Chapitre 2

II

Je traverse la foule massée à l’accueil, autour de l’escalator. Le train de Paris n’est pas loin. Quelle pagaille ! On se croirait au début des vacances. Dehors il faut affronter une autre cohue en quête de taxis. Raison de plus pour continuer. Je descends la rue Bayard, vers le Capitole. Quel monde partout ! Il fait nuit, le froid sec est revenu, l’air est net, sans bavures, la circulation discrète. Les piétons marchent un peu partout. Sous les arcades du Capitole, les terrasses sont vides maintenant. Elle a un profil adorable, cette casse-pieds. Elle a dû rejoindre son agence de pub. Ces gens-là travaillent très tard, c’est bien connu. Elle rentrera… au fait, quand rentrera-t-elle ? Pas ce soir, si ? Elle a quelqu’un à Toulouse. Pas sa mère, évidemment, mais quelqu’un d’autre. Peut-être son père si ses parents sont séparés. Ou quelqu’un d’autre. Eh oui. Je suis sûr d’avoir déjà senti ce parfum. Vers les Jacobins, un fourgon bloque la circulation, j’ai presque du mal à passer avec tous ces piétons, ces jeunes qui sortent déjà. Ce n’est pas une heure pour faire des livraisons. Que lisait-elle ? Je n’ai même pas regardé. Plus que cinq minutes, la Garonne s’étale entre les ponts, elle paraît propre, comme souvent en hiver. Je tourne à droite, je rentre, ascenseur, clef dans la porte, la boîte aux lettres est pleine de pubs. Qu’est-ce qu’elle fabrique dans la pub ? Je comprends qu’elle soit rédactrice, elle a un talent pour baratiner. Pas de courrier. Je vais me faire un déca et le siroter dans le sofa, en regardant la Garonne, le Dôme, les lumières de Saint-Cyprien. Musique, maestro !

Il fait bon chez moi. Le soleil a bien donné. Ma tasse à la main, je regarde en bas. Elle est appuyée contre le parapet de la vielle digue, le dos tourné à la Garonne, son sac en bandoulière posé à côté d’elle sous son coude droit et elle se tient le menton de la main gauche, elle semble réfléchir. Je n’en reviens pas. Je rêve. C’est quelqu’un d’autre. J’aime bien rêver. Et j’imagine que c’est elle, qu’elle est abandonnée, que je me précipite en bas animé d’un mâle héroïsme au cœur chaud, les bras ouverts, recueillir un flot de reconnaissance féminine, bref un gentil délire de célibataire. Elle lève la tête.

Je suis descendu en courant. J’avais cent fois le temps de remonter, de me cadenasser. Elle m’a suivi. Si elle a regardé à l’interphone, elle n’a trouvé ni Adrien ni évidemment Paraphrène, puisque seul mon nom de famille est indiqué et que de toute façon, je ne m’appelle pas plus Adrien que Paraphrène. Elle m’a suivi, d’accord mais mince ! J’ai oublié la clef d’en bas, je remonte ; si on m’avait écouté, le syndic aurait déjà fait placer un portier à numéro, j’ai horreur des clefs, je redescends, elle n’est plus là. J’ai rêvé, ou elle est repartie. Vers où ? Je ne l’aperçois nulle part. Ça va mal dans ma tête. Je remonte. Le café est froid. Mon cœur bat trop vite. Pourtant, j’ai pris l’ascenseur pour remonter. Je repose la tasse. Et pourquoi pas, après tout ? J’ouvre la porte-fenêtre, il fait froid sur le balcon. La Garonne s’est parée de tous les reflets de la ville et du ciel. Je referme. J’ai quand même vu quelqu’un en bas. Le téléphone sonne. Le patron râle. Les nouvelles sont bonnes, il se radoucit. Sorti du fric, rien ne l’intéresse. Curieux, ces gens-là, je ne les comprendrai jamais. Depuis la rentrée, j’ai augmenté le chiffre d’affaires, comme chaque année, régulièrement. La secrétaire me le dit de temps à autre, je suis le meilleur. Alors, que lui faut-il de plus ? Bon, ça va être bientôt fini, cette conversation idiote ? Il me verra demain, de toute façon. Non, il sera absent. Ah bon. Enfin, il raccroche. Je retourne à la fenêtre. En bas, c’est désert. Je vais prendre une douche

Contrastes. Soleil. Nuit. Foule. Silence et musique douce. Tiens, un blues. Sinner’s Prayer par Éric Clapton. Lord, have mercy on me, if I’ve done somebody wrong, have mercy1J’essaie de me concentrer sur le jeu de la guitare. Magnifique. Lord, have mercy on me. La musique douce est revenue. Qu’est-ce qu’une femme peut bien faire toute seule à une heure pareille, dans la nuit, le froid, avec un sac lourd comme ça sur l’épaule, appuyée contre le mur de la digue, à se gratter le menton ? Sous mon balcon. C’était quelqu’un d’autre. Enfin, ça ne change rien. C’était quelqu’un. Sous mon balcon. Eh zut ! Je me refais tout seul le coup du charity business2, l’autoculpabilité en prime. En fait, je donne tous les ans à un orphelinat, je n’ai pas pu résister, mais une seule fois par an. Après, c’est fini. Il est presque huit heures ! Je n’ai pas pensé au pain !

Ou alors, je dîne en ville ? Je pourrais appeler Adrien, le vrai ; depuis qu’il a cassé, il est redevenu fréquentable. La semaine dernière, on s’est fait un nouveau vietnamien, succulent et pas cher. Ce gars connaît à peu près tous les restaurants de l’Atlantique à la Méditerranée. Peut-être finira-t-il par rencontrer une femme capable de rivaliser ? Ou de lui tenir tête des heures durant dans une cuisine ? Quand il en a une, il se plaint sans cesse. Elles n’ont aucun goût, paraît-il. Il doit être d’un pénible ! On le lui dit, mais il ne changera jamais. On ne voit pas pourquoi d’ailleurs : il est mince, pas de cholestérol ni de triglycérides. Un défi à la nature. Avec les copains, il est parfait.

Je descends chercher du pain.

Place Saint-Pierre, les cafés sont pleins d’étudiants, comme d’habitude. Elle allait fermer, je prends le dernier pain aux céréales, demi-tour, il fait froid, un passant me heurte un peu rudement, il pourrait faire attention, il s’excuse, bon, quand même ! Je me retourne : elle me regarde, assise dans le bistrot, derrière la vitrine, son sac à ses pieds. Fixement. Comme moi. Un instant de pétrification. J’ai à nouveau l’air idiot, je le sais. Devant elle, une tasse. Pas de livre. Pas de cigarette. Elle a gardé son manteau. Je suis en plein dans le passage, entre la terrasse vide et le bord du trottoir. On me heurte à nouveau.

« Oh, pardon. »

Dans l’élan je refais demi-tour, j’entre dans le café, je m’assieds avec mon pain à la main comme un maréchal qui salue les troupes, le garçon est déjà là : « Je ne sais pas », il me regarde sans comprendre, « Un autre café », dit-elle. Il s’en va. Elle baisse les yeux. Pire qu’un orphelinat. Elle serre les dents, ses zygomatiques se tendent, elle relève les yeux. Mais qu’est-ce que je fais là, bon Dieu ? Elle soupire. Pourquoi ne dit-elle rien ? Je prends mon air enjoué et détaché, ma voix sonne horriblement faux :

« On ne se quitte plus ! »

Et elle, froidement :

« Chiche ! »

Je n’ai même pas le temps de me taire, le garçon apporte le café, il paraît méfiant : « Dix-huit Francs les deux ! » Je cherche la monnaie, une poche, deux poches, que c’est malcommode quand on est assis, il attend, je m’énerve, ah, voilà, deux pièces de dix.

« C’est bon ! »

Ni merci, ni rien, il s’en va. Elle n’a pas bronché, pas un geste.

Elle semble gênée. J’ai un peu peur de deviner. Je sens que je me calme. Elle doit le sentir elle aussi, son regard se repose sur moi, se détend.

« Qu’y a-t-il ? ».

Ces yeux ! Elle fouille dans mon cerveau. Tranquillement. Oh Lord, have mercy on me ! Son silence à nouveau dans ce bruit de bistrot. Le mien. Petit à petit, quelque chose passe entre elle et moi, timidement. Je ne résiste pas. Mon épaule droite, le bout des doigts, puis une détente autour des yeux ; rien ne lui échappe.

« Vous ne voulez pas poser votre pain ? »

Sous ma main, le papier est froissé, crispé comme je viens de l’être. Son regard me tient, mais pas comme le font par exemple les Nordiques qui vous regardent droit dans les yeux, sans crainte, avec franchise, netteté, sûres d’elles. Je sens que son regard absorbe le mien, que mes épaules retombent, que mon ventre s’assouplit, je respire mieux. Je répète ma question. Elle s’observe elle-même, j’attends. La situation est complètement différente.

« Excusez-moi ! »

Ce n’est pas une réponse.

« Mais si ! » ajoute-t-elle, « Je vous embête. »

Ah non, alors ! Elle ne va pas m’avoir avec ça !

« Qu’y a-t-il ? »

J’entends ma voix, maintenant elle est claire, j’ai vraiment posé une question, sans insistance, mais j’ai envie de savoir.

Elle appuie son menton sur la main, le coude sur la table, fait un peu la moue

« Je n’avais rien à faire ici, ce soir. Je pensais venir demain, en fait. Ça m’a prise comme ça, une idée. »

« Ça vous arrive souvent ? »

« Non ».

Silence.

« Vous m’avez suivi ? »

« Eh oui. »

« Pourquoi ? »

« Je ne sais pas »

Mais si, elle le sait.

« Appelons cela une intuition. »

Une intuition de quoi ?

« Une intuition de quelqu’un qui ne croit pas au hasard. »

« C’était vous, en bas, contre le parapet de la digue ? »

« Oui. »

J’hésite un moment. Je pourrais bien avoir des intuitions moi aussi.

Je bois mon café. Pas fameux ! Le fond de tasse sera pour la plonge. La balle est dans mon camp. Je n’en demandais pas tant. Je suis comme un chien devant un hérisson. Et puis j’ai faim maintenant.

« Donc, vous ne faites rien, là ? »

« Si, la preuve ! »

Son sourire me rappelle celui de mon institutrice quand je me débattais avec les accords : masculin, féminin, singulier, pluriel. J’avais du mal, elle était patiente.

« Je vous invite à manger ? »

« Vous vous croyez obligé ? »

« J’ai faim ! »

« Quel rapport ? »

Je me tais. C’est vrai, qu’est-ce que je vais en faire après ?

« Mais, je vous invite chez moi, c’est tout ! Je n’avais pas l’intention d’aller au restaurant. » « J’avais bien compris. »

Bon, si elle comprend tout, qu’est-ce qu’elle me fait là ? Il me semble être assis à côté de moi, dans une histoire qui n’est pas la mienne.

« Qu’allez-vous faire ? »

« Je ne sais pas, je n’ai pas de plan. »

« Moi non plus. »

Silence.

« Vous n’avez pas faim ? »

« Si, un peu. »

« Vous avez peur de me déranger, alors ? »

« Oui. »

« Alors, pourquoi vous inviterais-je ? »

Elle ne dit rien, tant ça lui paraît évident. Lord, have mercy on me.

« Vous dînez souvent seul ? »

« Ça dépend de l’humeur, des circonstances. »

« Et ce soir, vous aviez prévu de dîner seul, il me semble ? »

« Oui, c’est vrai, mais je ne sais pas pourquoi ; peut-être parce que… »

Je cherche une raison. Il n’y en a pas.

« Trop tard pour appeler quelqu’un ? »

« Oui, peut-être. »

Je la regarde. Il me semble malgré tout que ça continue à passer entre elle et moi. Alors, je casse :

« Je vis seul, c’est aussi simple que ça. Vous ne prendrez rien à personne en venant dîner chez moi. Maintenant, j’y vais ; si vous voulez venir… vous me ferez plaisir, parce que j’en ai assez d’être là à ne rien faire et à ne rien comprendre et puis ce bruit m’agace et puis vous allez m’aider à choisir un bon truc qu’on doit manger à deux parce que je n’aime pas avoir des restes plein le frigo et si vous préférez rester là, c’est votre affaire, moi, j’y vais. »

Son visage s’éclaire, mais paraît méfiant, ou alors elle attend autre chose. Eh zut, je ne vais pas la supplier. D’ailleurs, je sens qu’elle vient déjà, parce qu’elle a quelque chose à me dire. C’est bizarre.

« Et vous risquez de rater une bonne bouteille, j’ai envie de me faire un peu plaisir. »

« Vous buvez seul ? »

« Eh non, justement ; rendez-vous utile ! »

« Attendez ! »

Sa voix est douce.

« Tout à l’heure, vous aviez mauvaise conscience. »

Ah oui, cette histoire de sac ! Je n’y pensais plus du tout.

« Maintenant, c’est moi. J’ai l’impression de gaffer. »

Je cherche le rapport.

« Vous n’avez pas voyagé seule, et moi, je ne mangerai pas seul. Voilà. On y va ? »

Elle ne veut pas que je porte son sac. Finalement, je le prends quand même. En échange du pain. Elle ne dit rien. Dans l’ascenseur, je la sens un peu mal à l’aise et en même temps sur ses gardes. Elle fuit mon regard. Visiblement, quelque chose l’embête. Je ne suis pas sûr d’avoir raison. En plus, je ne sais pas très bien ce que j’ai en réserve. Elle voudra un apéro ? D’habitude, je n’en bois pas chez moi, je préfère aller chez les copains. Elle ne sait pas où poser le pain.

« Donnez-moi votre manteau. »

Je l’aide. Je le dépose sur un fauteuil. J’ai la flemme d’aller chercher un cintre dans la penderie. Son sac est au milieu du tapis. Elle le reprend pour le poser à côté du fauteuil. J’allume la cuisine.

« On fouille ? »

Ça mijote. Elle est aussi nulle que moi en cuisine. Tant mieux. J’attends qu’elle crache son morceau. Elle écoute la musique. Sa main droite passe et repasse doucement le long de son bras gauche. Elle est ailleurs.

« On passe à table ? »

Elle rit, me dit : « D’accord ! », s’assied sur le sofa, me regarde : « Finalement, je prendrais bien un doigt de Porto. »

Il y en a juste assez pour deux.

« C’était quoi, votre bonne bouteille ? »

« Avec ça, un Sylvaner. »

« Vous connaissez l’Alsace ? »

Je me fiche bien de l’Alsace, elle a quelque chose à me dire. Je ne réponds pas. Je la regarde. Elle déguste ses trois gouttes de Porto. J’attends. Derrière elle, les reflets sur la Garonne se sont durcis. J’ai l’impression qu’il va geler.

« Rien ne brûle, au moins ? »

Je vais voir, non, ça ne brûle pas, mais j’ai compris, j’ouvre la bouteille, la porte sur la table, retourne chercher le lapereau à la crème qui sent vraiment très, très bon. Je reprends les deux verres vides, les rapporte à la cuisine.

« Alors, cette fois-ci, à table ! »

Elle s’assied en regardant le lapereau, prend doucement sa serviette, la pose sur ses genoux, pose les coudes de part et d’autre de son assiette, les mains autour de son visage, sourit. Me sourit.

« Bon appétit ! »

Elle attend que je commence ; alors, je commence. Super !

Elle n’a pas bougé. Je prends la bouteille, je nous sers. Elle met sa main autour du verre ; elle attend.

« À la vôtre ! »

Elle regarde le vin, l’approche, sourit bouche fermée, d’une oreille à l’autre :

« Bien choisi ! »

Je n’en doutais pas, je connais mes classiques. Elle goûte, lentement.

Silence ; un regard d’approbation. Ah, quand même ! Je repose ma fourchette, et elle son verre. Elle touille dans la sauce avec un petit bout de pomme de terre, s’interrompt, me regarde, sourit, goûte ; à la radio je reconnais Ruhe de Pur. Endlich, die Ruhe kehrt ein und läßt sich nieder von uns beiden erwartet.3Quelque chose se fêle dans son regard soudain planté dans le mien. Elle respire différemment. Elle avale, reprend un peu de vin.

« Das ist es genau. Ich dank’ dir sehr für diese plötzliche Ruhe hier, bei dir, und möchte dich um Verständnis bitten. Ich verstehe mich selber kaum. »4

Si elle avait lâché son verre en s’étouffant, j’aurais moins sursauté. Elle chante le refrain, ses yeux vissés dans les miens.

« Dein Mund an meinem Ohr flüstert leise diesen wundersamen Schauer auf meine Haut. Dein Herz an meiner Brust schlägt und atmet diese wundervolle Lust, dir nahe zu sein. »5

Ça recommence, j’ai l’air idiot. Mais qu’est-ce qu’elle veut me prouver ? En tout cas, sa prononciation est parfaite. Comment peut-elle savoir que je comprends ?

« Quand j’étais en Bavière, j’ai beaucoup dansé ! »

Elle reprend un petit bout de lapereau. Elle a un air grave. Et moi, je me demande à quoi je ressemble !

« Ich hatt’s im Café unten schon irgendwie g’spürt, ich wußte schon, ich würde diese Stimmung bei dir genießen. Ich hatte recht. Jetzt weißt du doch alles ! »6

Je reste sans voix. Elle m’enveloppe. Le rose soudain aux joues lui va merveilleusement bien. Rien ne bouge plus, seule la musique mesure le temps.

Elle se lève, s’approche, me prend la main un instant :

« Fâché ? »

« D’un compliment ? Certainement pas ! »

Un regard lumineux, elle retourne à sa place. Elle attend.

Et ça m’échappe :

« Wie könnt’ich bloß kein Verständnis haben ? Ich danke dir für das unerwartete Geschenk.»7Dieu, que je me sens bien !

J’ai changé de monde en quelques instants.

« Je veux tout savoir ! »

Ses yeux se sont embués, un vrai lac forestier en été, une envie de plonger.

« Je t’ai tout dit, le reste est anecdotique ; mange ; c’est délicieux. Et puis, nous n’allons pas passer la soirée à nous remercier ! Ich hab’dich erkannt, das ist alles, und jetzt du mich.8»

Il ne reste rien du lapereau, rien de la bouteille. Il fait bon chez moi. Je ne me demande plus qui elle est. Je me demande qui je suis.

Chapitre 3

III

Quelle tranquillité ! Dans son attitude. Je comprends qu’elle ait eu un peu peur dans l’ascenseur, ne serait-ce que d’elle-même. Et puis, une femme ne se jette pas comme ça dans la gueule du loup. Même sur une intuition. Et maintenant ?

« Tu as du monde à Toulouse ? »

« Pas professionnel, tu veux dire ? »

« Oui. »

« Tu as peur que je m’incruste ? »

« Je n’ai rien dit. »

« Mais je suis comme toi ; je suis bien ici, j’ai envie de parler. Je pourrais aller à l’hôtel, ce n’est pas un problème, je veux dire un problème d’argent. Quand je viens ici, je repars en fin d’après-midi ; c’est suffisant. Je ne reste jamais dormir. Autrefois, avec mon mari, nous repartions en voiture après le spectacle. »

« Ah oui ? »

« Oui, j’ai été mariée ; pas toi ? »

« Si. »

Après tout, j’avais bien regardé ses mains. Mais la méfiance s’est rallumée.

« J’ai un petit garçon de huit ans. Il est en classe de neige jusqu’à samedi. »

« Et moi, une petite fille de huit ans aussi, l’enfant de la séparation. Elle vit avec sa mère, pas très loin d’ici. »

« Tu la vois souvent ? »

« Oui, sans problème. »

« Moi aussi, pas de problème de ce côté-là. »

Elle regarde par la fenêtre.

« Pas de ce côté-là. »

Oui, je vois. Elle se retourne.

« Je sais ce que tu penses. Dès qu’on aborde ce sujet, les hommes se méfient, même les copains, même la famille. Ne t’inquiète pas, je n’ai besoin de personne pour croûter. »

Elle se durcit. Qu’y puis-je ? Je repense à mon mariage. Elle en fait peut-être autant. Son regard revient sur moi, il est dur.

« Je traîne ma blessure, comme les autres. Je vis avec. Ce n’est pas lui que je regrette, c’est le temps perdu à me comprendre, à m’apprendre qui je suis. »

« Et maintenant, tu sais ? »

« Un peu mieux. »

« À l’abri d’une autre erreur ? »

« Bien sûr que non. Donc, ne crains rien. Tu sais bien que ce n’est pas ça qui… »

Je n’en sais rien. Comment pourrais-je savoir ? Je n’ai pas son intuition. Et puis il ne se passe rien entre nous, en voilà une conversation. Je la considère en silence et je me demande ce que je fais là, chez moi. Il me semble avoir basculé, ou plutôt rebasculé dans un lieu connu. Je la considère, oui, mais qu’est-ce que je considère en fait ? Brutalement, elle se retourne vers moi, elle ne respire pas, que va-t-elle dire ? Je sens une énergie contenue en elle. Ha, si, elle respire.

« Le soir, j’aime bien boire de la verveine. Tu en as ? Tu en veux, toi aussi ? »

Oui, j’ai de la verveine, et j’aime bien, moi aussi. Je ne réponds pas. Elle paraît tendue. Je me lève. Je m’approche d’elle. Je trouve ma voix étrangement douce et assurée. Je découvre une certitude. Mais laquelle ?

« Oui ; viens. »

J’ouvre le vieux bocal vert, plein de verveine sèche.

« Sens ! »

Elle ferme les yeux. Je me vois en train de l’embrasser. Je ne bouge pas. Je m’étonne. Comme un chien ivre qui se réveille sur une barque au milieu du fleuve.

Elle rouvre les yeux, étincelants d’une folle envie de rire. Je craque tout de suite et c’est la crise, la vraie, l’inextinguible, je repose à grand-peine le bocal sur l’évier, je me tiens les côtes, elle a croisé ses bras autour de son ventre, penchée en avant, hoquetant, je m’appuie contre le placard, je vis. C’est fou, depuis quand n’avais-je plus ri comme ça ? Et elle ? Elle se précipite contre moi, jette ses bras autour de mon cou « Sale type ! », me saisit aux épaules, je la serre contre moi, elle a juste le temps de me souffler « Du, Ekelhafter !9» et tout s’arrête. Je ne sais plus où je suis.

Sa tête est courbée contre mon épaule. Nous dansons. Depuis combien de temps ? Des siècles ? Je sais tout d’elle, elle sait tout de moi. C’est instantané, total. Je n’ai pas peur. Elle non plus. La musique s’est fondue en nous. Elle fait des ronds de fumée, elle absorbe le soleil, elle a un profil adorable, elle ralentit, son haleine caresse mon cou, notre corps est parfait, nous le contemplons d’en haut avec tendresse, je remonte mes bras le long de son dos comme si elle ne me serrait pas assez fort encore, je devine ses lèvres, je soupire ; Guitar Boogie, nos pieds s’animent, je n’avais jamais dansé le rock dans ma cuisine. Je n’en perds pas le souffle, elle non plus, elle rit encore, moi aussi. Je nous vois gamins en diable.

Ça sent bon la verveine chez moi. Elle est assise sur le sofa, elle pétille de bonheur contenu, sa tasse à la main, elle me regarde, je devine le sourire félin, ce n’est pas elle qui va bondir sur sa proie, Chloé la Lorelei ? Je dérive, les yeux levés, mich im kleinen Kahn ergreift es mit wildem Weh10, la Force de la Femme.

Qu’a-t-elle trouvé ? La sirène mangeuse d’hommes descendra de son rocher, plongera dans les tourbillons au sein desquels sa proie étouffe ; la dévorera ? Pour remonter repue ? Comme l’araignée au centre de sa toile, en attente de la prochaine ? Je pense à la mante religieuse, sa position de Gottesanbeterin11, petite fille en attente du cadeau, de la communion, monstre froid aux appétits de survie, loi de la jungle, la cruauté de la séduction qui s’achève sous les mandibules. Elle lit à livre ouvert. Je suis nu. J’ai envie d’avoir envie d’être un homme et pas une ration de survie. Elle attend. La proie va-t-elle passer à côté du point d’eau, renifler la mort, aller son chemin sans boire, se sauver ? Je sais tout ce que j’ai à perdre. Mourir à ce fardeau lisse. Elle attend. Je crois qu’elle sait. Mais elle le sait dans son langage. Moi dans le mien. Soupir.

« Tu connais un bon hôtel pas loin ? »

Elle m’agace. Oui, j’en connais, et alors ? Je n’ai pas envie de ressortir, de l’accompagner, de promener une débandade dans la nuit des rues électriques, de lui dire au revoir devant un employé, de rentrer ne rien faire, éviter la salle de bain à cause du miroir. Elle est en bas, avec son sac, elle est en haut, elle est là. C’est moi qui suis ailleurs ; j’ose à peine me croire chez moi, elle emplit tout l’espace. Je pourrais presque me battre avec elle, à poings fermés. Elle est assise comme un arbitre. Elle observe. Elle attend l’issue de la bagarre.

Je pose mes yeux sur le tapis. Il s’en dégage une chaleur soyeuse, je voudrais me coucher en rond, me serrer contre moi-même, fermer les yeux.

Elle se lève, fait deux pas, s’assied sur mon tapis, se relève, va éteindre le plafonnier, reprend sa place au milieu de mon séjour, la lumière est douce, son silence me caresse avec prévenance, avec respect, patience ; compassion ? Elle sait.

Elle sait tout, elle est seulement un petit peu en avance.

« Oublie ce que j’ai dit. »

Je n’oublie pas, j’ai entendu, et je n’ai pas envie de faire d’elle un vampire.

Nous entrons dans l’inconnu, parce que jamais encore vécu, et pourtant si évident. Si c’est à moi de ne pas faire de faux pas, tant mieux, ça me plaît d’être le pilote. De voguer sur ces eaux, de gouverner. Mais elle est déjà le vent, le courant, l’étoile du marin, un mystère au firmament, capable de dévier la boussole, elle est tout à la fois le récif, l’île au trésor, le tourbillon salvateur, la naufrageuse, la lumière du matin pour qui a su trouver son chemin sous la lune, l’épreuve de la nuit ; c’est elle qui saurait tenir la barre. Pour la lâcher alors de dépit, provoquer un naufrage. Je pense à Monique qui vient parfois chercher son câlin quand elle étouffe trop. Elle repart vite sur la pointe des pieds, elle me dit merci par provocation. Je la sens très loin, comme un souvenir du port quitté il y a très longtemps.

« Chloé ? »

« Tu es heureux ? »

Elle enlève ses chaussures. Elle a de jolis pieds. Je devine les petites ailes de part et d’autre.

« J’ai mal à mon passé présent. Trop présent. Tu comprends ? »

Je pouvais m’économiser la question.

Elle regarde ses pieds, les caresse après cette si longue marche depuis si longtemps, elle doit essayer de leur dire qu’il faut être prêt à repartir sans délai, ils pourraient lui répondre qu’elle ferait mieux de penser à autre chose, on n’est pas en guerre. Elle doute. Le tapis est trop grand. Un avion passe à basse altitude à cette heure, au-dessus de la ville. Le vent d’autan s’est donc peut-être levé, c’est rare en cette saison.

Je sens une force monter en moi devant cette image d’Andersen, je vais fermer le verrou de l’entrée.

« Je ne te demande pas de rester. La clef est sur le verrou. Si tu vas à l’hôtel, je te suis. »

Je m’assieds dans son regard rond, j’y vois tout l’univers se déployer en paix. Nous nous faisons face, tels les tailleurs de l’ancien temps. Un poids gigantesque s’écroule en avalanche de ses épaules, j’ai l’impression que le sol tremble, instinctivement je crispe mes mains sur mes cuisses, sans respirer. Elle s’emplit d’une lumière douce, elle rayonne.

« Dis-moi que ce n’est pas un venin ! »

« Débrouille-toi ! »

Je suis à genoux devant elle, mon visage plus haut que le sien, ma main droite la saisit au collet, se referme doucement, je prends une tête de tueur : « Nimm dich aber selbst in Acht !12».

Elle me renvoie tout son humour, toute sa lucidité, elle sait que maintenant je sais, moi aussi, c’est mille fois mieux qu’une caresse, elle nous adore en cet instant, mon poing est dur, elle le prend entre ses mains, pose ses lèvres sur ma peau. Introibo ad altare feminae13

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Paraph' et Chloé: Histoire d'un bain fantasmatique en trois parties

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