Chapitre 2
C’est seulement à l’instant de les quitter que l’on mesure son attachement à un lieu, une maison ou à sa famille.
Éric Cantona
Olivia
J’ouvre le portillon. Un bruit très désagréable agresse mes oreilles. Un peu d’huile ne lui ferait pas de mal. J’emprunte le chemin vers la maisonnette. C’est marrant comme la mémoire peut nous jouer des tours. Dans mon dernier souvenir, elle paraissait petite, étriquée et sombre. Ce chemin, si souvent emprunté, me semble à présent différent. Des roses et des arums l’habillent tout le long. Cette maison semble tranquille, apaisée. Tout l’inverse de la dernière fois où j’étais ici.
Devant, j’aperçois un pick-up noir qui démarre. Lorsque la voiture s’approche, les vitres teintées m’empêchent de voir les occupants. De toute façon, je ne connais plus personne ici. Alors, je baisse la tête et avance, plongée dans mes pensées, m’imaginant mes retrouvailles avec ma mère. Grand-père m’a dit que maman voulait me parler elle-même, en face à face, et qu’elle avait besoin de ma présence. Je sais juste que c’est suffisamment grave pour me demander de revenir ici.
— Oh putain de merde ! dit le chauffeur, vitre baissée.
La voiture pile et la portière côté conducteur s’ouvre.
— Olivia ? C’est toi ?
Dean descend de la voiture et se jette sur moi. Il me prend dans ses bras et me fait tourner dans tous les sens. Suivi de Max. Que c’est bon de les revoir ! Ils n’ont pas changé. Enfin si, au détail près qu’ils ont pris en muscle. De vrais beaux gosses !
— Gab ! Elle est de retour ! Putain c’est cool ! Comment tu vas ma princesse ?
Et je le vois… là en face de moi, immobile, de l’autre côté de la voiture. Mon Dieu ! Tout ce temps passé et il est là. Devant moi… un tee-shirt blanc près du corps, un jeans délavé qui lui tombe sur les hanches et ses boots noirs. Simple mais efficace. Il n’a plus rien d’un ado. Mon visage souriant est baigné de larmes, je suis tétanisée par sa présence. Je tremble. J’ai imaginé cette scène tellement de fois. Mais rien ne se passe comme prévu : il ne bouge pas, il ne vient pas vers moi. Sans m’en rendre compte, je continue de l’admirer. Son visage est magnifique, les traits sont ceux d’un homme à présent, son regard est si… noir, intensément noir, indéchiffrable… mais loin, très loin de mes émotions puériles. Il me fixe durement.
— Qu’est-ce que ça peut bien me foutre ? Allez les gars, on va être en retard.
Sa voix dure, sans émotion, me transperce. Je crois même que j’entends mon cœur tomber par terre et se briser en mille morceaux. Waouh, brutal retour sur terre. Une fille sort de la voiture et lui prend le bras. Elle se retourne vers moi et… Oh, mon Dieu !
— Vic ? C’est toi ? Victoire, c’est moi Olivia !
Deuxième coup au cœur en approche : ma sœur me regarde ou plutôt me dévisage de la tête aux pieds. Elle me toise, comme si je représentais un danger, une menace.
— Oui, je vois bien merci, daigne-t-elle me répondre.
Je suis sidérée, bouche bée de son attitude. Sans un mot de plus, elle remonte en voiture. Que lui ai-je fait ? Que me reproche-t-elle ? Je ne comprends pas. Je ne sais plus si elle était présente ce soir-là, mais elle sait ce qu’il s’est passé ! Alors pourquoi ce comportement ? Quelle douche froide ! L’humiliation de ces retrouvailles gâchées laisse peu à peu place à de la colère. Que j’ai été naïve et crédule ! Comme si une relation pouvait reprendre là où elle avait été interrompue… aussi bien avec sa propre sœur qu’avec sa soi-disant âme sœur.
Max et Dean s’excusent du comportement de Gabriel et de Victoire, m’embrassent chacun leur tour sur la joue et me disent à plus tard.
— Donne-moi ton numéro, me demande gentiment Max avant de remonter à l’arrière de la voiture.
Il ouvre la fenêtre, prend son portable et attend une réaction de ma part. Il me faut quelques secondes pour rassembler mes esprits et le lui donner. Il me salue de la main en mimant « merci », pendant que Dean se replace derrière le volant et me sourit de toutes ses dents blanches. Je lève timidement la main et leur dis au revoir. La voiture redémarre et je reste là les bras ballants quelques instants. Qu’est-ce qu’il vient de se passer ? Il y en a au moins deux contents de me retrouver. Le seul qui semble plus que contrarié de me revoir est celui-là même que j’ai idéalisé pendant six ans. Six ans à penser à lui, à nos fous rires et à m’imaginer nos retrouvailles. 2190 jours… quelle perte de temps et d’énergie…
Le retour sur mes terres s’annonce difficile et compliqué. J’entends un bip venant de mon sac à main. Je prends mon téléphone et lis le SMS d’un numéro inconnu :
— Bon retour chez toi, Liv. Je savais que tu reviendrais, tu nous as trop manqué. On s’appelle très vite et pas de panique, on gère monsieur Ronchon. Max.
PS : Garde bien précieusement ce numéro ! Tu sais, il y en a qui tuerait pour l’avoir !
Quel idiot ce Max ! Il arrive toujours à me faire sourire. Sourire que je perds immédiatement : Il gère Gabriel… voilà tout est dit.
La porte de la maison s’ouvre et ma mère apparaît sur le perron.
— Olivia, ma chérie !
Chapitre 3
L’absence est le plus grand des maux.
Jean de La Fontaine
Gabriel
Je ne veux pas y croire ! De la voiture, je l’ai tout de suite reconnue. Elle hésitait devant le portillon, perdue dans ses pensées. En jeans et converses, toute simplement vêtue, je la reconnaîtrais entre mille. Elle semble avoir une valise… Est-ce qu’elle reviendrait pour de bon ? Au début, j’ai cru que mon imagination me jouait des tours. J’ai tellement pensé à ce moment, ce jour où elle rentrerait chez elle… À la regarder ainsi, hésitant à avancer… Je retrouve une jeune femme là où j’avais quitté une adolescente. Toujours de beaux cheveux châtains raides qui lui reviennent devant le visage. Combien de fois lui ai-je remis cette mèche derrière son oreille ? Une coupe plus adulte. Fais chier, ça réveille en moi trop d’émotions que j’avais bien enfouies.
Les mecs l’accueillent, l’embrassent comme une déesse, comme le retour de l’enfant prodige. Elle est toujours aussi belle, rayonnante… mon ange… ce regard bleu profond baigné de larmes. Putain ses yeux m’ont hanté jour et nuit. Plus ils la touchent et la prennent dans leurs bras et plus je bous de l’intérieur. Je n’ai jamais apprécié voir d’autres bras l’enlacer. En moi, tout se mélange : colère, rage, nostalgie, joie… un arc-en-ciel de sentiments.
Et sa sœur qui me colle pour lui faire croire qu’elle a pris la place vacante laissée par son départ. La plaie cette meuf.
Silence de mort dans la voiture. Les mecs connaissent l’histoire, ils m’ont ramassé à la petite cuillère après son départ, ou plutôt sa fuite sans me prévenir ni même me dire au revoir. Rien. Après que sa mère m’a dit : « C’est pour son bien, elle devait partir. Je devais la protéger. Oublie-la, continue ta vie ». Impossible. J’ai harcelé sa mère, sa sœur, mes parents, Mia. Mais rien. Zéro info. Je me suis senti trahi, blessé, abandonné et seul. Son rire, ses yeux, sa tendresse… tout me manquait.
— On en parle ou bien ? tente Dean moqueur.
J’ai envie qu’il ferme sa gueule. Dean et Maxence sont mes amis, mes frères. Le trio inséparable pour le meilleur et pour le pire. Nous sommes tous les trois fraîchement diplômés d’une école de commerce. Ce n’était pas gagné d’avance. On est ensemble depuis la maternelle et on a tout fait ensemble… au grand désespoir de nos familles respectives. Dean a eu une vie plus compliquée : son père s’est barré sans prévenir quand il avait quatre ans. Sa mère l’a élevé seule et a dû cumuler plusieurs boulots. Max et moi avons eu la chance d’avoir des parents avec une situation plus aisée. On n’a jamais manqué de rien et on a toujours voulu en faire profiter Dean à parts égales. Mais malgré ce lien très fort, je pourrais leur péter la gueule s’ils s’aventurent sur ce terrain-là aujourd’hui.
On a des caractères très différents tous les trois. Moi je suis l’inaccessible, le rebelle, la tête dure. Je prends, je jette. Pas de relation, pas d’attache. Juste de la baise. Max, c’est l’intello. Le gars qui te retourne par ses belles paroles, le vrai séducteur. Et Dean, notre geek à la gueule d’ange, très secret, un dragueur sans attache et sans limites.
Je ne réponds pas à Dean. Mon attitude est sans appel.
— Elle s’imagine quoi cette conne ? Qu’elle revient et que rien n’a changé ! vocifère Vic.
Victoire… sa sœur. Son opposé, une vraie casse couille. Elle m’horripile. Je la tolère autour de nous car les mecs me demandent d’être cool avec elle. Mais le social, ce n’est pas mon fort.
— Je ne pensais pas qu’elle aurait le courage de revenir ici après avoir brisé notre famille et avoir disparu comme une voleuse, continue-t-elle.
— Tu la fermes ou tu descends !
À mes mots, elle se renfrogne et se tait. Je monte le son de l’autoradio.It’s my lifede Bon Jovi envahit l’habitacle de la voiture.
Les mecs se regardent et ne pipent mot. Ils ont compris que, dans l’état actuel des choses, aucune discussion n’est possible.
La sortir de ma tête et se concentrer sur notre rendez-vous : la réunion de fin de chantier de notre pub que nous avons racheté tous les trois, il y a six mois. Je me suis beaucoup investi dans ce projet. Ce lieu est cher à mon cœur. Lorsque nous étions au collège, les gars, Olivia et moi venions boire un sirop ou manger une part de tarte après les cours. Jo et Mandy, les propriétaires, étaient Anglais. Ils avaient laissé leur famille derrière eux au pays. Ils adoraient nous en parler et, nous, on adorait les écouter avec cet accent so british. Il y a un an, quand ils ont dit qu’ils rentraient au pays pour leur retraite, et qu’ils voulaient vendre, ça m’a brisé le cœur. Cet endroit me rattachait à Olivia et je ne pouvais pas me résoudre à le laisser partir dans d’autres mains. Tous les deux adolescents, on avait de grands projets pour cet endroit. Olivia surtout :
— Je verrais bien un magnifique bar en bois, pile face à l’entrée, et une scène ici, à gauche, où tout le monde pourra tenter sa chance : des musiciens, des comiques, des magiciens. Et là, de l’autre côté du bar, on met deux billards, un jeu de fléchettes et un écran géant sur le mur pour le foot, le rugby, les JO ou Roland Garros. Et sur tous les murs, on accroche des œuvres de peintres, de photographes. Tous inconnus ! Une vraie galerie d’art gratuite et ouverte à tous ! Peut-être que moi aussi je pourrais y exposer mes toiles un jour ! Et le tout baigné dans une ambiance tamisée et feutrée. Rien d’extravagant, mais ça nous ressemblerait, hein Gab ?
C’était notre projet à tous les deux.
Alors quand j’ai dit aux gars que je souhaitais le racheter, ils m’ont proposé de nous associer. Après discussion et selon le souhait de chacun, je suis devenu l’actionnaire majoritaire avec 50 % des parts, Dean et Max ont 25 % chacun. De notre association est née le pub : LIV’.
No comment.