Chapitre 1

Son père a trompé sa mère pendant leur mariage. Dévastée, celle-ci a sombré dans la dépression et s'est suicidée. La maîtresse a alors emménagé dans la maison avec ses deux enfants, prenant toute la place. Manon Robert, laissée seule, a été recueillie par une amie proche de sa mère. C'est ainsi qu'elle a grandi aux côtés de Lucas Leroux, son ami d'enfance. Sous le même toit, leur relation s'est tissée naturellement. Leur amour semblait aller de soi.

Mais le jour de ses vingt-deux ans, alors qu'elle pensait que leur histoire allait enfin aboutir au mariage, Lucas a annoncé publiquement sa relation avec sa meilleure amie... Et elle ? Elle n'a eu droit qu'au titre de « petite sœur», devenant la risée générale.

Aux yeux de Lucas, elle n'était qu'un parasite pitoyable, un chewing-gum collé au talon dont il ne parvenait pas à se débarrasser. Lui et ses amis la méprisent profondément. Tous lui conseillent d'ouvrir les yeux et de ne pas gaspiller les derniers restes de leur lien passé.

Sa meilleure amie, pleine de bonnes intentions, va jusqu'à lui proposer de lui présenter un petit ami.

Alors Manon décide de se tourner vers Julien Bernard, cet homme froid et inaccessible.

Julien est justement celui que sa meilleure amie convoite depuis toujours celui qu'elle désire sans jamais avoir pu l'obtenir.

Julien n'est pas seulement un chirurgien cardiaque de renommée mondiale, il est aussi l'héritier de la plus puissante famille de Norville, les Bernard.

Il est un autre ami d'enfance de Manon, mais aussi... l'amour secret de sa demi-sœur.

Julien déteste le côté capricieux et arrogant de Manon, il déteste son manque de retenue, et surtout, il déteste sa manière de manipuler. Mais voilà : la jeune fille est belle, vive, séduisante à en perdre la tête.

Et lui... il n'est pas un homme vertueux. Attiré dès le premier regard, il s'est laissé prendre au jeu, en est devenu accro, incapable de s'en détacher. Il a fini par se soumettre entièrement à elle, devenant son unique chevalier.

Manon avait toujours été belle depuis toute petite, une de ces présences qui attirent les regards partout où elle allait. Quand elle est apparue, vêtue d'une longue robe en soie vert tendre, le bruit et les rires dans le salon privé se sont instantanément arrêtés.

Tout le monde s'est pressé autour d'elle avec des compliments. Elle a balayé la pièce du regard, sans apercevoir la personne qu'elle espérait voir.

Quelqu'un a remarqué son coup d'œil et a plaisanté : « Tu cherches Lucas ? »

Manon n'a même pas eu le temps de répondre que l'autre a enchaîné : « Lucas est sûrement en train de te préparer une surprise ! »

« Une surprise ? »

L'autre a affiché un air mystérieux.

« Quelle surprise ? » a demandé Manon, un peu perplexe.

« Tu ne sais vraiment pas ? »

Tous les regards se sont posés sur elle. Son visage était éclatant de beauté, ses traits délicats, et la robe, sur elle, prenait une tout autre allure : vive, élégante, pleine de grâce et de charme. Chacune savait au fond qu'elle aurait beau porter la même robe, jamais elle n'aurait ce même éclat.

Elles étaient jalouses, bien sûr, mais en surface, tout le monde a affiché un sourire aimable.

« J'ai entendu dire que Lucas allait faire une annonce ce soir. C'est pour ça qu'il a insisté pour que tout le monde soit présent, personne ne devait manquer à l'appel. Manon, tu sais de quoi il s'agit ? »

Manon a secoué doucement la tête.

« C'est l'anniversaire de Manon aujourd'hui. Qu'est-ce qu'il pourrait bien annoncer d'autre ? Évidemment qu'il va la demander en mariage ! »

À l'évocation des mots « demande en mariage », Manon s'est figée un instant. Son cœur s'est emballé, battant à tout rompre dans sa poitrine.

C'était Lucas qui avait organisé cette fête d'anniversaire pour elle. Il l'avait même appelée dans l'après-midi pour lui demander de bien s'habiller ce soir. En entendant parler de surprise, Manon n'avait pas osé espérer.

Lucas et elle étaient amis d'enfance, ils se connaissaient depuis toujours, avaient grandi sous le même toit pendant plus de dix ans. Leur relation, étroite et naturelle, semblait aller de soi.

Mais il y a quelques jours, la mère de Lucas, Élise, leur avait suggéré de se marier au plus vite. Lucas s'était alors mis dans une colère noire. Manon avait cru qu'il ne voulait pas s'engager si tôt. Elle n'aurait jamais imaginé qu'il préparait tout ça en secret.

Un sourire est apparu sur ses lèvres. Heureuse, elle a sorti son téléphone pour partager cette bonne nouvelle avec sa meilleure amie, Lina Dupont, et lui a demandé quand elle arriverait.

Sur WhatsApp, Lina a tapé... puis s'est arrêtée... puis a repris...

Manon s'est inquiétée, se demandant si Lina avait encore un souci.

« Je suis en route », a-t-elle finalement écrit.

En voyant ce message, Manon s'est détendue un peu, mais elle craignait que Lina ne trouve pas l'endroit.

« Tu veux que je vienne te chercher en bas ? »

Pas de réponse.

Manon a décidé donc de descendre la chercher. À peine avait-elle bougé qu'on a ouvert la porte du salon de l'extérieur. Lucas est entré, suivi de Lina.

Lina a sorti de son sac le cadeau qu'elle avait préparé : « Joyeux anniversaire, Manon ! »

« Merci. »

Manon a posé le cadeau sur le côté et a levé les yeux vers Lucas.

Le jeune homme a froncé les sourcils en la regardant : « Pourquoi tu es habillée comme ça ? »

Manon a baissé les yeux vers sa robe. C'était Gia Véran qui lui avait conseillé de la mettre. Elle lui avait dit que ce genre de robe faisait ressortir le charme naturel d'une femme, qu'aucun homme ne pouvait y résister.

Lucas allait forcément aimer la voir ainsi... non ?

« Ce n'est pas jolie ? » a-t-elle demandé, un peu déçue.

Lucas a remarqué les regards appuyés que certains de ses amis lançaient à Manon, et une colère sourde est montée en lui. Sa voix s'est faite grave : « Ne t'habille plus comme ça. »

« D'accord », a murmuré Manon.

« Lucas, c'est l'anniversaire de Manon. T'as pas prévu de cadeau ? » a lancé quelqu'un.

Lucas allait justement sortir un bracelet qu'il avait commandé, mais un autre a ajouté aussitôt : « Tu vas la demander en mariage maintenant, non ? »

« Demande-lui en mariage ! Demande-lui en mariage ! Demande-lui en mariage ! »

Tout le monde s'y est mis, en chœur, avec entrain. L'ambiance dans le salon est montée d'un cran.

Le cœur de Manon a battu à tout rompre, ses joues se sont empourprées.

Mais le visage de Lucas s'est fermé, son expression est devenue glaciale : « Qui vous a dit que j'allais faire une demande en mariage ? »

Son regard a balayé la pièce avec froideur avant de s'arrêter sur Manon. Dans ses yeux, il y avait de la colère, de l'irritation et ce regard l'a glacée. C'était déjà la deuxième fois qu'il la regardait ainsi.

« Tu n'avais pas quelque chose à annoncer ? » a-t-elle demandé timidement.

« Si, mais ce n'est pas une demande en mariage. »

Ces mots l'ont profondément déçue. Mais ce que Lucas a dit ensuite, c'était comme une gifle cinglante en plein visage.

Il a attrapé brusquement Lina et l'a serrée dans ses bras : « Je vous présente ma copine. »

Un silence étrange est tombé dans la pièce pendant trois secondes.

Manon est restée figée, les yeux rivés sur eux, abasourdie.

« Ce n'était pas Manon, ta copine ? Quand est-ce que vous avez rompu ? »

« Et même si c'était fini, Mlle Dupont est censée être sa meilleure amie, non ? Comment tu peux te mettre avec elle ? »

Lucas a fixé Manon, ses yeux sombres et froids. Il a articulé chaque mot clairement : « Quand est-ce que j'ai dit qu'on était ensemble ? »

Le sang a quitté le visage de Manon, le vide s'est installé.

« Je t'ai toujours considérée comme une petite sœur. Ne te fais pas d'illusions. »

C'était impensable. Inacceptable.

Ils n'avaient peut-être pas couché ensemble, mais tout le reste... ils l'avaient fait.

Il ne voulait pas qu'elle voie d'autres garçons. À la fac, quand un étudiant avait osé lui donner une lettre d'amour, Lucas l'avait vue, l'avait prise dans ses bras et avait annoncé à tous que Manon était à lui.

Et maintenant, il disait qu'elle n'était qu'une sœur ? Les larmes sont montées aux yeux de Manon.

« Manon, pourquoi tu ne dis rien ? Lucas n'était pas ton copain ? »

« Depuis toutes ces années, tu le collais comme une ombre. On pensait tous que vous étiez ensemble. Et tout à l'heure, tu disais qu'il allait te demander en mariage, non ? »

Son esprit était embrouillé, elle n'a même pas perçu la cruauté sous-jacente de ces paroles.

Lucas, lui, s'est renfrogné encore plus.

La gorge nouée, Manon a levé les yeux et a demandé à voix basse, rauque : « Lucas, tu me considères vraiment comme une sœur ? »

Lucas a répondu froidement : « Si tu veux un copain, je peux t'en présenter un. Mais ne pose pas les yeux sur moi. Rien que d'y penser, ça me dégoûte. Je ne coucherai jamais avec ma propre sœur. »

Le dernier espoir de Manon s'est effondré, comme une blague de mauvais goût.

« Manon, et si tu sortais avec moi à la place ? Lucas et moi, on est comme des frères, nos familles se connaissent depuis toujours, on pourrait même officialiser tout ça ! Hein Lucas, t'en dis quoi ? »

Le regard de Lucas s'est assombri un peu, mais il a acquiescé d'un ton indifférent : « Olivier Martin est pas mal. Vous devriez essayer. »

Devant tous ces regards braqués sur elle, Manon a fait tout pour ne pas pleurer.

Elle a relevé les lèvres dans un sourire ironique : « Vous savez ce qu'on dit ? Qui se ressemble s'assemble. Si vous êtes proches de ce genre de type, c'est que vous ne valez pas mieux. »

Le silence est tombé d'un coup dans la pièce. L'air s'est figé.

Manon a enfin tourné les yeux vers Lina. Celle-ci a évité son regard.

Manon a eu un sourire amer : « Vous allez bien ensemble. »

Puis elle a tourné les talons et est partie.

Chapitre 2

Dans le bar. Julien a regardé l’heure. Il était à peu près temps de partir, alors il s’est levé.

Léon Ferrand, surpris, a lancé : « Il est à peine neuf heures, tu t’en vas déjà ? »

« Il n’y a rien d’intéressant. »

« Comment ça, rien d’intéressant ? Regarde toutes ces jolies filles, c’est quand même mieux que de passer la nuit de garde à l’hôpital, non ? »

Léon s’est levé à son tour, a passé un bras autour des épaules de Julien et a désigné les jeunes hommes et femmes qui dansaient collés-serrés sur la piste : « Regarde comme ils s’amusent ! Tu n’es même pas un peu jaloux ? »

Julien n’a même pas levé les paupières. Il a seulement jeté un regard froid à la main posée sur son épaule et a dit d’un ton glacial : « Enlève ta main. »

Le visage figé de Julien a fait frissonner Léon, mais il ne pouvait rien dire. Julien était l’ambassadeur de leur service. S’ils ne l’avaient pas traîné ici ce soir, ils n’auraient jamais pu obtenir les WhatsApp de ces filles.

Léon a immédiatement adouci son ton et l’a supplié avec un air pitoyable : « Julien, j’ai vingt-sept ans cette année. Ma mère m’a dit que si je ne ramène pas une copine à la maison cette fois, elle me reprend l’appartement où je vis actuellement. Tu ne vas pas me laisser à la rue, hein ? »

« Oui, Julien, moi aussi je commence à vieillir. Si j’ai pas encore de copine, ma mère ne me laisse même pas passer la porte ! »

« J’aimerais aussi trouver quelqu’un, Julien, reste juste un peu plus longtemps avec nous, s’il te plaît ! »

Quelques autres voix ont appuyé. Julien a froncé les sourcils.

Léon a insisté : « Julien, c’est aussi pour toi que je dis ça. T’es encore plus âgé que moi d’un an. Ta mère doit bien vouloir un petit-fils, non ? »

Léon connaissait trop bien la mentalité des parents. Pour eux, perpétuer la lignée, c’était essentiel. Ses propres parents s’étaient serré la ceinture, avaient vendu leur logement de province, et dépensé cinq cent mille euros pour lui acheter un appartement de cent mètres carrés à Norville. Ils portaient encore un crédit de deux cent mille.

Léon avait mal pour eux. Il voulait vraiment rencontrer quelqu’un, un partenaire pour se tenir compagnie, pour commencer un nouveau chapitre de vie.

« Tout ce que je veux maintenant, c’est rentrer dormir. »

Quand on est médecin, ce qui manque le plus, c’est le sommeil. Léon ne pouvait qu’être d’accord là-dessus.

Mais il a persisté, sûr de lui : « Julien, entre hommes, je ne te crois pas si tu dis que les femmes ne t’intéressent pas. T’as tout pour toi : la gueule, le statut... Je parie que tu es juste très exigeant. Il te faut une fille belle, bien fichue, mais aussi avec du charisme, c’est ça ? »

Les hommes, quand ils n’aiment pas les filles mignonnes et sexy, c’est qu’ils préfèrent celles avec de la classe. Mais ce genre-là est difficile à trouver... surtout dans un bar.

Léon a baladé son regard autour de lui, puis s’est exclamé d’un ton émerveillé : « Bordel, y a une bombe atomique là-bas ! »

Son regard ne trichait pas. Il était vraiment ébloui.

Julien a suivi la direction indiquée d’un œil distrait. Mais dès qu’il a vu, il s’est figé, les sourcils profondément froncés.

Manon ne savait plus combien de verres elle avait bus. Elle tenait mal l’alcool, pourtant sa tête restait étrangement claire. Assez claire pour repenser à chaque mot que Lucas avait prononcé tout à l’heure.

L’homme qu’elle aimait était en couple avec sa meilleure amie.

Est-ce qu’il existait plus pathétique qu’elle, ce soir ? C’était son vingt-deuxième anniversaire. Comment avaient-ils pu lui faire ça !

Plus elle y pensait, plus elle se sentait mal. Les larmes coulaient sans fin.

Sa robe attirait déjà les regards dans un endroit comme celui-là. Et une jolie femme qui pleure... ça déchaînait encore plus les désirs autour.

Dans un bar, on vient se détendre... ou chercher un coup d’un soir. Les aventures éphémères, ici, ce n’est jamais rare.

Un homme s’est approché avec de mauvaises intentions. Manon était ivre, mais elle gardait un reste d’instinct de survie. La musique assourdissante, les lumières stroboscopiques multicolores... Elle a reposé son verre, s’est appuyée au comptoir pour se lever en chancelant, décidée à partir.

Mais l’homme l’a bloquée, refusant de la laisser partir.

« T’es pressée, beauté ? Comment tu t’appelles ? On peut faire connaissance, non ? »

« Dégage ! »

« Allez, fais pas ta sauvage. Je t’ai vue pleurer depuis tout à l’heure. Un chagrin d’amour, hein ? Viens, on prend une chambre, tu me racontes tout ça, je te console comme il faut... »

Sa voix était poisseuse de sous-entendus, sa main s’est tendue vers elle pour la tirer.

Mais avant qu’il ne puisse la toucher, une main fine et forte, aux articulations marquées, a saisi son poignet avec une précision sèche.

« T’es qui, toi ? » a grogné l’homme.

Manon a regardé cette main magnifique, les veines saillantes, la montre Patek Philippe brillait à son poignet.

Elle s’est tournée... et a vu un visage familier. Chemise blanche, pantalon noir, silhouette élancée et droite. Un visage parfait, impassible comme une glace. Qui d’autre que Julien ?

« Cette fille, je l’ai repérée avant toi, premier arrivé, premier servi, tu l’avais entendu parler ? »

Face à cet homme plus grand que lui, l’harceleur a hésité, puis a appelé deux autres types. Deux gars costauds sont arrivés, les manches relevées, prêts à en découdre.

« Cette nana est à nous. Si tu veux jouer au héros, tu risques de le regretter ! »

Julien a alors relâché sa prise.

Manon a vu les trois types en face, et Julien tout seul. Leur relation n’était pas exactement chaleureuse. Elle a eu peur qu’il la laisse tomber.

Alors, elle a attrapé son bras en criant : « C’est mon oncle ! »

Un éclair a traversé le regard de Julien. Il l’a observée d’un œil glacial. Manon, pitoyable, l’a fixé sans flancher, sa main serrant encore plus fort son bras.

« La nièce de Julien Bernard... Vous avez envie de mourir ou quoi ? »

Léon a débarqué à ce moment-là avec deux autres collègues, visiblement prêts à en découdre.

Quatre contre trois, dont deux bien plus grands qu’eux. Les trois agresseurs se sont éclipsés, la queue entre les jambes.

« Julien, je savais pas que t’avais une nièce ! »

Léon venait à peine de récupérer les WhatsApp de quelques jolies filles, mais aucune n’arrivait à la cheville de celle-là. Ce corps, cette aura... putain, c’était de l’art. Plus belle qu’une actrice !

Il a vite sorti son téléphone, prêt à demander son contact. Mais Manon a lâché la main de Julien, et s’est éloignée à grandes enjambées. Julien, le visage sombre, l’a suivie.

Manon avait bel et bien trop bu. Tout lui semblait flou, les gens avaient des doubles.

Julien, qui était venu en voiture, avait proposé de la raccompagner. Elle n’avait pas refusé. Mais elle ne voulait retourner ni chez les Leroux, ni chez les Robert.

Comme elle commençait à s’agiter, Julien n’a eu d’autre choix que de l’emmener à l’hôtel. Il a pris une chambre.

Il l’a portée jusque dans la chambre. Puis il a fait couler un bain, est revenu la chercher, l’a soulevée et l’a déposée dans la baignoire pleine d’eau glacée, sans la moindre hésitation.

« Aaaaah... »

L’eau glacée lui a arraché un cri. Manon a tenté de se redresser en hurlant, ses mains s’agrippant au rebord de la baignoire. Son esprit embrumé a enfin retrouvé un brin de lucidité.

Elle a levé les yeux et fusillé du regard l’homme qui la regardait de haut, impassible, depuis le bord de la baignoire : « Julien, t’as complètement pété les plombs ou quoi ? »

« Aller te saouler dans un bar, Manon... T’as pris ton courage où, au juste ? »

Il était dos à la lumière, le visage dur, froid comme la pierre.

Manon détestait ça chez lui : cette façon de toujours se comporter comme un vieux moralisateur.

Chapitre 3

« Ne te prends pas pour mon oncle même si je t’ai appelé comme ça. Mes affaires, ça ne te regarde pas ! »

Manon est sortie difficilement de la baignoire.

Il fallait vraiment qu’elle ait perdu la tête pour être venue à l’hôtel avec lui. Elle savait pourtant qu’il ne lui montrait jamais un visage bienveillant.

« Tu comptes sortir comme ça ? »

La voix grave de l’homme, un rien sarcastique, a retenti derrière elle.

Manon venait d’ouvrir la porte, mais elle s’est arrêtée net. Elle a baissé les yeux.

Elle était trempée de la tête aux pieds. Sa robe d’été, déjà fine, lui collait à la peau. Même son cache-tétons avait glissé, dévoilant une partie particulièrement intime.

Impossible de sortir ainsi.

Sa main s’est refermée sur la poignée. Elle a couvert sa poitrine d’un bras, a ouvert la porte... mais n’a pas franchi le seuil.

Elle a lancé d’une voix glaciale : « Sors. Je veux me reposer ici. »

Julien a sorti calmement une cigarette de sa poche, l’a allumée d’un geste précis.

« Viens. Dis-moi ce qui s’est passé. »

Le cœur de Manon était déjà au bord de l’éclatement, et Julien est venu appuyer exactement là où il ne fallait pas.

Elle n’a eu aucune envie de se confier. Encore moins à lui.

Dès qu’elle l’a regardé, elle a pensé à Lina. À l’époque où, pour elle, elle allait jusqu’à lui porter ses lettres d’amour.

Elle et Julien n’ont jamais eu de vraie entente. Pour Lina, elle avait mis sa fierté de côté.

Et Lina, elle, comment elle l’a traitée ?

Plus elle y a pensé, plus la colère est montée. L’alcool n’a rien arrangé. Elle a regardé Julien. Cet homme que Lina avait aimé pendant quatre ans, sans jamais réussir à l’avoir.

Lina lui avait volé Lucas. Alors si elle couchait avec Julien... est-ce que ça rétablirait un peu l’équilibre ?

Il a suffi d’un instant pour qu’elle bascule. La tête en feu, Manon a refermé la porte, a baissé le bras, puis a fait quelques pas vers lui. Sa robe trempée moulait parfaitement ses courbes.

À vingt-deux ans, elle avait un corps de femme, en forme harmonieuse, sensuelle. Julien l’a fixée, le regard assombri, profond. Il n’a pas détourné les yeux.

Quand elle s’est approchée, il a distingué chaque détail. Sa gorge s’est contractée, mais avant qu’il n’ait pu dire un mot, Manon s’est hissée sur la pointe des pieds, a passé les bras autour de son cou et l’a embrassé.

Un baiser désordonné, empressé, plein de détresse et de folie. Julien ne s’y est pas attendu. Sa cigarette est tombée. Tout son corps s’est figé, ses muscles se sont raidis.

Mais il s’est vite repris. Il l’a saisie, l’a écartée, l’a repoussée sèchement et l’a grondée d’un air dur : « Tu sais ce que tu fais ? »

Manon, au départ, avait voulu offrir à Lucas.

Lucas était avec Lina. Julien, c’était l’homme que Lina voulait. Et en plus, il était encore plus séduisant. Dans cette équation, elle ne perdait rien.

« Oui, je sais très bien. »

Profitant d’un moment d’hésitation, elle s’est dégagée et s’est jetée à nouveau sur lui comme un chat sauvage, déposant des baisers fébriles sur ses lèvres, son menton, les yeux humides : « C’est mon anniversaire aujourd’hui, Julien... Tu pourrais pas être gentil avec moi, juste une fois ? »

Elle s’était radoucie. De hérisson piquant, elle était devenue un petit lapin blessé.

Julien lui a attrapé les poignets, lui a saisi le menton : « Être gentil comment ? »

« J’ai envie de toi. »

Même s’il s’y attendait, Julien est resté figé une seconde.

Son visage était incroyablement beau, sans le moindre défaut. Ses yeux pleins de larmes semblaient appeler au secours, et ses lèvres douces avaient ce rose délicat qui troublait. Son regard est descendu, a caressé la ligne parfaite de son cou, puis plus bas...

Julien a détourné les yeux de force. Il savait que certaines choses ne devaient pas être faites. Une fois franchie, cette limite serait source d’ennuis. Et lui, il détestait compliquer les choses.

« Tu es ivre. »

Il a ravalé la chaleur montante qui lui nouait le ventre, et a dit d’un ton rauque : « Repose-toi. Je vais prendre une autre chambre. Demain matin, on parlera. »

Il l’a relâchée et a fait un pas vers la porte.

« Si tu couches pas avec moi, j’irai voir ailleurs. »

Il s’est arrêté net. Son visage est devenu glacial : « Tu répètes ? »

« J’ai dit que je voulais coucher avec un homme. Si c’est pas toi, j’en trouverai un au—mmmh... »

Julien lui a attrapé la nuque, et sa bouche a écrasé la sienne. Le baiser a été brutal, violent, incontrôlé. Chargé de rage et de désir.

Manon s’est débattue, mais il lui a attrapé les poignets, l’a plaquée contre lui. Son torse et ses bras formaient une véritable cage. Peu importe comment elle a lutté, il n’a pas bougé d’un millimètre.

S’il l’a embrassée par colère, il a rapidement été emporté par un autre feu. Celui du désir brut, de l’instinct.

Quand elle s’est retrouvée plaquée sur le lit, son corps sous celui de Julien, elle a senti sa tête tourner. Son estomac s’est retourné. Une nausée l’a envahie brutalement, et sans pouvoir se retenir, elle a vomi.

Le visage de Julien s’est assombri. Il n’avait clairement pas prévu ça. La tension est retombée d’un coup. Il a appelé la réception pour demander le ménage.

Le lendemain.

Manon avait la tête prête à exploser. Elle a ouvert les yeux sur une pièce inconnue, un plafond inconnu. Tout était flou dans sa tête. Elle a porté la main à son front et s’est redressée lentement dans le lit.

« T’es réveillée. »

Sa voix grave et chaude a résonné dans le silence.

Manon s’est figée, abasourdie. Cette voix... Elle a tourné la tête vers lui.

Julien était assis dans un fauteuil près de la baie vitrée. Une cigarette à moitié consumée entre les doigts, entouré d’un nuage de fumée qui donnait à son visage superbe une allure lointaine et glaciale.

Les images de la nuit précédente lui sont revenues en flash.

Elle a senti l’air frais sur ses épaules nues. Elle a baissé les yeux. Sa peau était couverte de rouges marques intimes, du cou jusqu’aux parties sous la couette.

C’est là qu’elle a compris : elle ne portait rien sous les draps. Son visage a blêmi. Elle a attrapé brusquement la couette et s’est enroulée dedans aussi serré qu’elle a pu.

« Pourquoi t’es encore là ? »

Julien a écrasé sa cigarette, s’est levé : « Tes vêtements sont dans ce sac. Prépare-toi. Je t’attends dehors. »

Puis il a ouvert la porte et est sorti.

Manon a mordu sa lèvre, serrant la couette entre ses mains. Ce n’est que lorsqu’elle s’est retrouvée seule qu’elle a enfin relâché un peu la pression.

Son corps ne lui faisait pas mal.

Est-ce qu’il s’était passé quelque chose ? Ou pas ? Elle n’en avait plus la moindre certitude. Elle a soulevé la couette, est sortie du lit, est allée se rafraîchir.

Mais lorsqu’elle s’est vue dans le miroir, ces marques sur sa peau lui ont sauté aux yeux.

Et soudain, la tristesse est remontée d’un bloc. Les larmes sont tombées, incontrôlables. Elle a regretté.

Pris au piège, accro à elle

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