Chapitre 2
Si elle avait pu creuser un trou et se terrer dedans, Lucia l’aurait fait à cet instant. Les clients qui se rendaient aux toilettes la dévisageaient comme une malpropre, et les employées alentours arboraient même un air de dégoût.
En même temps, aller vomir dans un lieu pareil, il fallait le faire.
- Je suis navrée, fit-elle penaude et mal en point, je vous laisse mes coordonnées et je paierai le pressing.
- Le pressing ? Répéta Caruso qui perdait patience. Tu plaisantes j’espère ? Tu crois que je vais reporter ces vêtements ?
Sa voix restait modulée et calme mais son regard bleu-gris s’était fait plus réprobateur que le matin. Elle baissa la tête en guise de réponse. Que pouvait-elle bien dire d’autre ?
- Monsieur, intervint son préposé, nous allons être en retard. Vous devez encore monter vous changer…
Caruso soupira sans détacher son air sévère de cette fille qu’il commençait à voir un peu trop souvent à son goût.
- Aller, écarte-toi de mon chemin, tu me fais perdre mon temps.
Lucia se décala et laissa passer celui vers qui tous les regards commençaient à converger.
Il fallait dire que ce Caruso était d’une beauté et d’un charisme rare. Et même si elle était très peu habituée à fréquenter la gent masculine, ces détails n’échappèrent pas à la jeune femme.
Vidée de toute énergie, elle regarda son interlocuteur s’éloigner en direction de la sortie, dans son élégant costume sombre ajusté à son corps athlétique.
L’aura autoritaire de cet homme s’étant éloignée, Lucia se ressaisit peu à peu. Sans demander son reste elle alla se débarbouiller aux toilettes.
Après avoir rincé sa bouche et s’être passée de l’eau sur le visage, elle se remémora ce qui venait de se passer.
- Je rêve ou acariâtre m’a traité d’ivrogne ? Dit-elle en remettant de l’ordre dans ses cheveux devant le miroir de la salle d’eau. Nan, mais il se prend pour qui celui-là ? Quand je pense que je voulais me prendre la tête à lui rendre… mince !
Dans un sursaut la jeune contractuelle se souvint qu’elle avait un bien précieux lui appartenant. Le solitaire.
Précipitamment, elle revint à la table où l’attendait Josie.
- Tu m’excuseras, lança Lucia en se saisissant de son sac, mais je dois y aller…
- Quoi ?! Déjà ? S’étonna son amie en se levant de sa chaise.
- Je te promets qu’on se refera ça, et c’est moi qui régalerai la prochaine fois…
Alors qu’elle allait quitter l’établissement, la jeune femme se rappela les mots de l’employé de Caruso. S’il devait monter se changer, c’est qu’il avait une chambre dans cet hôtel.
Elle se précipita dans le hall de réception et interpela l’un des hommes derrière le magnifique comptoir en marbre blanc :
- Excusez-moi ? Je pourrais avoir le numéro de chambre de Mr. Caruso.
- Je suis navré, madame, mais l’établissement ne communique pas ce genre d’informations. En revanche, fit-il d’une voix guindée, je peux joindre notre client et voir avec lui s’il souhaite vous rencontrer. Vous êtes ?
- En fait, il ne me connait pas, bredouilla Lucia, disons que j’ai quelque chose qui lui appartient et j’aimerai lui rendre en main propre.
Son interlocuteur la regardait avec un scepticisme à peine voilé, elle ne devait pas inspirer confiance avec son explication bancale et sa dégaine étrange.
- Vous me filez ou quoi ?
Elle reconnut la voix qui la fit sursauter et se retourna vivement.
- Madame dit qu’elle a un objet vous appartenant, expliqua le réceptionniste après s’être éclairci la voix.
- Voyez-vous ça ? Ironisa le concerné en penchant légèrement la tête sur le côté.
Lucia farfouilla dans son sac et en sortit le solitaire.
- Après votre départ ce matin, j’ai trouvé ce bijoux sur le sol. Je crois qu’il vous appartient.
Elle lui tendit la bague sous le regard circonspect de son employé qui se tenait à ses côtés.
L’expression indéchiffrable de Caruso la fit tressaillir. Il avait l’air mécontent.
- Je peux savoir pourquoi vous ramassez ce que les gens jettent ?
- Mais cette bague est en or… Enfin je crois…
- Et après ? Je m’en suis débarrassé ce n’est pas pour qu’une écervelée de pervenche me suive partout pour me la rendre.
- Écervelée, répéta Lucia en essayant de garder son calme. Je suis désolée, mais même si vous avez de l’argent, vous ne pouvez pas jeter des objets de valeur de la sorte.
- Ah oui ? Fit-il en s’approchant et en se penchant sur elle. Et vous aller m’en empêcher comment ?
La jeune femme écarquilla ses grands yeux noirs tandis que l’air venait à lui manquer.
La proximité de cette homme l’affolait, et son parfum incandescent saturait ses sens et les déroutaient ostensiblement. Lucia restait figée, incapable de s’écarter de cette emprise. Pourquoi était-elle ainsi avec lui ?
La panique que Caruso lisait sur le visage de la jeune femme semblait pleinement le satisfaire et son agacement redescendit aussitôt. Il esquissa un léger sourire dédaigneux avant de s’éloigner de Lucia.
- Vous n’avez qu’à la garder.
- Je vous demande pardon ? Bredouilla la jeune femme.
- La bague, reprit-il avec sérieux, elle ne plaît pas à ma fiancée, vous pouvez donc la garder.
- J’avais bien compris, seulement, un bijoux c’est personnel, ça ne se donne pas comme ça au premier venu…
L’homme que l’agacement regagnait à nouveau, soupira :
- Je ne peux pas la jeter parce que c'est précieux, la donner parce que c'est personnel, j’en fais quoi du coup ?
- Gardez-là, ou revendez-là…
L’homme tandis là main, comme pour quémander quelque chose.
- Bien votre prix sera le mien.
- Je ne veux pas vous l’acheter !
- Dans ce cas, je la jetterais une fois dehors…
Et alors qu’il attendait de reprendre son dû, Lucia sortit son portefeuille exaspérée et l’ouvrit.
- je n’ai que vingt euros sur moi, ça ne serait pas correct…
-Ça me va, déclara-t-il en saisissant le billet que la jeune femme tenait entre les doigts. En espérant ne plus jamais vous revoir…
- Il n’y a que les riches pour être aussi capricieux, maugréa Lucia dans sa barbe, tandis qu’elle se retrouvait seule dans le luxueux hall.
Chapitre 3
- Maman, je m’en vais pour quelques temps, dit Lucia en déposant un bouquet de fleurs sur la tombe de sa mère, qui s’était éteinte à la même date, un an auparavant. Comme je te l’ai dit, je veux reprendre mes études. Mais surtout ne t’inquiète pas, j’ai un peu d’économies et avec ma bourse, ça devrait le faire…
Alors qu’elle se recueillait tranquillement, un homme chauve à la carrure haute et vêtu d’un costume sombre s’arrêta à sa hauteur. Puis d’un fort accent italien :
- Lucia Vittorini ?
Vittorini ? Elle n’avait pas entendu ce nom depuis plus de dix ans. Avant son arrivée en France, sa mère l’avait enregistrée sous son patronyme. Son mari les ayant abandonnées quelques temps avant, elle n’avait aucune envie que sa fille porte le sien.
- Qui la demande ? Hésita la jeune femme, en inspectant les alentours pour s’assurer qu’ils n’étaient pas seuls dans le cimetière.
Cette armoire à glace ne lui inspirait pas confiance, alors autant se montrer précautionneuse.
- Je suis là de la part de votre grand-père, Marco Vittorini.
Marco Vittorini…
L’évocation de ce nom transporta immédiatement Lucia en enfance : le soleil brulant de Lentini, ses hauteurs donnant sur une mer chaude, ses rues pavées, ses habitations pittoresques et surtout les délicieux cannoli dont elle raffolait, et que son grand-père lui achetait à chaque fois qu’elle le visitait.
C’était la belle époque, une époque lointaine aussi.
- Don Marco voudrait s’entretenir avec vous, précisa l’homme en l’invitant à le suivre d’un signe de la main.
- C’est une blague ? Fit-elle en se demandant comment cet homme avait su où elle se trouvait.
- Je ne me permettrais pas.
- Vous voulez dire que Don Marco se rappelle qu’il a une petite-fille ? Ironisa Lucia d’un ton rude. Et que me veut-il après toutes ces années ?
- Vous le saurez si vous acceptez de venir avec moi.
- Vous plaisantez ? Fit-elle désabusée. Cet homme a ignoré mon existence depuis plus de dix ans, et maintenant, je devrais aller le voir comme si de rien n’était ? Désolée mais je ne suis pas intéressée.
- Donna Lucia, l’arrêta l’envoyé de son aïeul alors qu’elle allait partir. Je comprends votre désarroi, mais permettez-moi d’insister. Votre grand-père n’a pas cherché après vous pour des raisons qu’il vous expliquera. Cependant, et même si je ne suis là que pour vous transmettre son message, je peux vous dire qu’il n’a pas eu le choix. Alors, s’il vous plaît, rencontrez-le et vous jugerez par la suite.
La berline noir aux vitres fumées roulait à toute allure aux abords des quais. L’homme qui la conduisait, lui expliquait que Don Marco était descendu dans l’un des hôtels de la capitale.
Lucia l’écoutait que d’une oreille. Son esprit était trop occupé à essayer de deviner les raisons qui avaient poussé son grand-père à s’éloigner d’elle. De toute façon, aucune n’était valable à ses yeux.
D’abord son père, puis lui. Non, son comportement était impardonnable et elle avait accepté de le voir juste pour lui dire le fond de sa pensée.
« On ne se refuse rien, pensa la jeune femme en descendant devant le luxueux établissement. »
Elle avait oublié que Don Marco était le descendant unique d’une vieille famille aristocratique, et qu’il était à l’abri du besoin grâce à ses nombreuses terres.
Sa mère et elle n’avaient pas été aussi bien loties, elles avaient passé dix années de misère. Il n’y avait pas eu un jour où elles n’avaient pas compté, où elles ne s’étaient pas privées. Ce n’est qu’après que Lucia ait décroché ce poste de pervenche, que leurs finances se sont stabilisées. Malheureusement, elles ne profitèrent pas de cette amélioration, l’état de sa mère ayant fortement décliné.
Devant la porte de la chambre où allait avoir lieu la rencontre, la jeune femme inspira profondément pour tenter de se calmer. De sa main tremblante elle lissa le dessus de ses cheveux puis cogna trois coups. Une voix à peine audible lui dit d’entrer.
Un bref regard en direction de l’homme qui l’escortait, puis elle ouvrit la porte.
D’un pas chancelant, elle se dirigea à l’intérieur.
Le cœur de Lucia se serra douloureusement, son menton se mit à trembler, et bien malgré elle, des larmes inondèrent ses grands yeux noirs.
L’homme qui se tenait devant elle était méconnaissable.
Où étaient passées les larges épaules qui l’avaient porté le long des chemins pour se rendre à la pasticceria, et les pommettes pleines et rosies par le bon vin de Syracuse qu’elle aimait tant embrasser.
Le regard franc et lumineux de Don Marco s’était creusé et assombri. Son corps, qui était autrefois grand et robuste, était recroquevillé dans un sinistre fauteuil roulant.
En un instant, la colère de la jeune femme se mua en tristesse. Un sanglot lui échappa tandis que son grand-père lui tendait les bras.
- Lucia, fit-il d’une voix faible mais pleine d’émotions.
- Nonnu…