lança-t-elle rieuse.
Les garçons rirent à plein poumon. Malgré moi, je suivis le mouvement pour ne pas paraître insensible à ses blagues, à ses critiques puériles.
— Oh faites Mel, tu vas travailler sur le bateau de ton grand-père.
— Normalement. Pourquoi ?
— Alain y bosse. Ça fait quoi, quelques mois ? Vous serez ensemble. C’est génial.
— Génial, rétorquai-je aussi joyeuse que possible.
D’un bond, je me levai sous les yeux écarquillés des trois compères.
— Je dois y aller. Il se fait tard. Mes grands-parents vont commencer à s’inquiéter.
— Déjà, répondit-elle visiblement déçue.
Elle se leva pour m’embrasser. Je me dégageai de son accolade et partis en les saluant. Avant de rentrer, je ressentais encore le besoin d’être seule. Je passais par le centre-ville.