Chapitre 2
Je suis arrivée au cabinet plus tôt que prévu ce matin-là.
Paris se réveillait à peine, encore engourdie par la nuit. J'aimais ces instants de silence avant le tumulte, ces moments où le monde semblait m'appartenir. Être seule me rassurait. Cela me donnait l'illusion du contrôle.
J'ai posé mon sac sur mon bureau, allumé mon ordinateur, ouvert les plans du nouveau projet. Un complexe immobilier ambitieux, stratégique, exactement le genre de dossier qui exigeait une implication totale. Parfait pour m'empêcher de penser.
À vingt-huit ans, j'avais appris à canaliser mes émotions dans le travail.
L'architecture était devenue plus qu'un métier : une armure.
Chaque bâtiment que je dessinais me rappelait que j'avais su reconstruire quelque chose de stable après l'effondrement. Après lui.
La salle de réunion s'est remplie progressivement. Mes collègues échangeaient des banalités, des sourires polis, des cafés brûlants à la main. Je participais à ces conversations sans vraiment y être, concentrée sur l'ordre du jour.
Puis la porte s'est ouverte.
Je n'ai pas levé les yeux tout de suite.
Je n'en ai pas eu besoin.
Mon corps a réagi avant mon esprit.
Une tension soudaine dans la poitrine. Une sensation de vertige. Comme si l'air s'était raréfié autour de moi.
Quand j'ai enfin croisé son regard, le temps s'est brisé.
Raphaël Vasseur.
Huit ans n'avaient pas suffi à effacer son visage de ma mémoire. Ses traits s'étaient durcis, sculptés par le temps et les responsabilités. Il portait un costume sombre, parfaitement ajusté, celui des hommes qui ont réussi, mais derrière cette apparence maîtrisée, je reconnaissais encore l'homme qui avait partagé mes nuits et mes rêves.
Mon cœur a raté un battement.
Puis un autre.
J'ai senti mes doigts se crisper sur le stylo que je tenais, comme si cet objet pouvait m'ancrer dans la réalité. Autour de moi, la réunion continuait, indifférente au chaos qui se déchaînait en moi.
Il m'a regardée.
Vraiment regardée.
Et dans ses yeux, j'ai vu passer une émotion que je n'ai pas su nommer.
Je me suis levée lentement, refusant de lui offrir la moindre faiblesse.
- Monsieur Vasseur, ai-je dit d'une voix que je voulais neutre. Enchantée de collaborer avec vous.
Il a marqué une fraction de seconde d'hésitation avant de répondre.
- Camille.
Mon prénom, prononcé ainsi, a fait vaciller quelque chose en moi.
À cet instant précis, j'ai compris une vérité que je refusais d'admettre depuis des années.
Raphaël Vasseur n'était pas un souvenir.
Il était une tempête.
Et il venait de revenir bouleverser ma vie.
La réunion s'est poursuivie comme si de rien n'était.
Les voix autour de moi reprenaient, les échanges techniques se succédaient, mais j'étais incapable de suivre. Mon esprit était resté figé à l'instant précis où nos regards s'étaient croisés. À la manière dont son visage s'était tendu en me reconnaissant. À ce silence chargé qui s'était installé entre nous sans que personne d'autre ne le remarque.
Je notais mécaniquement quelques mots sur mon carnet, sans vraiment les lire. Tout en moi était focalisé sur une seule chose : sa présence. Trop proche. Trop réelle.
Quand la réunion a enfin pris fin, j'ai rassemblé mes affaires avec une hâte mal dissimulée. Je voulais partir. Prendre de la distance. Retrouver un semblant de contrôle.
Mais en me levant, je l'ai senti derrière moi.
- Camille.
Mon prénom.
Encore.
Je me suis figée une seconde avant de me retourner. Son regard était posé sur moi, grave, attentif, comme s'il cherchait déjà à lire en moi tout ce que je refusais de montrer.
- Nous allons être amenés à travailler ensemble, a-t-il dit calmement.
- Je suis au courant, ai-je répondu.
Ma voix était ferme. Du moins, je l'espérais.
- Je tiens à ce que les choses soient claires, ai-je ajouté. Ce projet restera strictement professionnel.
Il m'a observée longuement avant d'acquiescer.
- Bien sûr.
Mais son regard disait l'inverse.
Je me suis éloignée sans attendre, consciente d'une vérité que je n'étais pas encore prête à accepter.
Son retour n'était pas un hasard.
Et quoi que je fasse désormais, Raphaël Vasseur venait de réapparaître dans ma vie pour une raison bien précise.
Chapitre 3
La réunion s'est achevée sans que je comprenne réellement ce qui s'y était dit.
Les voix autour de moi me parvenaient comme étouffées, lointaines, tandis que je fixais obstinément les lignes de mon carnet. Des traits maladroits, nerveux, griffonnés sans logique. Tout plutôt que lever les yeux.
Je sentais sa présence. Elle emplissait la pièce comme une pression invisible. Raphaël était assis à quelques mètres de moi, parfaitement à l'aise en apparence, participant aux échanges avec une assurance qui me donnait presque envie de le détester. Comme s'il n'était pas celui qui, huit ans plus tôt, m'avait laissée sans un mot, sans une explication.
Lorsque la réunion a enfin pris fin, les chaises ont raclé le sol, les conversations ont repris, banales, légères. J'ai rassemblé mes affaires avec une précipitation inhabituelle, prête à fuir.
- Camille.
Sa voix.
Grave. Calme.
J'ai figé mon geste. Pendant une seconde, j'ai envisagé de l'ignorer. De faire comme si je n'avais rien entendu. Mais quelque chose en moi - peut-être la colère, peut-être l'orgueil - m'a forcée à me retourner.
- Raphaël.
Dire son prénom me coûtait plus que je ne voulais l'admettre.
Nous nous sommes observés en silence. De près, il me semblait différent. Plus dur. Plus fermé. Mais ses yeux... ses yeux étaient toujours capables de me désarçonner.
- Je ne savais pas que tu travaillais ici, a-t-il dit.
Un mensonge.
Je l'ai compris instantanément. Raphaël Vasseur n'était pas un homme qui laissait place au hasard.
- Et moi, je ne savais pas que tu avais décidé de réapparaître, ai-je répondu.
Ma voix était maîtrisée, mais mon cœur battait trop vite.
Un léger sourire a effleuré ses lèvres, aussitôt effacé.
- Nous devrons apprendre à collaborer.
Cette phrase, anodine en apparence, a résonné en moi comme une condamnation.
- Je suis professionnelle, ai-je répliqué. Ça ne posera aucun problème.
Il a hoché la tête, sans me quitter des yeux.
- J'en suis certain.
Ce regard. Trop intense. Trop chargé.
Je me suis détournée avant qu'il ne puisse y lire ce que je m'efforçais de cacher.
Toute la journée, j'ai tenté de me concentrer sur mon travail. Sans succès. Chaque couloir me semblait trop étroit, chaque bureau trop proche du sien. À plusieurs reprises, j'ai cru l'apercevoir derrière une vitre, entendre ses pas derrière moi.
À la pause déjeuner, j'ai refusé l'invitation de mes collègues et suis sortie seule. L'air froid de l'hiver parisien m'a fouetté le visage, mais n'a pas réussi à apaiser le tumulte intérieur.
Pourquoi maintenant ?
Pourquoi ici ?
Et surtout... pourquoi mon cœur refusait-il d'oublier ?
Le soir venu, je suis rentrée chez moi, épuisée. Mon appartement, d'ordinaire refuge silencieux, me semblait soudain trop grand. Trop vide.
Je me suis servie un verre de vin que je n'ai presque pas touché, assise sur le canapé, les lumières éteintes.
C'est là que mon téléphone a vibré.
Un message.
Raphaël : Nous devons parler.
J'ai fermé les yeux.
Le silence venait de se fissurer.
Je suis restée immobile quelques secondes, le téléphone encore dans la main.
Autour de moi, l'appartement était plongé dans le silence, un silence différent de celui auquel je m'étais habituée. Plus lourd. Plus chargé. Comme s'il annonçait quelque chose d'inévitable.
Je savais que répondre serait une erreur.
Et pourtant, ne rien faire me semblait tout aussi impossible.
Je me suis levée, ai fait quelques pas jusqu'à la fenêtre. Les lumières de la ville scintillaient au loin, indifférentes à mon trouble. Huit années s'étaient écoulées, mais il suffisait de quelques mots de lui pour que tout vacille à nouveau.
Nous devons parler.
Cette phrase tournait en boucle dans mon esprit.
Parce qu'au fond, je le savais déjà.
Ce silence entre nous n'était pas une protection.
C'était une attente.
Et tôt ou tard, il faudrait l'affronter.