Chapitre 2
Lui était contrarié, car il avait pensé passer une soirée tranquille avec Mylène devant sa superbe télévision grand écran 4 k. Les Alvarez étaient arrivés vers vingt heures, il faisait encore chaud, Mylène avait préparé les tapas aux crevettes et aussi au chorizo piquant. Mylène avait fait passer intentionnellement Lætitia Alvarez par le salon. Lorsque celle-ci vit le canapé panoramique en cuir pleine fleur blanc, son visage se décomposa, au grand plaisir de Mylène qui l’observait à la dérobée. Berny, qui n’était pas dupe de lascène, se dit intérieurement : décidément, les femmes sont bien cupides et jalouses entre elles. Quant à Mathéo Alvarez, il attira Berny en lui disant :
— Alors, tu lui as acheté le panoramique en cuir blanc de chez Lux Marché Meubles, tout en ajoutant avec une mine compatissante, ça va-t’en faire des heures supplémentaires, mon vieux !
Ils prirent l’apéritif tous les quatre sur la terrasse, le soleil était couché, il faisait maintenant un peu moins chaud. Pendant que Lætitia Alvarez parlait mode et chiffons avec Mylène, Mathéo et Berny en étaient déjà au cinquième whisky bien tassé. Ils passèrent à table, et les deux bouteilles de caramany rouge que Mathéo avait apportées y passèrent aussi. Maintenant, Berny était ivre, et Mathéo Alvarez aussi. D’ailleurs, leur diction devenait difficile, et leur conversation décousue et hachée par l’alcool. Mathéo se vantait auprès de son voisin de ses talents en mécanique, de la bonne affaire qu’il avait réalisée en vendant deux fois son prix une vieille guimbarde retapée par ses soins à une pauvre femme qui ignorait tout de la mécanique. Berny l’avait laissé dire, tout en se resservant un dernier cognac bien tassé. Alors vers deux heures du matin, le couple Alvarez rentra chez lui, c’est-à-dire à la villa contiguë à la leur. Berny aida Mylène à débarrasser tant bien que mal le désordre causé par la soirée, bouteilles vides, assiettes et verres sales. Comme celui-ci s’énervait, ne trouvant pas la place des couverts à ranger dans les différents meubles, elle l’envoya prestement se coucher. Celui-ci ne se le fit pas dire deux fois et regagna rapidement la chambre où il s’endormit de suite d’un sommeil de plomb. Avant de sombrer dans les bras de Morphée, il se dit avec satisfaction que demain, c’était samedi et qu’il pourrait récupérer. Mylène le rejoignit peu après, et elle aussi bascula dans le sommeil. Mais Berny avait beaucoup bu et avait la bouche pâteuse. Aussi, vers trois heures du matin, il se leva pour se diriger vers sa cuisine américaine, il avait besoin d’un grand verre d’eau. Il n’avait pas allumé pour ne pas réveiller Mylène, et c’est à tâtons qu’il se rendit dans son séjour. Il marchait, tout ensommeillé, les yeux à moitié fermés en traînant des mules, qu’il avait aux pieds. Il ouvrit son frigo américain sans allumer les lampes du plafonnier, et c’est là qu’il le vit. Il en fut stupéfait, estomaqué. Son grand-père se tenait devant lui, entouré d’un halo vert phosphorescent. Il fut pris d’une grande frayeur, cet homme, il ne l’avait jamais vraiment connu. Celui-ci était décédé quand Berny avait onze ans. Il était notaire à Perpignan, rue Alsace-Lorraine, dans le vieux centre. L’étude était une vieille bâtisse en pierre. Berny se rappelait avoir rendu visite au grand-père avec sa mère un jeudi après-midi où il n’avait pas école. C’était une maison de maître comme il en existe en ville, au style espagnol, avec un patio au milieu et une fontaine, dont le bruit de l’eau qui chantait sortait d’une cruche tenue par les bras d’une naïade en pierre qui avait fortement impressionné le petit garçon. Le bruit de l’eau résonnait sur les murs de la bâtisse. Il se rappelait avoir descendu un grand escalier de pierre qui descendait au sous-sol de la salle des archives. Car sa mère, qui possédait un terrain à Salses-le-Château, avait besoin de consulter le titre de propriété ; son beau-père avait la cinquantaine, sa démarche était sûre et précise. Il le revoit prendre la chemise en cuir usé, tapoter dessus et faire voler en petits points minuscules, dans la lumière qui jaillissait du soupirail, la poussière qui s’était accumulée depuis des lustres sur le vieux document. Aujourd’hui, son grand-père paternel se tenait devant lui avec, aux lèvres, une sorte de rictus méchant. Il se mit à parler d’une voix nasillarde sortie d’outre-tombe et dit à Berny.
— Alors gamin ! Ta mère t’a parlé, il faut que…
Un son métallique sortit de sa bouche… et puis plus rien. Il vit celui-ci se désagréger en poussière dans une fumée verte. C’en fut trop pour Berny celui-ci poussa un hurlement qui réveilla Mylène qui s’était profondément endormie, elle déboula comme une furie dans le séjour.
— Mais tu es vraiment fou, mon pauvre Berny. Tu vas devenir comme ton oncle Marcel, alcoolique, mort dans une crise de delirium tremens. Mais qu’est-ce qui te prend à hurler comme ça en pleine nuit ? Regarde, il est trois heures du matin ! Et toi, tu hurles dans le séjour. Si tu continues, c’est la camisole de force, tandis qu’elle continuait à hurler, arrête l’alcool, arrête l’alcool ! Tu crois que je n’ai pas vu tout ce que vous avez bu ce soir, toi et Mathéo Alvarez.
Il n’osa pas raconter à Mylène l’apparition fantomatique, car il se dit que là, elle le prendrait vraiment pour un fou et que c’était sans doute l’alcool qui était responsable de ses visions des trépassés de sa famille. Quand il regagna la chambre, il sentit en passant dans le couloir un souffle glacé s’abattre sur sa nuque, et son malaise s’accentua. Le samedi matin, malgré tout, il se leva tôt pour un week-end, l’apparition du grand-père Hippolyte l’avait secoué et impressionné. Hippolyte Rivière avait défrayé la chronique sur la place de Perpignan dans les années 1980. Celui-ci s’était livré à de nombreusesmalversations et nombre de personnes en avaient fait les frais, surtout de vieilles gens sans héritiers, néanmoins pas sans fortune. Chez lui, falsifier, détourner, dépouiller était une seconde nature, un plaisir, une joie malsaine. Comme la plupart des escrocs, celui-ci inspirait à ses victimes une confiance sans bornes. Il était de taille moyenne avec un visage quelconque, un nez anguleux sur lequel reposaient de petites lunettes rondes cerclées d’or. Quand il parlait, ses malheureuses victimes étaient sous son charme, tel le redoutable serpent d’Afrique le Mamba noir qui anesthésie sa proie avec son venin. Maître Rivière savait mettre en confiance avec sa culture son aisance naturelle. Et puis le scandale avait éclaté, car Rivière avait vendu à une centaine de personnes un placement à huit pour cent, il remboursait les intérêts des premiers avec l’argent des derniers entrés. Quand la brigade financière avait débarqué dans l’étude un matin de bonne heure, Hippolyte Rivière était déjà loin, il était en Amérique du Sud sous les cocotiers, exactement à Asunción, capitale du Paraguay, avec sa maîtresse de vingt ans de moins que lui, une certaine Olivia Carnot, sans scrupules et sans moralité, qui officiait à l’étude avec lui comme clerc de notaire. Plus tard, les voisins avaient témoigné. On les avait vus enfourner des malles dans le coffre de la Mercedes, une certaine madame Gillo, Jeanine de son prénom, avait même certifié avoir vu Rivière échanger un baiser fougueux avec Olivia Carnot avant que ceux-ci ne fuient dans un nuage de gomme brûlée vers la frontière espagnole. Ils étaient partis avec les titres, les pesos, les lingots et tout l’argent des malheureuses victimes. On avait établi la somme à soixante millions cinq cent mille francs, soit dix millions d’euros, sans doute même plus, car Rivière n’était pas regardant sur l’argent confié, de l’argent sale à propos duquel les déposants n’avaient pas porté plainte, et pour cause. La maison de famille avait été saisie pour rembourser créanciers et épargnants floués. Maguy Rivière, son épouse, s’était retrouvée à la rue avec ses sept enfants, dont le père de Berny. Trahie, humiliée, de désespoir elle s’était pendue à une branche d’un platane du jardin des plantes de Perpignan pendant que Rivière vivait la dolce vita en Amérique du Sud avec sa jeune maîtresse. Le père de Berny ainsi que ses frères et sœurs avaient été placés chez leur oncle et tante. Le frère de Rivière, un certain Jérôme Rivière, restaurateur de son état, qui faisait trimer toute la petite famille dans l’arrière-cuisine du bouge qu’il tenait rue des Cardeurs à Perpignan. Il avait souvent entendu parler son père de cette période noire passée avec ses frères et sœurs après des journées de travail harassantes dans l’arrière-cuisine du restaurant quand ceux-ci osaient se plaindre à leur oncle qui leur répondait :
— Et alors, enfants de voleur, enfants de bandit, d’escroc, soyez heureux d’avoir un toit et une soupe. Si je ne vous avais pas recueillis, vous seriez dans le ruisseau à l’heure actuelle !
Chapitre 3
Cette période de misère vécue par son père avait beaucoup marqué celui-ci et lui avait forgé un caractère rebelle qui, quelques années plus tard, le conduirait au centre pénitentiaire de Perpignan. Eh oui ! que voulez-vous, on ne choisit pas sa famille : c’est ce que disait souvent Berny à Mylène quand elle se plaignait de celle-ci. Pour changer d’atmosphère, il s’en alla vaquer à d’obscures occupations dans son jardin. Et c’est à ce moment qu’il entendit le carillon de la villa. Un jeune homme blond d’une trentaine d’années se tenait au portail, alors Berny se mit à soupirer : Oh non pas lui. Il s’agissait de son neveu Francis, sa sœur avait épousé il y a plus de trente ans un certain monsieur Ramie, responsable d’une agence bancaire dans le Nord. De cette union est né Francis. Malheureusement, le beau-frère de Berny, qui se prénommait Raphaël, était décédé quand le garçon n’avait qu’une dizaine d’années, et le pauvre gosse avait été élevé par la sœur de Berny, une femme perturbée, acariâtre, toujours insatisfaite, au caractère sombre. Jamais une parole positive sur sa face ; elle affichait un air pincé et jetait sur les choses et les gens un regard envieux et jaloux, le tout accompagné de paroles acerbes et méchantes. Berny se souvenait avec amertume de la première visite de sa sœur dans leur nouvelle maison. Mylène rayonnait de bonheur, ils étaient si heureux dans cette villa qui représentait pour eux un summum, un aboutissement. Ils avaient emménagé depuis quelques semaines quand celle-ci annonça sa visite. Mylène avait préparé un bon repas et dressé la table afin de recevoir celle qui était quand même sa belle-sœur. Quant à Berny, connaissant sa sœur, il craignait le pire. Mylène aurait tellement aimé avoir des rapports normaux avec celle-ci, mais non, rien de tout cela. D’ailleurs Cateline ne s’amusait-elle pas à la vouvoyer en permanence d’un air condescendant :
— Ah, mais vous avez mis la table ici… Hum, le jardin n’est pas très propre… Oh là, ce vase, il faut aimer.
Jamais un compliment, jamais une parole gentille, un sourire un « je suis heureuse de vous voir », un « vous m’avez manqué ». Non, rien de tout cela, seulement la critique, le fiel, la mauvaise humeur. Quand celle-ci entrait quelque part, la joie s’en allait. Berny se souvenait de ce jour où elle était arrivée vers onze heures en tirant une tête longue comme un jour sans pain. Cela s’annonçait mal, mais chez elle, c’était une attitude normale. À peine eut-elle franchi le pas de la porte de la villa qu’elle commença à critiquer en parlant des cyprès de l’allée.
— Oh, mais on dirait un cimetière ici et regardez-moi ce vis-à-vis, en parlant d’une fenêtre du voisinage qui donnait sur le jardin, c’était celle de la chambre de la petite voisine de trois ans.
Berny, cela ne le dérangeait en rien, bien au contraire, il prenait plaisir à échanger un coucou quand la petite se montrait à sa fenêtre. Berny et Mylène gardaient un souvenir amer de ce jour.
Quant à son fils, Berny avait été le témoin impuissant du mauvais chemin que prenait l’adolescent mois après mois. Il avait pu constater la descente aux enfers de celui-ci. Un jour qu’il avait proposé à sa sœur de le prendre avec lui afin de le faire embaucher aux Galeries Lafayette, celle-ci lui avait répondu d’un air pincé :
— Les Galeries Lafayette ! Les Galeries Lafayette ! Eh bien ! j’espère une meilleure situation pour mon fils que les Galeries Lafayette.
Il en avait éprouvé une humiliation intérieure qui lui était restée au cœur. En effet, sa sœur Cateline savait comment rabaisser les gens, humilier la personne. Au fond de lui-même, il la plaignait, cette femme qui n’avait pas d’amis, mais pour avoir des amis, faut-il au moins avoir un peu de joie de vivre non ? Un peu d’empathie envers les gens. Petit, Francis leur rendait visite, c’était un enfant mignon et doux. Mais au contact de sa mère, il était devenu comme un arbre qui pousse de travers. Pourtant, Berny disait que le petit avait des qualités. Dans un environnement autre, il aurait évolué différemment. Berny aimait à répéter : « Le plus grand malheur de cette famille, c’est la disparition de Raphaël Ramie. » L’enfant avait grandi à l’ombre de la perverse narcissique, elle ne lui avait jamais montré les chemins de la vie, ne lui avait jamais parlé des vertus du travail. Au contraire, ne lui disait-elle pas cette phrase ridicule et insensée :
— Ne va pas travailler chez les autres, ne va pas faire valoir un patron.
Quand il eut quatorze ans, les jeux étaient faits, le pauvre gosse avait pris le chemin qu’il ne fallait pas, celui de la délinquance : le petit était parti dans le monde que l’on nomme pudiquement des « cas sociaux ». Pourtant sa mère l’avait inscrit dans de bonnes écoles de Perpignan, le lycée Sainte Blanche de Castille. Berny disait que c’était pour la classe, pour le ON DIT. Ne disait-elle pas souvent : « J’ai mis mon fils à Sainte Blanche de Castille ! » Elle aurait pu dire que Francis est à Sainte Blanche de Castille, tout simplement. Car elle en faisait du genre, la Cateline, à la sortie des écoles, quand elle allait chercher le petit Francis. Elle aurait dû se faire des amis, des relations, mais elle était plutôt du genre snob la Cateline, répétant à qui voulaitbien l’entendre qu’elle venait du septième arrondissement parisien :
— Ici les gens sont si… mais tellement… Vous comprenez, moi je ne peux pas, lorsque nous étions boulevard Saint-Germain, j’emmenais le petit au jardin du Luxembourg. C’était tellement agréable, disait-elle d’une voix snobinarde, mais tellement agréable, Paris.
Évidemment, ça n’était pas le meilleur moyen de se faire des amis. Elle habitait une petite ville, à vingt kilomètres de Perpignan en bord de mer. Quand Berny et Mylène lui rendaient visite, depuis quelques années, ils trouvaient porte close devant un vieux portail au vernis écaillé avec deux gros chiens hurlants, babines retroussées. Du jardin dévasté par les chiens venait aux narines des visiteurs une odeur de cannabis, c’était la petite plantation personnelle de Francis. Sur le trottoir, au grand dam des voisins, pourrissait une épave abandonnée par Francis. Que voulez-vous, on ne choisit pas sa famille, car les années avaient passé, et le gosse, qui était devenu adulte, avait des besoins et tyrannisait sa mère pour assouvir ceux-ci : alcool, cannabis… Quand Berny pensait à la situation tragique de sa sœur, il lui venait souvent à l’esprit cette citation biblique de Salomon « on est puni par où on a péché ». Francis lui faisait penser à ces bébés tigres, adorables peluches qui, sans dressage du maître, dévore celui-ci une fois adulte. Il disait à Mylène :
— Je la plains quand même. Regarde sa situation, tyrannisée par son fils, la chair de sa chair, il n’a aucune pitié, il lui prend son argent, ne travaille pas.
Alors Mylène lui répondait :
— Et alors, elle en a de la pitié elle pour toi ?
Ce en quoi elle n’avait pas tort. Cateline se moquait bien de Berny et de Mylène. Berny s’approcha du portail tout en se demandant ce que voulait Francis. Celui-ci émit un sifflement en voyant le dernier SUV Citroën C5 Aircross hybride garé dans l’allée de graviers de Berny et Mylène Rivière.
— Eh ben dis donc on ne se gêne pas aux Galeries Lafayette, ça rapporte, ça rapporte. Tu as mis Mylène sur le trottoir ou quoi ?
Berny n’apprécia pas du tout la plaisanterie et répondit d’un ton sec :
— Qu’est-ce que tu veux ?
— Rien du tout, je passais par là.
En même temps qu’il parlait, il dansait sur ses deux jambes en scrutant le jardin des Rivières. Ce n’était plus du tout l’enfant qu’il avait aimé, son neveu était adulte, et il se méfiait de lui à juste raison, il n’avait aucune confiance en lui. Celui-ci tourna des talons en lançant bien fort :
— Salut les bourges, entraînant avec lui une odeur de cannabis.
Berny était inquiet, il n’aimait pas voir Francis traîner près de chez lui. Son voisin Mathéo Alvarez, devant le mauvais genre du gars, était sorti et lui demanda :
— C’est qui, ce type ? Berny lui répondit :
— Rien, il cherchait une adresse.
Berny eut un peu honte de sa réponse, mais quand Mathéo Alvarez lui lança :
— En tout cas, il a mauvais genre, je n’aime pas ce genre de gars traîner ici.