Chapitre 1
Le jour où je suis revenue à ma seconde vie, j'étais devant le formulaire d'enregistrement du couple. Cette fois, j'ai décidé d'y inscrire le nom de ma sœur, Lana Hébert.
Dans cette vie, je les laisserais, elle et Adrien Nadeau, réaliser leur histoire.
Sans attendre qu'Adrien me le demande, j'ai offert ma robe de mariée à ma sœur et j'ai mis la bague, symbole du lien du couple, dans ses mains.
Je ne me suis ni disputée ni énervée, et j'ai facilité chacune de leurs rencontres.
Quand il a emmené ma sœur dans les territoires du Sud pour combattre, j'ai simplement préparé mes affaires et je suis partie étudier à l'université, dans les steppes du Nord.
Car dans ma vie précédente, j'ai passé la moitié de mon existence à m'occuper de la famille tandis que mon mari Adrien, après être devenu le premier guerrier de la tribu, il s'est agenouillé avec notre fils pour me demander de rompre notre lien… afin de vivre son amour avec ma sœur.
Dans cette nouvelle vie, j'ai décidé de ne pas devenir sa compagne. Par contre, je veux poursuivre mes propres rêves : partir à l'université des loups-garous dans les steppes du Nord, obtenir mon doctorat en médecine et vivre la vie libre dont j'ai toujours rêvé !
« Remplis vite ce formulaire d'enregistrement et rends-le tout de suite. »
Adrien Nadeau a tapé du doigt sur la table. Il m'a pressée avec impatience.
Je fixais le formulaire, et la scène familière m'a plongée dans un état de flottement.
Dans ma vie précédente, j'avais inscrit mon propre nom avec ferveur, puis, toute joyeuse, j'avais discuté avec Adrien des détails de la cérémonie de marquage.
Pourtant, il m'avait violemment réprimandée :
« Une fois le certificat obtenu, nous serons compagnons légaux. Tout ce cérémonial, ce n'est que du vent. Quant au marquage, ça peut se faire n'importe quand, pas besoin d'attendre la cérémonie ! »
Il était pressé d'aller chasser une peau de renard pour ma sœur Lana, parce qu'elle avait dit qu'elle avait un peu froid l'hiver.
À ce moment-là, il jetait sans cesse un coup d'œil à son téléphone, l'air légèrement nerveux.
Du bout des doigts, je caressais la surface lisse du papier, puis j'ai dit calmement, réprimant l'amertume dans mon cœur :
« Va t'occuper de tes affaires, je déposerai le formulaire moi-même. »
Il a semblé relâcher un peu la pression et, chose rare, m'a répondu avec douceur :
« Ne t'inquiète pas, tu seras ma compagne légale, je prendrai mes responsabilités envers toi. »
Puis il a froncé légèrement les sourcils et a ajouté :
« Et arrête de toujours t'en prendre à Lana, de salir sa réputation. Vous devez bien vous entendre, d'accord ? »
Je suis restée silencieuse. Ces explications, je les avais répétées des dizaines de fois dans ma vie précédente : que je ne salissais pas son nom, que je ne la maltraitais pas… Mais personne ne m'avait jamais crue.
À ses yeux, je n'étais qu'une sœur jalouse et malveillante, incapable d'accepter ma cadette douce et fragile.
Il n'a pas attendu ma réponse et, après ses mots, s'est retourné précipitamment pour partir.
J'ai pris une profonde inspiration, tentant de calmer l'amertume accumulée en deux vies, tandis que mon esprit se replongeait dans le passé.
La nuit où Adrien m'avait enfin marquée, il avait trouvé comme excuse de devoir veiller sur Lana blessée… et n'était pas rentré.
Quand il était parti combattre avec l'armée au Sud, il n'avait emmené qu'elle, prétextant qu'elle n'avait jamais vu les paysages des autres tribus.
Même à la naissance de notre fils, il n'était pas revenu, préférant consoler Lana, qui venait de perdre son compagnon.
J'avais donné toute ma vie à notre famille, et jusqu'à mon dernier souffle, mon fils m'avait encore suppliée :
« Maman, romps le lien avec papa… Il aime tata, et il s'est sacrifié pour vivre avec toi la moitié de sa vie. C'est trop injuste pour lui. Laisse-le partir. »
Faible, allongée sur mon lit d'hôpital, j'avais fixé Adrien au visage fermé.
Il n'avait rien dit, mais s'était tenu aux côtés de notre fils, approuvant silencieusement ses paroles.
En repensant à toute cette injustice, les larmes m'ont coulé sur les joues.
Une immense tristesse m'a envahie : puisqu'ils s'aimaient tant, alors je les laisserais ensemble. Cette fois, je vivrais pour moi-même.
J'ai pris mon stylo et ai inscrit lentement, dans la case 'Compagne', le nom de Lana Hébert.
Adrien Nadeau, puisque tu l'aimes autant, qu'il en soit ainsi.
J'ai remis le formulaire rempli à l'employé de la mairie et, rapidement, j'ai obtenu le certificat.
Je n'ai ressenti aucune tristesse. Au contraire, un inexplicable soulagement m'a envahie.
Nos parents étaient morts pendant la guerre des territoires, et la famille d'Adrien nous avait recueillies.
J'étais de nature discrète, ne me disputant jamais rien, alors que ma sœur savait charmer les autres par ses paroles mielleuses. Même sans rien faire, elle arrivait à conquérir le cœur de toute la famille Nadeau.
La mère d'Adrien avait très tôt décidé que Lana serait sa belle-fille.
Pourtant, Lana ne s'intéressait pas à Adrien lorsqu'il n'était qu'un simple guerrier. Elle avait prétexté ne pas vouloir 'me voler' mon compagnon pour que celui-ci accepte volontiers de m'épouser.
Elle voulait trouver mieux, mais ne voulait pas perdre l'affection de la famille Nadeau.
Aux yeux de tous, elle était la gentille petite sœur, prête à sacrifier son bonheur pour moi.
Mais dans l'ombre, elle n'avait cessé de me tendre des pièges, se blessant volontairement pour que les autres croient que je l'avais jalousée.
Par attachement pour notre lien de sang, je l'avais toujours ménagée, persuadée que ma sincérité finirait par être reconnue.
Pourtant, jusqu'à mon dernier souffle dans ma vie précédente, je n'avais jamais reçu la moindre récompense pour mes efforts.
Chapitre 2
Avant de partir, j'avais déposé ma candidature à l'université des steppes du Nord. Après avoir obtenu tous les renseignements sur les documents nécessaires et les frais à prévoir, j'ai enfin pu rentrer l'esprit tranquille.
À peine avais-je franchi le seuil de la villa des Nadeau que j'ai entendu la voix plaintive de Lana Hébert :
« Adrien, en laissant ma sœur pour venir me tenir compagnie, tu crois qu'elle ne va pas se fâcher ? »
« Bien sûr que non. Claire est obéissante, elle ne ferait jamais de scène avec moi. Et puis, l'hiver, tes mains et tes pieds sont toujours glacés, je ne veux pas te laisser seule à la maison. »
Lana a eu un petit sourire timide, mais sa voix s'est assombrie presque aussitôt :
« Mais après ton union avec ma sœur, tu continueras à être aussi gentil avec moi ? »
Adrien lui a répondu d'un ton catégorique :
« Bien sûr ! Je serai toujours bon avec toi ! »
Après une pause, il a ajouté :
« Et si Claire te traite mal, je romprai mon lien avec elle. »
J'ai mordu ma lèvre inférieure pour m'empêcher d'éclater en sanglots.
Même en ayant vécu deux fois, entendre de telles paroles de la part de mon compagnon me faisait toujours aussi mal.
Inspirant profondément pour réprimer ma peine, j'ai fait semblant de n'avoir rien entendu et je suis entrée dans la maison.
Adrien est sorti de la chambre de Lana, l'air embarrassé :
« Lana ne se sentait pas bien, je suis juste allé voir comment elle allait. »
Dans ma vie précédente, j'aurais déjà explosé.
Leur ambiguïté et intimité m'étaient insupportables, et chaque fois que je les surprenais, une dispute éclatait.
Mais cette fois, je me suis contentée de répondre d'un ton neutre avant de tourner les talons pour rejoindre ma chambre : « Hum. »
Une lueur de surprise est passée sur son visage : il ne s'attendait pas à une réaction aussi calme de ma part.
« Claire… »
Il m'a arrêtée et a hésité un long moment, puis il a dit d'une voix maladroite :
« Si tu veux, on peut organiser une petite cérémonie de marquage ici, à la maison, plutôt que d'aller à l'hôtel. »
Dans ma vie précédente, jamais il n'avait proposé cela. Sans doute, cette fois, il voulait me 'compenser' un peu en me voyant si docile.
J'ai secoué la tête avec calme :
« Inutile de faire semblant. Le marquage, ça peut se faire à tout moment. »
Il est resté figé, visiblement surpris par mon refus.
« Claire, tu es encore fâchée contre Adrien parce qu'il t'a laissée pour venir s'occuper de moi ? »
Lana venait de sortir de sa chambre, me regardant avec des yeux faussement tristes.
Elle portait une magnifique robe : ma robe de mariée, achetée spécialement pour la cérémonie de marquage.
J'avais économisé pendant six mois pour me l'offrir, et je ne l'avais jamais portée.
En voyant mon regard, elle s'est hâtée de s'expliquer :
« Elle était si belle, accrochée près de ton lit… Je n'ai pas pu résister à l'envie de l'essayer. J'ai oublié de l'enlever… Tu ne m'en veux pas ? »
Adrien s'est apprêté à intervenir pour m'apaiser : « Claire, ne… »
Je l'ai interrompu d'une voix posée :
« Ce n'est rien. Elle te va très bien. Garde-la. De toute façon, je ne l'ai jamais portée. »
Sous leurs regards surpris, je suis retournée dans ma chambre et ai verrouillé la porte.
J'ai commencé à préparer mes bagages en silence. Pouvoir aller étudier à l'université des loups-garous des steppes du Nord, c'était mon rêve.
Dans ma vie précédente, j'avais renoncé à mes études pour Adrien et m'étais dévouée corps et âme à notre foyer.
Heureusement, il n'était pas trop tard. Désormais, je voulais vivre pour moi-même.
Dans trois jours, je partirais.
D'ici là, je devais finir de tout préparer. Cet endroit… je n'y remettrais jamais les pieds.
Des coups frappés à la porte m'ont tirée de mes pensées. J'ai mis longtemps avant d'aller ouvrir la porte.
« Pourquoi as-tu mis autant de temps ? Descends manger. J'ai demandé à la domestique de préparer ton plat préféré : du cœur de cerf. »
« Ce n'est pas la peine, j'ai déjà mangé dehors. »
« Impossible, tu n'as jamais voulu dépenser ton argent. »
Ses mots m'ont piquée en plein cœur. Dans le passé, j'économisais tout mon argent de poche pour lui acheter des cadeaux, mais chacun de ces cadeaux soigneusement choisis avait fini entre les mains de Lana.
Chapitre 3
Adrien Nadeau m'a regardée, les yeux emplis de complexité, et puis son regard s'est posé sur la valise que je préparais.
« Cette fois, pour mon déplacement, je compte emmener Lana dans les territoires du Sud. Inutile que tu fasses tes bagages. »
Je ne me suis pas arrêtée et ai simplement hoché la tête.
Mon attitude distante semblait le déstabiliser, et une pointe d'inquiétude est apparue dans ses yeux.
« Qu'est-ce qui t'arrive ? On dirait que tu as changé du tout au tout. »
J'ai suspendu mon geste et ai esquissé un sourire forcé :
« Rien… Je range juste mes affaires. Quand tu auras quitté la meute, je retournerai chez les Hébert. »
Après la mort de nos parents, Lana et moi avions été recueillies par la famille Nadeau, et notre ancienne maison était restée vide.
Il a semblé soulagé, puis a expliqué :
« Ce n'est pas que je ne veux pas que tu viennes au Sud… C'est juste que Lana n'a jamais vu les paysages là-bas. Dans quelques mois, je reviendrai te chercher. »
J'ai hoché la tête machinalement.
Dans ma vie précédente, il n'était jamais revenu me chercher.
Pas avant que Lana ne devienne la compagne d'un Alpha du Sud, le laissant rentrer, désabusé.
Adrien m'a observée discrètement, troublé par mon silence.
« Tu as toujours voulu qu'on prenne quelques photos de mariage… Demain, allons en faire. »
Sa proposition a brisé la tension pesante dans la pièce, et j'ai levé les yeux, surprise, avant de refuser : « Non. Inutile de gaspiller cet argent. »
Demain, j'avais prévu d'acheter quelques affaires pour l'université. Je n'avais pas de temps pour ce genre de futilités.
Adrien a froncé les sourcils, mécontent :
« On a bien de quoi payer quelques photos… Claire, tu n'as pas besoin d'être aussi économe. »
C'est alors que Lana est entrée dans la pièce, passant son bras autour de celui d'Adrien avec familiarité :
« De quoi parlez-vous ? De photos ? Moi aussi, j'aimerais en faire de belles ! »
Adrien lui a caressé les cheveux, souriant :
« D'accord, on ira tous les trois demain. »
J'ai voulu refuser à nouveau, mais Adrien m'a coupé sèchement :
« Rien n'est plus important que de prendre nos photos de partenaire. C'est décidé ! »
Lana a ajouté : « Claire… Tu ne veux pas y aller à cause de moi, hein ? »
Ne voulant pas me disputer, j'ai acquiescé.
Le lendemain matin, j'ai entendu le rire clair de Lana. Elle portait ma robe de mariée, celle que j'avais achetée pour la cérémonie de marquage, et bavardait sans arrêt avec Adrien.
Vêtu d'un costume élégant, Adrien la regardait en souriant, ses yeux débordant de tendresse.
Ensemble, ils avaient l'air d'un couple en plein idylle.
J'ai tourné la tête vers le calendrier au mur : le rouge vif des chiffres m'a rappelé qu'il ne restait que deux jours…
Deux jours avant de quitter définitivement cette vie.
J'ai attendu en silence près de la porte. Ce n'est qu'après un long moment qu'ils ont fini par sortir, lentement.
Adrien s'est penché pour lisser les plis de la robe de Lana avec soin.
J'ai détourné les yeux avec un sourire amer. Qu'est-ce qui m'avait fait croire qu'en devenant sa compagne, il me traiterait un jour ainsi ?
Cette attention particulière, il ne l'avait jamais réservée qu'à Lana.
Alors que j'étais perdue dans mes pensées, Adrien s'est approché, son visage légèrement rouge. Il m'a tendu une bague sertie d'une pierre de lune.
« Mon second m'a dit que c'est le symbole du lien entre compagnons. Je t'en ai acheté une. »
Je suis restée figée devant le bijou. Dans ma vie précédente, jamais je n'avais reçu un cadeau aussi symbolique.
Lana a aperçu la bague et son visage a changé soudainement.
« Quelle grande pierre de lune ! Elle est magnifique… Moi aussi, j'en veux une ! »
Je lui ai tendu la bague avec naturel : « Si elle te plaît, prends-la. »
Le visage d'Adrien s'est aussitôt assombri :
« N'importe quoi ! C'est notre bague ! »
Lana s'en est emparée et l'a passée directement à son doigt, la faisant briller fièrement sous ses yeux.
Adrien, résigné, s'est contenté de lui sourire avec tendresse avant de se tourner vers moi, un peu coupable :
« Je t'en achèterai une autre, la prochaine fois. »
J'ai acquiescé sans émotion. Ses promesses… aucune n'avait jamais été tenue. Mais désormais, qu'importait ? Je n'y attachais plus aucune importance.