Chapitre 2
Certains matins, elle fredonne de doux airs,
Et à chaque fois, dans mon cœur, elle y chasse l’hiver.
L’élégance est parfois une tornade de simplicité.
À ses côtés, mes maux, je les sens dissipés.
Certains matins, une hanche dépasse des draps,
Et quand elle se lève, s’étire, puis s’en va à petits pas,
Ses pas effleurent le carrelage avec délicatesse.
Sa grâce n’a d’égal que son allégresse.
Sur la pointe des pieds, elle prépare le café.
J’ai commencé son histoire sans pouvoir m’arrêter.
C’était comme parcourir un chemin sans se tanner,
Jouir, aimer et grandir avec un regard hébété.
Dévêtue, Julie était tout ce que la vulgarité n’est pas : une déesse inconsciente de son charme, et si élégante que chacun de ses gestes était pareil à des mouvements de danse effectués avec légèreté. Elle était si désirable que Martin pensait qu’un bon nombre de femmes enviaient ses formes impeccables, et de ses pieds délicats à sa longue crinière noire, elle justifiait toute convoitise.
Par-dessus tout, comme la plupart des femmes, elle voulait aimer et être aimée, et rien n’était plus plaisant pour elle que d’être l’heureuse prisonnière de bras vigoureux. C’était le deuxième soir qu’elle le voyait et elle le dévorait des yeux en attendant de sa part, entre les bières blondes qu’elle avait achetées et les étreintes brûlantes, une fougue animale dans ses désirs sexuels, sans doute pour se sentir exister à nouveau, elle qui s’était habituée d’une solitude morne, une interminable torpeur qui prend les noms d’impatience, d’ennui et de vide. Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était sentie désirée, qu’elle faisait maintenant l’autopsie des sensations qu’il lui procurait en s’appliquant à la faire vibrer, lui faisant ainsi oublier le jardin à soucis qu’elle avait encombré avec les ruines de ses relations passées.
Sans l’interrompre pour parler de lui ou de ses expériences, il l’écoutait comme chaque femme désire être écoutée et comprise. Alternant entre d’agréables démonstrations de douceurs et une froideur magnétique et sérieuse, il demeurait pour elle une énigme, un mystère que l’on essaye en vain de percer. Insister pour le connaître davantage c’était réduire ses chances à zéro. S’approcher c’était le perdre, le découvrir c’était s’enfoncer dans des eaux profondes et tumultueuses.
À mesure qu’il la découvrait et qu’elle rattrapait le temps perdu imposé par la solitude en parlant à outrance, il passait sa main dans ses cheveux et caressait sa peau. Seuls leurs ébats débridés mettaient un terme aux discussions et aux regards silencieux.
Sur les coups de huit heures du matin, ils se quittèrent au bas de l’immeuble, sans que Martin pense à la revoir une troisième fois. Puis, il marcha jusqu’à son université, où il arriva en avance pour travailler sur l’article qu’il devait finir avant la fin de la semaine.
Ce matin-là, pour le magazine de son école, il essaya tant bien que mal d’inventer le témoignage d’un étudiant, qui, sans qu’il en ait totalement conscience, n’était autre que le sien. Toutefois, désabusé et d’une humeur macabre, il ne trouva pas l’inspiration et cela l’irrita. Les mots et les impressions se bousculaient dans sa boîte crânienne, mais il était à cet instant incapable de leur donner la forme voulue. Il était agacé de crier en silence sur les pages de cette modeste revue, que la plupart des étudiants, pensait-il, ne lisaient pas. Parfois, il se disait que rien ne l’empêchait de réserver une rubrique pour raconter sa vie, et ainsi, se soulager du poids qui pesait sur sa conscience. Il voulait faire de ce magazine un parfait exécutoire, mais il n’avait pas encore trouvé la réponse à la question qui l’obsédait : comment ? Les idées s’entrechoquaient dans toutes les directions et l’absence de ligne directrice ajoutait davantage de confusion à son évident manque de concentration. Plus il y avait de conditions à explorer, de faits à critiquer ou de décisions stupides à décortiquer, plus il avait l’impression de perdre pied et de s’éparpiller. Une négativité diffuse et volcanique pourfendait son existence.
« J’étouffe… Comme bon nombre de mes camarades étudiants, nous subissons une asphyxie aussi injuste que désespérante… Peu à peu, la vie s’enfuie de moi et l’espoir ne connaît plus d’éclaircie… »
Martin songea à la jeune femme qu’il avait ramenée chez lui à deux reprises, à ses airs tristes, parfois taciturnes, ses regards langoureux renforcés par l’intensité de sa solitude, et il imagina les contours de sa vie, tout ce qu’il ignorait sur sa condition d’étudiante précaire. La mélancolie hivernale qui s’était lovée dans ses yeux offrait des causes multiples à son imagination. Était-ce la solitude, mêlée à un profond désespoir, qui l’avait poussé vers lui ?
« … À tous les étudiants seuls et en difficultés, sachez que votre fardeau est partagé par un grand nombre. Votre triste sort ne m’est pas inconnu, moi qui vis au sixième étage, dans une boîte à chaussure mal chauffée, en bordure… »
Il soupira, mécontent de ce qu’il composait, et effaça tout ce qu’il avait écrit.
Encore une matinée de perdue,pensa-t-il.
Soudain, quelqu’un fit irruption dans la petite pièce où il essayait de travailler.
— Martin ! s’exclama Timothy, le responsable de la vie étudiante et directeur dela Gazette
— Merde, Timy, t’es pire qu’un éléphant ! C’est les murs du ministère qu’il faut faire trembler, pas mon bureau et la fine couche de placo qui me sépare du monde, tempêta Martin.
— Je vois, Monsieur est encore de mauvaise humeur ! Tes états d’âme m’accablent ! s’amusa Timothy.
— Ton agitation m’irrite quand je travaille ! C’est déjà assez difficile comme ça de se concentrer, précisa-t-il avant de se remettre à pianoter sur le clavier, encore distrait par l’irruption de son camarade. Il va me falloir un temps fou avant de me replonger dans l’écriture
— Ça tombe bien ! Arrête d’écrire ! On a un sujet bien plus important !
Martin se tourna vers son collègue et porta sa tasse de café fumant à ses lèvres. La manifestation de sa curiosité, que son visage impassible ne trahissait pas, se fit par un long silence qui intimait son ami de développer ce qui paraissait sautiller sur le bout de sa langue.
Pour ceux qui ne le connaissaient pas, cette apparente tranquillité était trompeuse, car ce qu’il s’autorisait à dévoiler aux autres n’avait rien à voir avec l’incendie qui brûlait son monde intérieur. Timothy, qui le côtoyait depuis plus de deux années, ignorait tout de lui, et pour cause, Martin était entouré de mystères, et son insondabilité faisait partie de sa personnalité, à la fois singulière et étrange.
— Tu as entendu parler de la manifestation d’avant-hier ?
Impatient, Martin acquiesça.
— Une des étudiantes de notre université est à l’hôpital. Elle a reçu un projectile dans l’œil.
Tout en l’écoutant attentivement, Martin roula une cigarette qu’il coinça ensuite entre ses lèvres, légèrement gercées par la brise automnale.
Il analysait tout. À chaque fois qu’il entendait une personne affirmer quelque chose, il se posait la question de savoir si, oui ou non, celle-ci possédait tous les faits nécessaires pour conclure un tel propos. Il appliquait cette gymnastique aux autres, mais aussi à lui-même, au point qu’il réalisait parfois à quel point l’homme était une créature ignorante et pleine de confiance, capable d’imposer avec assurance, des opinions basées sur des données à la fois subjectives et incomplètes. En esprit sans corps, il étudiait sans broncher et analysait tout ce qui était dit, du moindre mot à l’idée générale, mais aussi, tout ce qui avait été omis, involontairement ou pas. Il avait toujours été prêt à titiller et à contredire, quitte à provoquer ou devenir l’objet de sentiments négatifs. Néanmoins, cela faisait quelque temps que ce petit jeu l’ennuyait, et il était épuisé que certains puissent voir en lui un haut degré d’arrogance alors qu’il tâchait seulement d’explorer le vaste éventail des possibilités dans un monde infiniment complexe. L’ouverture d’esprit était l’une des qualités qu’il chérissait le plus chez les autres. Sa personnalité singulière faisait de lui une énigme pour son entourage, et la solitude était le prix payer pour son esprit libre.
— Laisse-moi deviner, tu veux que j’aille lui parler ? s’enquit Martin en le fixant du regard.
— Oui ! Et il faut en parler sur la première page de la Gazette. On va aussi poster ton article sur les réseaux.
— Eh merde, murmura Martin en se grattant le cuir cheveu. Je déteste les hôpitaux !
— Oui, eh bah, c’est trop important pour que tes sentiments s’en mêlent.
— T’en as besoin pour quand ? interrogea-t-il en se levant pour se servir un énième café.
— Pour dans deux jours, si possible.
— Ah oui… Tu aurais pu commencer par me dire que c’était urgent, précisa Martin en regardant sa montre, déjà las par tout le travail qu’il devait abattre avant la fin de la semaine.
Le jeune rédacteur n’avait pas encore commencé les devoirs à rendre pour cette semaine et il sentait qu’ils demeureraient inachevés, voire complètement bâclés. Toutefois, il fit de l’interview et de l’article l’une de ses priorités, et nota l’adresse de l’hôpital sur un morceau de papier.
— Tu sais, tu peux la noter sur ton téléphone, ça sera plus simple pour toi, l’informa Timothy avec amusement.
— Hum… fit Martin en se dirigeant vers la porte. Tu sais ce que je pense de la technologie en général.
— Tu vas où, vieux dinosaure ? s’amusa Timothy.
— Prendre l’air !
Dehors, l’automne menait sa loi sur le monde et les passants se cachaient sous leur parapluie.
Alors qu’il cherchait un endroit pour se protéger de la pluie, son regard tomba sur la une d’un journal indépendant, engagé depuis le premier jour de sa création. « Suppression progressive des droits à manifester. ». Par décret, de la plus arbitraire des manières, des lieux iconiques de rassemblement et de contestation avaient été jugés inadaptés aux foules. L’article mettait en évidence les réflexions douteuses concernant la sécurité, et qui prétextaient cette énième atteinte aux droits fondamentaux.
Martin n’avait que de l’animosité pour le droit contemporain, qui selon lui, aurait dû s’appeler : « la science du contrôle et des interdits au profit des puissants. ». Le droit était au service des possédants, qui soufflaient les contenus des futures lois aux oreilles des pions qui les formulaient, les faisait voter puis appliquer. Tout était réfléchi de manière insidieuse, c’est-à-dire, conforme à la mentalité moderne, essentiellement centrée sur l’optimisation des intérêts privés. Malheureusement, rien n’était plus simple pour le jeune rédacteur que de deviner les motivations à l’origine des récentes évolutions juridiques, et cela le désespérait au plus haut point, car tout ce qui était fait allait à l’encontre du bon sens et d’une volonté bienveillante axée sur le progrès et le respect de l’être humain. Il faisait partie de la génération consciente des enjeux de son époque, mais qui se sentait impuissant face au pouvoir de ceux qui étaient en train de façonner le monde à leur insu. Si la parole n’était que très rarement donnée aux jeunes dans les médias, c’était parce que leurs propos avaient valeur de conviction, et étaient, par conséquent, dangereux. L’anxiété grandissante des étudiants était justifiée par un avenir commun plus qu’incertain, qui connaîtrait, avec un haut degré de certitude, des crises économiques, sociales et environnementales sans précédent. Ces évènements sombres n’avaient pas encore de substance, mais leur anticipation avait un effet pervers sur le mental et la vitalité de toute une génération. Foudroyés par l’impossibilité de se projeter dans un monde marchant sur la tête, ceux dans les situations les plus précaires tombaient dans une profonde détresse.
Tragiquement, il lui paraissait que le seul remède à cette constante morosité était une totale ignorance, une conscience animale instinctive, éloignée de toute connaissance poussée concernant l’humanité et les comportements désolants de ceux qui la constituaient. Il aurait tout donné pour une pincée d’insouciance dans sa personnalité, mais le sort qui lui avait été réservé était tout autre. À cet instant, il aurait pu échanger ses connaissances pour un peu de naïveté, de quoi conjurer les coups de crocs portés par la vie sur son âme de poète. Martin voyait de la violence dans les joues creusées des clochards, de la vulgarité dans les édifices gris et froid qui s’élevaient partout autour de lui, de la bêtise à travers les écrans que son regard rencontrait, de la tristesse dans les mines blafardes des passants, de l’incomplétude et de l’égarement dans l’âme des hommes, de la solitude et des rêves d’ailleurs dans les cœurs des femmes, de la fatigue à l’entrée des métros, de la lassitude à la sortie des bureaux, de la colère en bordure des bars, et pour finir, du désespoir à portée de lèvres que les mots n’arrivent pas à cerner, mais que la gorge est prête à crier.
Il erra longuement dans les rues de Paris, et, profitant d’une liberté retrouvée, prit son temps pour longer les berges jusqu’à la tombée de la nuit. Puis, il se rendit au bar qu’il côtoyait depuis plus de quatre années, et où l’attendait son ami Bastien, lui aussi étudiant et artiste à ses heures perdues. Ils avaient été dans la même classe durant les trois années du lycée et étaient inséparables depuis. Ils se voyaient au moins une fois par semaine pour noyer leurs peines et refaire le monde.
Quand Martin arriva, Bastien était déjà là, habillé de son long manteau beige, de ses chaussures en daim marron et du béret gris qui ne quittait jamais le sommet de sa tête. Fidèle à lui-même, il parlait fort et amusait la galerie. Depuis que tous les bars avaient rouvert, Bastien passait ses soirées à se saouler et à débattre avec des inconnus jusqu’à ce que ses propos deviennent aussi incohérents qu’incompréhensibles. Martin aurait été incapable de savoir quelle était la dernière fois où il ne l’avait pas vu avec un verre de la main. En toute heure, il cherchait l’attention qu’il n’avait pas reçue.
Il le connaissait assez pour comprendre les raisons de son alcoolisme précoce. L’attentat auquel il avait assisté plusieurs années auparavant avait marqué son âme au fer rouge, et à compter de cette horrible journée, il n’avait plus jamais été le même. De plus, alors qu’il n’avait que treize ans, le père de Bastien avait été licencié d’une petite entreprise, et en raison de son âge, il n’avait jamais retrouvé de travail, l’âge étant le pire ennemi de l’efficacité. Il avait une idée claire de ce que peut être la pauvreté. Martin et Bastien avaient en commun une précarité qui les avait rapprochés et qui les rassemblait au coin d’une ruelle, autour d’une pinte et d’un dernier joint avant de rejoindre Morphée. Les deux amis avaient tellement débattu, tellement échangé sur des sujets variés, qu’ils se connaissaient assez pour se respecter au plus haut point.
Bat, pour les intimes, s’était réfugié dans le dessin, et plus précisément dans la peinture. Il avait un tel don pour jouer avec les couleurs qu’il était impossible de deviner qu’il était atteint de daltonisme. L’un jonglait avec les mots pour leur donner vie, l’autre avec les tons pour créer de la lumière. Ils partageaient la singulière particularité que leur art ne reflétait pas toujours leur état d’esprit, car leurs œuvres n’étaient que très rarement sombres ou pessimistes. Ils tâchaient, du mieux qu’ils le pouvaient, de saisir le beau en eux et de l’immortaliser dans une création.
Cette nuit-là, pour noyer leur désespoir, ils entreprirent de prendre une bière dans chacun des bars de la longue ruelle, rendue vivante par les innombrables cris de ceux qui profitaient encore de la vie. Jamais ils n’avaient descendu autant d’alcool, et jamais ils n’avaient autant peiné à rentrer chez eux pour s’affaler lourdement sur leur lit.
Au moment de se coucher, Martin eut une idée qui s’empara de lui, et comme il était impossible de la chasser et qu’elle dissimulait dans son sein le potentiel d’une bonne histoire, il alluma son ordinateur et commença à écrire tout ce qui lui venait à l’esprit. Inspiré, il se désâma tandis que le soleil entamait lentement sa course en direction des hauteurs bleutées. Il n’avait aucun contrôle sur les images qui lui venaient. Avant neuf heures, il avait déjà écrit quinze pages, et, épuisé, il s’effondra au milieu de ses oreillers.
Il avait loupé les cours de la matinée, mais il était certain de trouver quelqu’un pour lui donner les cours, car il avait développé, au fils des années, d’incroyables capacités de persuasion. Quand il était dos au mur, personne n’était plus convaincant que lui. Il n’avait qu’à trouver un camarade un peu naïf, qui l’appréciait pour son cynisme et son côté pince-sans-rire, et lui soutirer l’essentiel des cours, et peut-être même, en usant de sa malice, recopier les devoirs à rendre. Dans ce domaine, il excellait. S’il s’en sortait avec les honneurs durant les épreuves de fin de semestre, c’est parce qu’il était doté d’une excellente mémoire et qu’il avait compris l’essentiel de ce qu’il fallait retenir. Son esprit synthétique lui offrait un avantage sur les camarades qui trimaient à longueur de journée dans la bibliothèque de l’université. Il ne travaillait pas beaucoup, mais quand il le fallait, il sortait les concepts des tiroirs de son esprit pour les développer. Ses intuitions gonflaient les travaux qu’il rendait, mais qui toutefois l’ennuyait profondément. Ils n’étaient pas assez stimulants et il survivait en faisant le minimum requis.
Cela faisait bientôt trois semaines que Martin n’avait pas rendu visite à sa mère, et sa conscience, bien que réticente, le contraignait tout de même à passer chez elle pour s’assurer que tout allait bien de son côté.
À midi, après deux heures de repos, il arpenta à pied les avenues bondées de la capitale, une cigarette mal roulée au coin des lèvres ainsi qu’un carnet et un crayon dans une main. De temps en temps, il s’arrêtait pour noter les idées qui venaient à lui, toutes en lien avec le texte qu’il avait écrit le matin même. Il tenait enfin quelque chose qui aiguillait sa créativité de manière obsédante, et cette fois ce n’était pas un poème, un essai maigrichon ou encore un joli petit texte soigneusement travaillé.
Il avait une idée de roman. Une idée qu’il n’allait plus le lâcher durant les mois à venir. À cet instant, il semblait que la source de ses visions était intarissable.
Quand Martin arriva devant la porte rouge de la résidence où vivait sa mère, ses idées foisonnantes se firent soudainement silencieuses et l’éclat numineux de son imagination s’éteignit, pareil à une lune brillante disparaissant derrière un troupeau informe de nuées noires.
Chapitre 3
Fraîcheur automnale aux abords des nénuphars,
Et brume matinale se croyant nuage.
Sans alarme, sous la lune aux rayons de phare,
Un héron solitaire agite son plumage.
Pour Estelle Tesson, si Martin n’eût pas été là, il en aurait été de même. Elle n’avait toujours pas remarqué sa présence et il était persuadé que s’il eût été mourant, agonisant à ses pieds, affligé d’une blessure mortelle, elle ne l’aurait pas vu, car son esprit tourmenté l’avait rendu, à un degré parfois inouï, aveugle à la réalité. S’il n’avait pas eu un double des clés de l’appartement, il aurait sûrement passé un quart d’heure à toquer à la porte du modeste appartement où les fournitures prenaient la poussière. Depuis que son frère aîné avait quitté le monde au bout d’une corde, le sentiment d’invisibilité que sa mère lui avait fait ressentir s’était accentué jusqu’à ce qu’il doute parfois lui-même de son existence.
Avec le temps, l’esprit d’Estelle avait fait naufrage sur un sombre rivage, et désormais, elle était prisonnière d’une boucle mentale dont il était difficile de l’en distraire. Le regard fixe, la mine blafarde, elle passait son temps à ruminer les évènements qui avaient poussé son fils aîné à commettre l’irréparable, la plongeant ainsi dans une profonde mélancolie, hantée par d’infâmes tourbillons de regrets et de remords.
Issu d’un premier mariage, Julien, son fils préféré, celui qu’elle avait tant aimé et dorloté, n’était plus là, et depuis ce jour, son monde intérieur s’était effondré et son âme subissait les inconsolables tourments d’un deuil qui, selon elle, aurait pu être évité. La tristesse qui l’accablait était si intense qu’elle en oubliait l’existence de son second fils, fruit d’un second mariage raté, dont elle n’avait d’ailleurs jamais cessé de considérer comme la plus grande erreur de sa vie. Son deuxième époux, le père de Martin, avait été un mari alcoolique et violent dont le plus bel acte avait été de mourir précocement.
Malheureusement, le jeune rédacteur avait hérité de ses traits les moins flatteurs, un nez busqué et des lèvres épaisses, éveillant un étrange mélange de curiosité et de réticence. Soit elles plaisaient, soit elles rebutaient, mais il semblait que leur contact était plus agréable que la vue qu’elles offraient. Les yeux bleus de Martin rappelaient à Estelle son fils décédé, et son nez, le mari qu’elle avait fini par détester.
Martin pénétra dans la cuisine où de l’eau bouillait et débordait d’une casserole sans que rien ne soit fait pour y remédier, et d’un geste las, la retira du feu avant d’éteindre le plafonnier et d’ouvrir les épais rideaux violets, laissant ainsi les rayons perforer l’obscurité et éblouir sa mère.
Son modeste logement en rez-de-jardin donnait sur une petite cour intérieure où poussaient des parterres de lys des crapauds et d’hélénies d’automne, dont les couleurs flamboyantes apportaient les seules touches de gaieté dans l’ambiance morne des lieux.
Dans ses mains légèrement ridées, Estelle tenait un tricot qu’elle avait débuté il y a des semaines, mais sur lequel elle semblait ne jamais progresser, et pour cause, elle s’arrêtait trop souvent pour regarder à travers la fenêtre et sangloter en s’apitoyant sur son sort. En plus de cela, elle oubliait très fréquemment ce qu’elle faisait.
Trois années auparavant, soit une année après les premiers symptômes, Estelle était allée chez le médecin et avait été diagnostiquée d’un Alzheimer précoce. De moins en moins autonome, elle oubliait, répétait et confondait de plus en plus régulièrement les mots, et son comportement avait lui aussi changé au fil des mois. Les évènements qui ponctuaient son quotidien disparaissaient de sa mémoire et elle oubliait souvent où elle posait ses affaires ou ce qu’elle était en train de faire. Ses périodes dépressives, que Martin pensait provenir des péripéties qui avaient bouleversé sa vie, faisaient également partie de la liste des symptômes, au même titre que ses sautes d’humeur et ses moments de confusion. Étant donné son caractère et ses habitudes de vie, tous les ingrédients étaient réunis pour que sa maladie empire rapidement. C’était une condition rare pour son âge, soit soixante et un ans, et Martin savait que lui aussi devait passer des tests pour s’assurer qu’elle ne lui avait pas transmis ses gènes défectueux. Toutefois, il préférait que les vérités de sa génétique demeurent inconnues, quitte à vivre dans l’ombre d’un hypothétique et héréditaire malheur.
Aujourd’hui elle le regardait à peine et demain elle serait incapable de le reconnaître.
Malheureusement, la seule information qu’elle aurait dû oublier était gravée dans son esprit malade, et c’était le décès de Julien.
L’aide-soignante était passée dans la matinée et la femme de ménage serait là sur les coups de dix-sept heures.
— Tiens, tu es là, toi. Je ne t’ai même pas entendu entrer, maugréa-t-elle sans lui adresser un regard et en reprenant son tricot.
Sans mot dire, Martin se rendit au salon. De la décoration aux fournitures, il n’y avait pas un centimètre du logement qu’il ne détestait pas et qui n’éveillait pas en lui un profond dégoût.
— Tu marches comme ton frère… Vos pas ont les mêmes sonorités, bien que les siens ne traînaient pas autant, ajouta-t-elle sur un ton morose, en utilisant son arme préférée, celle qu’elle avait appris à manier avec habileté, la comparaison.
— Tu as fait changer la gazinière ? s’enquit Martin.
— Non.
— Ça fait des mois, maintenant, que tu en parles, et tu n’as encore pas appelé pour la changer.
— Ça serait bien plus simple si mon unique fils aidait sa pauvre mère. Tu devrais avoir honte de toi ! Julien n’aurait jamais agi de la sorte, grommela-t-elle avant de songer que de ses deux fils, c’était le mauvais qui était parti.
Martin leva les yeux en direction de l’une des étagères, et vit une rangée de briquets de toutes les couleurs. Il avait le pressentiment qu’il n’y en avait pas autant la dernière fois qu’il était venu lui rendre visite. Après en avoir pris un pour s’assurer qu’il fonctionna, ce qui était le cas, il observa la pièce avec davantage d’attention qu’à l’accoutumée. Derrière le canapé, il vit deux aspirateurs identiques et neufs, dont un était encore emballé. Un mois auparavant, Estelle avait mentionné le fait que son vieil aspirateur était tombé en panne et qu’elle en avait besoin d’un nouveau. Martin fit voyager son regard d’un bout à l’autre de la pièce et constata qu’une fine couche de poussière nappait chaises, tables, décorations, lampes et journaux.
— Que fais-tu ici, hein ? aboya-t-elle de la cuisine. Je sais que tu ne viens pas pour moi ! Tu viens encore me demander de l’argent, c’est bien ça ?
— Ma bourse ne me permet pas toujours de finir le mois.
— Et alors ? Tu n’as pas mis d’argent de côté ?
— Non…
— Ce n’est pas te rendre de service que de te donner de l’argent ! Trouve-toi un travail étudiant. Quelque chose ! Je ne sais pas, moi ! fit-elle en haussant le ton. À ton âge, je travaillais déjà. Comme tous ceux de ma génération. Nous n’étions pas des faignants ! Rah ! Les jeunes, aujourd’hui, ils n’ont rien dans l’estomac. Trouve-toi un travail étudiant.
— Dans le ventre, murmura Martin avant de réaliser que, malgré son erreur, elle n’avait pas tout à fait tort.
Estelle avait oublié qu’il était sans emploi depuis que le bar de son frère avait fait faillite et qu’il était difficile de trouver un travail par ces temps difficiles. Cela ne faisait pas dix minutes qu’il était dans l’appartement, que déjà il ne pensait qu’à une seule chose, fuir le plus rapidement possible l’antre du banshee.
Retraitée depuis trois ans, sa mère, autrefois comptable pour une petite entreprise d’impression, recevait une maigre retraite, mais possédait néanmoins quelques économies qu’elle couvait comme s’il s’agissait de son premier nourrisson.
Elle était atteinte de la maladie de l’argent, et son esprit, au même titre que son cœur, froid et calculateur, ne connaissait que le langage des chiffres. Si l’amour avait été l’une des principales clés de la réussite, sa vie aurait été un long un insupportable échec. Martin savait qu’il ne fallait attendre de sa part aucune forme de tendresse, de gentillesse ou même d’affection. Il l’avait compris il y a bien longtemps et sa maladie ne la rendait pas plus agréable.
— Oh ! Dans quelques années, j’en suis sûre, tu me laisseras dépérir dans un mouroir, aux côtés d’hommes incontinents et de femmes aigries. Je préfère crever plutôt que d’y aller ! Je le sais, le dernier quart de ma vie se déroulera dans la solitude… Déjà, tu te forces à venir me voir. Et ne prétends pas le contraire, tu as toujours une idée derrière la tête ! Tu ferais mieux de me tuer, tu nous rendrais à tous les deux un très grand service !
Martin avait toujours pensé qu’elle s’était trompée de carrière et qu’elle aurait pu être une voyante, ou plus précisément, un charlatan talentueux, et pour cause, elle paraissait douée d’un certain génie pour anticiper des malheurs qui n’arriveraient pas, mais dont son intelligence aiguisée parvenait à vous convaincre du contraire, et quand bien même les probabilités s’avéraient mince, voire ridiculeusement minuscule. Cela faisait des années qu’il ne faisait plus attention à tout ce qu’elle pouvait dire, et il accueillait ses propos avec une indifférence glaciale, un silence protecteur qu’il avait appris à maîtriser.
— Tu as écouté le message sur ton répondeur ? fit-il sans dissimuler son exaspération.
— Non, grommela Estelle en se replongeant dans son tricot.
— L’agence a appelé. Tu n’as pas déposé le chèque du loyer… Je t’apporte ton chéquier.
Soudain, une idée traversa Martin, trop immorale pour qu’il n’essaye pas de l’écarter aussitôt. Toutefois, celle-ci était tenace et ne montrait aucune volonté de le laisser en paix. Ses méninges avaient fait un lien entre le chéquier et la maladie de sa mère, et tandis qu’elle remplissait le chèque en tâchant de se remémorer si oui ou non elle l’avait déjà fait en début de semaine, l’idée prenait du poids dans l’esprit du rédacteur de la Gazette. Sa situation d’étudiant précaire consolida sa résolution et son absence totale d’attachement faciliterait les choses. Sa décision était prise et il repasserait dans quelques jours pour lui faire signer un autre chèque, qui cette fois lui serait destiné.
« Mis à part ses dépenses liées aux courses qu’une aide fait pour elle, elle est relativement économe. Pour les aides, c’est la sécurité sociale qui s’en charge. Elle a de l’argent de côté, mais fait très attention à celui-ci. »
Estelle n’évoqua pas une seule fois sa maladie et les conséquences qu’elle avait sur sa vie. Néanmoins, elle était suffisamment malheureuse pour propager son absence de sympathie à l’encontre de Martin, et de lui rappeler à quel point il était un fils indigne, condamné à ne jamais connaître le sentiment que procure la fierté d’une mère pour son enfant, et encore moins celui de l’amour.
Après avoir déposé le chèque à l’agence, il alla se promener sur les quais de Seine. Il pleuvait sur la capitale et les vélos glissaient en silence sur les pistes cyclables, coupant les trajectoires des gouttes d’eau. Il pensa au jour où sa mère avait appris le suicide de son fils et avait crié : « Pourquoi lui ? », à plusieurs reprises.
Il alluma une cigarette, enfonça sa tête dans le col de sa veste et se mis en route pour retourner chez lui.
Sur le chemin, il rencontra les clochards qui s’étaient ajoutés aux trottoirs et des monts de sacs poubelles remplis, débordant sur la voie. Parmi les nouvelles carcasses crasseuses, aux dos tassés, aux fronts bas et aux espérances encore plus basses, il constata qu’un grand nombre d’entre eux étaient à peine plus âgés que lui, signifiant qu’avant leur mi-vie, la rue les aurait rendus fous. Là, ils goûtaient à la fraîcheur d’une pluie couvrant un quartier sur le déclin.