Chapitre 2
Point de vue d'Amélie Fournier :
L'entrepôt bourdonnait d'un silence différent après leur départ. Un silence où leur présence persistante picotait encore ma peau. Édouard avait voulu en dire plus, je le savais. Mais il n'y avait plus rien à dire. Pour lui, peut-être. Pour moi ? Tout.
Mais ce « tout » était enfoui profondément, sous le béton et l'acier. Ma vie était une question de survie maintenant, pas de revivre des fantômes. Mes mains, calleuses et tachées, en témoignaient. Elles étaient faites pour soulever des boîtes, pas pour tenir des mains.
Mon service s'est terminé, et l'air froid de la nuit m'a mordue la peau exposée alors que je rentrais chez moi. Chez moi. Le mot était une blague cruelle. C'était une chambre de bonne au-dessus d'un petit bistrot miteux, l'air épais d'huile de friture rance et de désespoir. Le matelas s'affaissait au milieu, une vallée perpétuelle de ma lassitude. L'unique fenêtre donnait sur un mur de briques couvert de graffitis. C'était bien loin de l'appartement de luxe sur la colline de Fourvière que je partageais autrefois avec Édouard, celui avec une vue panoramique sur la ville.
Des coups soudains et insistants sur ma porte mince m'ont fait sursauter. Mon cœur a bondi dans ma gorge. Le loyer était dû hier. Madame Dubois, la propriétaire, était connue pour ses exigences nocturnes.
« Une minute ! » ai-je crié, ma voix rauque. J'ai resserré la ceinture de mon peignoir usé, me préparant à la tirade habituelle sur les paiements en retard.
J'ai déverrouillé le pêne, ouvrant la porte juste assez pour jeter un œil à travers la fente. Mes yeux se sont écarquillés. Pas Madame Dubois.
Édouard se tenait là, son costume coûteux semblant ridiculement déplacé dans le couloir crasseux. À côté de lui, Céline Lambert, drapée dans un manteau de soie qui coûtait probablement plus que mon loyer annuel, ses cheveux blonds parfaits brillant sous la faible lumière du couloir. Elle serrait un sac de créateur, et ses yeux, autrefois prédateurs dans une salle d'audience, avaient maintenant une lueur calculatrice.
« Amélie », a soufflé Édouard, son visage gravé d'inquiétude.
J'ai essayé de claquer la porte, ma main piquant alors que le pied d'Édouard se coinçait dans l'entrebâillement. Il l'a poussée avec une force surprenante, se propulsant lui et Céline dans ma minuscule chambre.
Céline a fait un pas à l'intérieur et a immédiatement reculé, portant une main à son nez. Son regard a balayé l'espace exigu, le papier peint qui s'écaillait, la plaque chauffante unique sur le sol. Un frisson l'a parcourue, un frisson de dégoût évident.
« Mon Dieu, Édouard », a-t-elle murmuré, sa voix dégoulinant d'une fausse pitié. « C'est vraiment comme ça qu'elle vit ? »
Je l'ai foudroyée du regard, mes poings se serrant à mes côtés. « Dehors », ai-je sifflé en montrant la porte. « Tous les deux. »
Céline m'a ignorée, ses yeux se posant enfin sur mon visage. Elle a laissé échapper un petit hoquet théâtral. « C'est vraiment toi. Édouard et moi, on se disait justement... tu sais, après toutes ces années, présumée morte, les funérailles, tout ça... »
Mon sang s'est glacé. Les funérailles. La parodie de tout ça. « Qu'est-ce que vous voulez ? » ai-je demandé, ma voix dangereusement basse.
Elle a souri, un sourire mielleux et venimeux. « On est juste venus voir si tu allais... bien. Après tout, tu as été déclarée légalement décédée. » Son regard a de nouveau parcouru ma chambre sordide, un jugement silencieux. « Bien que "bien" semble un peu exagéré, n'est-ce pas ? »
Mes mains tremblaient d'une rage si puissante qu'elle menaçait de me consumer. « Tu as fini de jubiler ? »
Céline a gloussé, un son cassant et désagréable. « Oh, Amélie, ne sois pas si théâtrale. On essaie juste d'aider. » Elle a fait une pause, puis a posé une main sur son ventre légèrement arrondi. « Édouard et moi, on attend un enfant. Un nouveau départ pour notre famille, tu sais ? » Ses yeux, froids et triomphants, ont rencontré les miens. « Une vraie famille. »
Mon souffle s'est coincé dans ma gorge. Je l'ai regardée, puis Édouard, qui évitait mon regard, le visage pâle. La nouvelle m'a frappée comme un coup physique, même si elle n'aurait pas dû. Qu'était une trahison de plus dans une vie entière de trahisons ?
« Tu as bien fini ? » ai-je dit, ma voix à peine un murmure, mais empreinte d'un dédain glacial qui a semblé la surprendre. « Alors partez. »
Céline a cligné des yeux, prise au dépourvu par mon manque de réaction. Elle s'attendait à des larmes, à une crise d'hystérie, à une scène. Au lieu de ça, elle n'a rien eu.
Édouard, sa voix rauque de ce qui semblait être un regret sincère, a finalement parlé. « Amélie, s'il te plaît. Laisse-nous t'aider. Tu n'as pas à vivre comme ça. » Il a sorti une épaisse liasse de billets de son portefeuille, me la tendant. « Et tiens. Pour un nouveau départ. Céline et moi, on t'a même trouvé un poste dans une de nos succursales. C'est une page blanche. Une nouvelle identité, même. »
Céline a renchéri : « Vois ça comme... de vieux amis qui prennent des nouvelles. On s'inquiétait pour toi, après tout. » Son sourire était écœurant de douceur.
J'ai regardé l'argent, puis la carte de visite élégante qu'elle tendait. « Amis ? » J'ai ri, un son dur et sec. « Vous appelez ça de l'amitié ? »
Céline a attrapé le bras d'Édouard, le tirant vers la porte. « Viens, chéri. On a fait notre bonne action. Elle n'apprécie clairement pas. »
Édouard a hésité, ses yeux s'attardant sur moi, remplis d'une supplique désespérée. « Léo te regrette, Amélie. Il parle de toi tout le temps. »
Je n'ai pas bronché. Plus maintenant. J'ai claqué la porte de toutes mes forces, le bois fragile vibrant dans son cadre.
Le silence qui a suivi a été un soulagement, mais il a été de courte durée. J'ai regardé l'argent qu'Édouard avait pressé dans ma main, puis la carte de visite. Avec un grognement de dégoût, j'ai déchiré la carte en minuscules morceaux, les laissant voleter sur le sol comme des cendres. L'argent, je l'ai jeté sur la plaque chauffante, regardant les billets bon marché se recroqueviller et noircir sur les bords.
Leur « aide » n'était pas de l'aide. C'était de la culpabilité. Une tentative d'acheter l'absolution pour les ruines qu'ils avaient causées. Mais ma vie, ma dignité, n'était pas à vendre. Plus maintenant. Et certainement pas à eux.
Chapitre 3
Point de vue d'Amélie Fournier :
Le sommeil n'est pas venu. Leurs visages, leurs voix, le sourire suffisant de Céline, la culpabilité pathétique d'Édouard, le visage de Léo taché de larmes – ils étaient tous des envahisseurs vifs et indésirables dans mon esprit. Chaque souvenir était une étincelle, ravivant l'enfer de haine qui couvait encore en moi. C'était une douleur sourde la plupart du temps, mais ce soir, c'était un incendie déchaîné.
J'avais besoin de bouger, de faire quelque chose, n'importe quoi, pour calmer la tempête à l'intérieur. Ma petite chambre offrait peu de choses à organiser, mais j'ai commencé quand même, redressant les quelques livres, pliant mes vêtements limités. J'ai poussé une pile de vieux magazines, et ma main a heurté quelque chose de dur, caché au fond du petit placard poussiéreux.
Une boîte oubliée. Lourde, usée, fermée par du ruban adhésif. Je l'ai sortie en grognant sous l'effort. Alors que je la soulevais sur le lit, le fond a cédé. Le contenu s'est répandu sur la couverture élimée, se dispersant sur le matelas. Parmi eux, un cadre photo, vieux et en bois, a heurté le sol. La vitre s'est brisée avec un craquement sec et écœurant.
Mon souffle s'est coupé. Mes yeux sont tombés sur l'image à l'intérieur du cadre brisé. Une photo de famille. Édouard, Léo et moi. Nous souriions, debout devant un sapin de Noël, des guirlandes de lumière scintillant autour de nous. Un souvenir parfait, fabriqué.
Léo. Mon Léo. Mon fils adoptif. Celui que j'avais aimé avec une férocité qui frisait la folie. Il n'était pas mien par le sang, mais il était mien par toutes les autres mesures qui comptaient.
Édouard, à ses débuts, avait été marqué par la première trahison de Céline. Il avait juré de ne jamais avoir d'enfants, prétendant qu'il ne pouvait supporter l'idée de plus de douleur. Mais j'avais vu autre chose en lui, un désir qu'il ne pouvait admettre. J'avais désespérément voulu un enfant, mais la vie m'avait distribué une autre main.
Un après-midi pluvieux, je l'ai trouvé. Un minuscule bébé abandonné, laissé sur les marches de l'église locale. Il était frêle, mal nourri, avec une malformation cardiaque congénitale qui nécessiterait d'innombrables opérations, une vie de soins. Édouard avait hésité, inquiet du coût, des murmures, du fardeau.
Mais moi, je n'ai pas hésité. Pas une seconde. J'ai ramassé le petit paquet, mon cœur débordant d'un amour féroce et protecteur. Je l'ai appelé Léo, un nom qui signifiait « serviable » et « gentil » dans un vieux dialecte que j'avais étudié autrefois. Il était mon but, ma raison d'être.
Je me suis battue pour lui, j'ai payé ses traitements, j'ai tenu sa petite main à travers chaque procédure douloureuse. J'ai tout appris sur sa condition, devenant une experte en cardiologie pédiatrique par nécessité. Édouard, finalement, a fini par accepter, mais c'était toujours ma bataille. Mon sacrifice. Et Léo, à son tour, s'accrochait à moi, ses petits bras enroulés fermement autour de mon cou, m'appelant « Maman » avec une révérence qui faisait fondre mon cœur. C'était ma plus grande joie.
Puis Céline est revenue. Un fantôme du passé d'Édouard, une sirène qui l'a ramené dans son orbite avec une facilité déconcertante. Elle était tout ce que je n'étais pas – tape-à-l'œil, ambitieuse et totalement impitoyable. Elle me voyait comme un obstacle, Léo comme une nuisance.
Édouard a commencé à travailler tard, ses excuses devenant de plus en plus minces, ses yeux plus froids. Léo, lui aussi, a changé. Céline, avec ses cadeaux coûteux et ses promesses chuchotées, a lentement empoisonné son esprit. Il a commencé à me qualifier de « contrôlante », de « surprotectrice ». Il est devenu rancunier envers les rendez-vous médicaux sans fin, l'œil vigilant que je gardais sur sa santé fragile. Il voulait la liberté, le genre de liberté que Céline faisait miroiter comme un nouveau jouet brillant.
Je me souviens d'une dispute, moi criant : « Édouard, qu'est-ce qui nous arrive ?! » Lui, se détournant, les épaules voûtées : « Rien, Amélie. Tu t'imagines des choses. » La porte de son bureau était toujours verrouillée maintenant, son téléphone collé à sa main. Léo a cessé de me raconter sa journée, passant plutôt des heures avec Céline, qui le comblait d'attention et de gadgets coûteux. Il a même commencé à l'appeler « Tatie Céline », un mot qui a eu l'effet d'un coup de poignard dans mon ventre.
Mes yeux brûlaient, une nouvelle vague de larmes menaçant de déborder. Le bord dentelé du verre brisé s'est enfoncé dans mon doigt, une fine ligne rouge fleurissant contre ma peau, tachant les visages souriants sur la photo. C'était un écho physique de la douleur dans ma poitrine. Le verre brisé, la famille en éclats, le sang qui s'infiltrait dans le souvenir.
Je me suis souvenue du dixième anniversaire de Léo. Il avait soufflé les bougies de son gâteau, ses yeux brillants d'espoir. « Je voudrais », avait-il dit, « qu'on soit une famille pour toujours, Maman. Juste nous. »
J'ai ri maintenant, un son amer et brisé qui s'est coincé dans ma gorge. Pour toujours. Quel vœu naïf.
Avec un sanglot étouffé, j'ai attrapé la photo, le sang de mon doigt maculant l'image. Je l'ai froissée dans ma main, puis je l'ai jetée dans la petite corbeille à papier dans le coin. Les visages froissés me regardaient, accusateurs et moqueurs.
Juste à ce moment-là, mon téléphone a vibré. Un SMS. Un numéro inconnu.
Tu es invitée à la célébration des 18 ans de Léo. Ce samedi. Au Dôme de Lyon.
Mon sang s'est glacé. Léo. Son anniversaire. Après toutes ces années. Et après la visite d'Édouard et Céline. Cela ressemblait à un piège, un autre tour de vis cruel. Mais une partie de moi, une petite partie stupide, se demandait si c'était une chance. Une chance de le revoir, de comprendre. Ou peut-être, une chance de dire enfin, vraiment, adieu.