Chapitre 2
***
John
La détresse que je lis dans les yeux de Linda a faillit m’emouvoir , puis je me rappelle la manière impitoyable qu’elle avait employée pour me chasser de sa vie. J’ai longtemps cru en son innocence, jusqu’à ce que je comprenne qu’il s’agissait d’une façade. J’ai commis l’erreur de penser que, puisque j’étais son tout premier amant, elle éprouvait pour moi des sentiments profonds. Les mots qu’elle m’avait adressés avaient été d’autant plus durs à entendre : « Je ne t’aime pas, John . Comment pourrait-il en être autrement ? Je suis une memel , et toi un simple employé de mon père. »
Je n’étais pas assez bien pour Linda memel et sa noble famille. En occultant ce détail, j’ai payé le prix fort et mes proches aussi. Lorsque j’ai été contraint de quitter Abidjan et de rentrer dans mon village sans emploi et sans argent, j’ai perdu bien plus qu’une femme dont j’ai cru être profondément épris.
— J’ai un enfant, John .
Je n’ai pas de temps à consacrer à qui que ce soit, à part lui Une profonde amertume me prend à la gorge. Elle avait un enfant. Un petit garçon conçu seulement quelques mois après notre rupture avec Franck , un homme qu’elle avait fini par épouser. Je ne souffrais plus d’avoir été rejeté par Linda , mais une terrible rancœur m’habite encore lorsque je songe à ce qu’avait été sa vie après mon départ d’Abidjan .
— Qui te parle d’une relation ?
Une lueur de panique perce dans les yeux de mon ex.
— Je ne coucherai pas avec toi. Agis comme bon te semblera à mon égard, à l’égard du groupe, mais ne compte pas obtenir quoi que ce soit de ma part.
Un long silence pèse entre nous après cette dernière repartie. Puis, saisi d’une impulsion subite, j’effleure du dos de la main la joue de la jeune femme. Malgré sa surprise, elle parvient à ne pas tressaillir. Mais je ne suis pas dupe : ce geste pourtant anodin l’avait troublée.
— Que crois-tu que je souhaite obtenir de toi ?
— Pourquoi fais-tu cela ?
— Pouvons-nous toujours expliquer nos actes ?
— Je suis désolée, murmura-t-elle, assaillie par la culpabilité. Je ne voulais pas te blesser.
— Me blesser ? . Niet, ma chérie. Tu ne m’as pas blessé. Ma fierté en a pris un coup, peut-être, mais c’est tout. Je me suis vite remis, je t’assure.
****
Linda .
..
Ma gorge se serre douloureusement. Après notre rupture, j’ai été accablée de chagrin, mais j’ai porté courageusement ma croix. Seul Franck avait su ce que m’a coûté de l’épouser. Les yeux baissés sur la pochette que je serre entre mes mains, je replonge dans le passé. J’ai pris la décision qui s’imposait en épousant Franck . J’ai été la seule à pouvoir résoudre la situation.
Lorsque les parents de Franck avaient imposé cette union en menaçant de vendre leurs parts du groupe memel à un rival partisan de se débarrasser des magasins et du personnel, je n’avais pas eu d’autre choix que d’accepter. J’ai fais mon devoir en sauvant l’héritage de mes parents et des milliers d’emplois. J’ai tiré beaucoup de fierté. Les regrets n’étaient pas de mise. Il était hors de question que je m’abaisse devant l’homme qui me dévisageait avec un mélange de colère... et de désir ! Comment pouvait-il éprouver encore une attirance pour moi après tout ce qui s’était passé ? Après les horribles choses que je lui avais dite pour le faire fuir ? Assise près de lui dans ce taxi, je suis stupéfaite de découvrir que le temps n’avait en rien altéré la force des sentiments que je voue à John .
Oui, je le désire . Jai envie de lui offrir mes lèvres, de la pression de ma bouche contre la mienne . Jamais je ne m’étais sentie aussi vivante que lorsqu’il m’embrassait. Mais cette époque était révolue. Jeune et naïve, j’ignorais alors que la vie pouvait réserver de mauvaises surprises. Aujourd’hui, je le sais . Si je succombe à John , notre rupture serait d’autant plus douloureuse lorsqu’il faudrait mettre un terme à notre liaison.
— Nous n’étions pas faits l’un pour l’autre,. Tu le sais aussi bien que moi.
— Tu veux dire que tu étais trop bien pour moi ! Linda memel méritait bien mieux que le fils d’un ouvrier agricole . Le sang qui coule dans mes veines aurait souillé ta noble lignée.
— J’étais jeune( tout en me rappelant les propos honteux que je lui avais dis ce terrible soir pour le repousser). Et mes paroles... n’ont pas été exactement celles-ci.
— C’était tout comme ! J’ai très bien compris où tu voulais en venir .
— Je sais que tu ne comprends pas, mais je n’avais pas le choix.
— Comment oses-tu dire une chose pareille ? Qu’essaies-tu de me faire croire ?
Avant que je ne puisse répondre, le chauffeur de taxi s’arrête à l’adresse que je lui ai indiquée. Un peu surprise, je détaille la devanture de la maison devant laquelle nous nous trouvions puis je me rappelle le subterfuge que j’ai imaginé.
— Bonne nuit.
— Je t’accompagne jusqu’à ta porte.
— Non ! Il n’en est pas question.
— Alors, j’attendrai que tu sois rentrée chez toi.
— C’est... C’est inutile. Je suis en sécurité dans ce quartier. Il m’arrive de sortir me promener à des heures bien plus tardives, juste pour m’aérer la tête.
Je m’agitais nerveusement, en proie à la panique. Je ne voulais pas que job ne s’attarde dans cette rue et voie que ce n’était pas la mienne . Je suis prise au piège. Au regard de John , je comprend qu’il commençait à s’interroger sur mon étrange attitude.
— Je ne suis pas grossier au point d’abandonner une jeune femme dans une rue obscure. J’insiste.
Il se penche pour m’ouvrir la portière et, dans son mouvement, il se rapproche de moi . Sans réfléchir à la portée de mes actes, je pose les lèvres dans son cou.
*******
Je me rend compte de la portée de mon geste instinctif lorsque John s’écarte brusquement. Seigneur ! Je ne savais plus ce que je faisais . Il fallait seulement que je trouve une issue à cette situation avant qu’il ne découvre que je n’habite pas ici. ***
— Qu’est-ce qui te prend ? Voilà cinq minutes, tu prétendais que tu ne coucherais pas avec moi. Que me vaut ce revirement de situation ?
Totalement chavirée, ne sachant plus comment se sortir de ce guêpier, je murmure :
— Je me sens seule. Il y a longtemps... que je n’ai pas serré un homme dans mes bras.
— Vraiment ? Comme c’est touchant !
Je voulais me rapprocher de lui pour l’étreindre, mais il m’en empêche en me maintenant à distance. La voix de la raison m’intimais de fuir ; pourtant, je ne peux pas m’y résoudre. Si John découvre que j’ai menti, il se poserait des questions. Il ne fallait pas qu’il apprenne la vérité sur l’état réel de mon père et des finances du groupe et autre .
— Emmène-moi chez toi .
Sans se rapprocher, il me dévisage intensément, comme s’il cherchait à lire dans mes pensées. Au prix d’un effort surhumain, je soutiens son regard. Au bout d’un temps qui m’a parut interminable, John indique une adresse au chauffeur. Il ne tente pas le moindre rapprochement. Un peu désarçonnée, je n’interroge sur cette étrange attitude : pourquoi ne profitait-il pas de la situation ? Pourquoi ce silence ? Lorsque le taxi s’arrête dix minutes plus tard, mon rythme cardiaque s’emballe. Il fallait à tout prix que je m’échappe. Je n’avais plus qu’une envie : me réfugier chez moi, dans ma chambre, et fermer la porte à double tour.
— Je ne me sens pas très bien, Peut-être devrais-je rentrer chez moi finalement.
Sans se tourner vers moi, il réglé la course.
— Si tu ne te sens pas très bien, mieux vaut que tu montes chez moi pour te soigner. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— La tête.
Il me vient une migraine. Quel mensonge !🤦🏾♀️ Il se contente de lever les yeux au ciel et, d’un geste ferme, me pousse à l’extérieur du taxi. Puis il m’entraîne à sa suite.
— Il va falloir que tu m’appelles un autre taxi. Il faut vraiment que je rentre. Mon enfant a besoin de moi.
— Je trouve curieux que tu n’aies pas pensé à lui lorsque nous étions devant chez toi.
— J’étais... J’étais bouleversée.
— Par ce désir irrépressible qui t’a assaillie, oui, je sais. Je suis flatté. Maintenant, viens prendre une aspirine.
A son ton, j’en déduis que la situation l’ennuyait prodigieusement. Je ne savais plus quoi penser ni quoi faire. Je me trouvais dans le quartier financier de la ville. Peu de taxis circulaient dans ce secteur. Renonçant à fuir, je pénétre dans le bâtiment. En silence, je suis John jusqu’à un ascenseur privé, qui nous mène directement dans un immense appartement. La pièce luxueusement meublée dans laquelle nous pénétrions était vitrée de part en part ; elle offrait une vue imprenable sur Abidjan . La cuisine, immaculée, s’étendait à gauche du salon, tandis qu’une porte ouverte donnait sur une immense chambre à droite. John m’abandonne au milieu de la pièce. Comme un automate, j’avance jusqu’à la baie vitrée pour admirer la vue. Lorsqu’il me rejoint , il me tend un verre et un comprimé.
— Voici de l’aspirine pour ton mal de tête
— Oh... Oui, merci. Sans hésiter, j’avale le comprimé avec une grande gorgée d’eau.
— Cet appartement t’appartient-il ?
— oui. Je l’ai acheté il y a environ un an.
— Ah... Tu viens souvent à Abidjan , alors ?
Ainsi, il arpentait les mêmes rues que moi , fréquentait peut-être les mêmes magasins. Que se serait-il passé s’il m’avait un jour croisée ?
— Bien entendu. Croyais-tu que j’allais éviter cette ville parce que tu l’habites ?
— Non. Je suis étonnée de ne pas l’avoir su, c’est tout. La presse ne suit pas tous tes déplacements, visiblement.
John faisait souvent la une des journaux people et financiers. Ses nouvelles conquêtes, qu’il s’agisse de femmes, de parts de marché ou d’immobilier, étaient fort médiatisées.
— J’intéresse les magazines parce que je suis parti de rien. Si je retournais au néant, on aurait vite fait de m’oublier.
— Ta réussite est en effet spectaculaire.
— Oui, répliqua-t-il froidement. J’imagine le choc que ta famille et toi avez dû éprouver. Tu vois, même un fils de paysan peut se hisser en haut de l’échelle sociale.
Je suis blessée par ces paroles. Je ne me suis jamais considérée comme supérieure à John , même si je le lui avais fait croire pour mettre fin à notre histoire. Ma mère, en revanche, avait toujours déploré notre histoire d’amour, et mes deux parents avaient craint que j’oublie mon devoir. Mais j’ai accepté d’épouser Franck pour sauver le groupe memel .
Depuis, ma mère refusait ne serait-ce que d’évoquer le nom de John , préférant nier l’évidence. John se rapproche, réduisant l’espace qui n us séparait au minimum. Tous les sens en alerte, je suis incapable de bouger. Puis, sans que je ne puisse esquisser le moindre mouvement, je me retrouve plaquée contre mon ex-. Aussitôt, je suis parcourue de frissons.
— Veux-tu vraiment tout oublier, Linda ? As-tu oublié ceci ?
Je ferme les yeux lorsque les lèvres de John se posènt sur les miennes . Transportée des années en arrière, je retrouve les sensations sublimes que ses baisers déclenchaient en moi. Le désir, fulgurant, qui m’arrache un gémissement. Nos deux corps semblaient soudés l’un à l’autre, nos souffles se mêlaient, nos étreinte avait le goût du désespoir, comme si tous deux cherchaient à effacer notre douloureuse séparation. Lovée contre ce corps puissant, je tremble de tous mes membres. Cet homme était le seul qui m’ait inspiré des sentiments aussi forts.
L’éloignement n’avait en rien apaisé la flamme qui brûlait en moi, et ce constat me bouleversait. John m’enlace encore plus étroitement et happe de nouveau mes lèvres, en un baiser encore plus passionné, qui ressemblait en tout point au tout premier que nous avions échangé sur une terrasse qui ressemblait à celle-ci. Ce soir-là, mes parents donnaient une réception dans leur appartement .
John , l’un des employés les plus brillants de mon père, faisait partie des invités. Bien que n’appartenant pas à la même caste que les memel , il avait une classe folle. Les autres hommes faisaient pâle figure à côté de lui. Je n’avais jamais douté qu’il pût s’insérer dans mon monde. J’ai flirté avec lui pendant quelques semaines, en lui rendant visite aussi souvent que possible au siège de l’entreprise. Au cours de cette soirée, j’ai découvert que j’avais raison : j’ai admiré son élégance, l’aisance avec laquelle il s’était mêlé aux hôtes prestigieux conviés pour l’occasion.
Totalement conquise, je me suis jetée à son cou lorsque je l’avais rejoint dans un coin isolé de la terrasse ; à partir de ce soir-là,nous ne nous sommes plus quittés. Notre liaison avait été passionnée, incontrôlable... Soudain, John s’écarte et pose les mains sur ses épaules, le regard rivé au mien .
— Que signifie tout ceci, Linda .Qu’essaie tu de cacher ?
Chapitre 3
Alertée par le ton dur de John , je me raidis instantanément. Comment avait-il pu m’embrasser avec autant de passion pour à présent me rejeter ?
— Je ne vois pas à quoi tu fais allusion .
Malgré le désir qu’il avait su éveiller en moi, je ne suis pas prête à me laisser dominer. Si une effroyable bataille devait s’engager entre nous , j’en sortirais victorieuse, quoi qu’il m’en coûte. Tandis que John s’écartait, en se passant une main dans les cheveux, je me concentre sur ma respiration pour calmer les émotions qui m’agitaient encore.
— Tu as menti à propos de ton adresse.
— C’est exact. Comment as-tu deviné ?
— Parce que tout savoir sur les entreprises que je souhaite acquérir fait partie de mon travail.
— Tu aurais pu dire quelque chose, cela m’aurait évité de me ridiculiser.
— En effet, mais nous n’aurions pas vécu ce délicieux intermède ! Revenons aux choses sérieuses : pourquoi ce mensonge ?
Je réfléchissais à toute vitesse. Ryan devait être couché à présent. Même si j’avais permis à John de’accompagner jusqu’à ma porte, mon fils n’aurait sans doute pas surgi comme un diable de sa chambre pour venir à notre rencontre. J’ai paniqué sans raison, sans doute à cause de la fatigue qui m’accable .
Ces dernières semaines m’avaient épuisée. Croulant sous le travail et les responsabilités, j’ai vainement cherché une solution pour continuer à obtenir le soutien de mes partenaires bancaires. A cet instant précis, je devrais être en train de travailler sur mes dossiers au lieu de bavarder avec ce prédateur qui veux me déposséder de ce qui me tiens le plus à cœur. Le regard de John pesait sur moi . Pas de doute, il représentait une terrible menace.
— J’ai menti parce que j’étais en colère. Je ne voulais pas que tu me raccompagnes chez moi. Te revoir m’a causé un choc. Et puis, tu es monté dans mon taxi sans y être invité.
— Cela n’explique pas ce qui s’est passé ensuite.
Je ne pouvais guère le nier. Et jouer la carte de la séduction, la séduction ne l’avait pas dupé un seul instant. Lasse de cette discussion. Peu importait l’opinion qu’il avait de moi , après tout...
— Ce n’est pas la première fois que je me jette à ton cou. Sans doute ai- je ressenti une certaine nostalgie.
— Bien sûr, railla John . Tout s’explique !
— A présent, mieux vaudrait que je rentre chez moi. J’ai commis une regrettable erreur, je l’admets.
— oui , mieux vaut que tu t’en ailles, finit-il par déclarer.
Sur ces mots, il quitte la terrasse pour regagner l’appartement. Il saisit ma pochette abandonnée et me la tend d’un geste sec. Partagée entre la honte et la colère, je l’agrippe et la serre entre mes doigts, tout en songeant à l’époque où cet homme brûlait d’amour pour moi . Alors, il réclamait constamment ma présence, aujourd’hui, il me chasse . Pas de doute, il ne ressent plus rien pour moi ... Comme pour confirmer ce constat, il m’adresse un regard méprisant.
— Même si tu as toujours le pouvoir de m’exciter, je n’ai pas très envie de partager mon lit avec toi.
— Tu m’en vois soulagée. Bien sûr, j’imagine que tes intentions au sujet du groupe memel sont toujours les mêmes ; au moins, je sais à présent que je ne fais pas partie du lot.
John éclate d’un rire plein d’ironie mordante.
— Oh ! j’ai toujours des plans te concernant, . Mais pas pour ce soir.
***
Pdv de l’auteur
Après le départ de Linda , John dégusta un whisky sur la terrasse de son appartement en contemplant les lumières de la ville . Même à cette hauteur, il percevait le bruit de la circulation en contrebas. Quelque part, au milieu de ce trafic, un taxi ramenait Linda chez elle. Elle devait avoir recouvré ses esprits, à présent, car rien ne l’affectait très longtemps : John l’avait découvert à ses dépens cinq ans plus tôt. Pourtant, il se rappelait leurs corps enlacés, la passion qui les animait lorsqu’ils se donnaient l’un à l’autre. Il avait imaginé que leur amour serait inaltérable. Quel leurre ! Après chacune de leurs rencontres, Linda disparaissait de sa vie jusqu’à la fois suivante. Lui en revanche pensait à elle constamment. Il n’avait qu’une idée en tête : clamer haut et fort leur amour. Quel idiot ! Leur liaison n’avait duré que quelques semaines, mais elle avait laissé des traces indélébiles en lui. Longtemps il s’était interrogé sur les motivations de Linda pour en être arrivée à le rejeter comme elle l’avait fait. Puis, il avait fini par se résigner : elle était une étoile inaccessible pour lui. Né d’un père violent, d’un monstre que sa mère avait épousé pour le regretter amèrement ensuite, il était tombé amoureux de Linda entre autres parce qu’elle se moquait de ses origines du moins le prétendait- elle à l’époque. Elle était presque parvenue à lui faire croire qu’au-delà de l’amour qu’elle lui vouait, elle éprouvait beaucoup d’estime pour lui. Jusqu’à ce qu’elle le rejette comme un vulgaire objet dont elle se serait lassée. Rongé par l’amertume, il bois une nouvelle gorgée de son whisky, tout en se remémorant les instants terribles vécus après cette rupture.
Son amour pour Linda l’avait rendu aveugle et il en avait payé le prix fort. Au lieu de passer les derniers mois de sa vie dans la luxueuse maison de repos dont il avait pu financer le loyer tant qu’il travaillait pour le groupe mental , sa mère avait dû se contenter d’un deux-pièces insalubre, où ses frères et lui s’étaient occupés d’elle jusqu’à ce qu’elle décline puis décède. Il ne tenait pas Linda pour responsable de cette situation : il était le seul coupable. Acquérir le groupe memel lui permettrait d’expier en partie ses fautes, même s’il savait que cela ne ramènerait pas sa mère à la vie, ni n’apaiserait les souffrances qu’elle avait endurées. Soudain, le souvenir des baisers échangés ce soir avec Linda remonta à la surface.
Une sensation vertigineuse s’était emparée de lui lorsqu’il l’avait tenue dans ses bras. Le désir qu’elle lui inspirait était intact. Mais lui seul déciderait du lieu et du moment où il la posséderait de nouveau. Autrefois, ils vivaient leur amour en cachette dans son appartement vétuste et, lorsque Linda le quittait pour regagner le somptueux logement de ses parents, il restait longuement accablé par leur différence sociale. Ayant toujours baigné dans le luxe, elle avait fini par se lasser de lui et s’était fiancée avec un homme de sa condition. John l’avait appris trop tard. Franck était un homme tranquille, plutôt timide et effacé. Il était difficile d’imaginer qu’il ait pu séduire la fougueuse Linda . Au départ, il avait cru qu’elle plaisantait, mais il n’en était rien.
— Je vais épouser Franck .
— Mais, c’est moi que tu aimes ! avait-il protesté
— Nous nous sommes bien amusés, John , mais je ne t’aime pas. Je ne t’ai jamais aimé.
Il revoit l’expression hautaine de Linda , ses traits crispés. Les paroles venimeuses qu’elle avait prononcées résonnaient encore à ses oreilles... John avale d’un trait les dernières gouttes de son whisky, puis rentre dans l’appartement. Il s’installe à son bureau et ouvre le dossier concernant le groupe memel . Ignorant les premières pages, il se plonge dans le chapitre qui avait trait à Linda . Le dossier contenait quelques photos, dont une de Ryan, son fils. John étudie attentivement le cliché, malgré la répugnance qu’il éprouvait à l’idée que Linda ait pu avoir un enfant avec un autre homme que lui. Claire comme sa mère.
Reportant son attention sur la fiche d’information, il Lis: quatre ans. Etouffant un juron, il range la photo et se plonge dans une autre section du rapport, celle qui avait trait aux difficultés financières de l’entreprise. Le groupe memel avait contracté trop de dettes pour pouvoir emprunter de nouveau et éponger ses pertes. Sans un apport de fonds important, le groupe serait condamné à la liquidation. John rêvait de voir se décomposer le visage de ces aristocrates hautains lorsqu’ils apprendraient qu’il les avait dépossédés de leur bien le plus précieux. Lui qui n’avait pas été jugé assez digne pour fréquenter leur caste... Il serait à l’origine du déclin de cette famille qu’il détestait tant. Rien ne pourrait l’arrêter.
***
Linda
Nous avons besoin d’un peu de temps encore pour continuer à redresser le groupe memel , je pense en prenant place dans la salle de conférence ou m’attendais mon directeur financier .
Nous avons rendez- vous avec des représentants de la banque . Levée très tôt, j’ai longuement étudié les chiffres ; à présent, je suis épuisée. Je n’ai pas très bien dormi. Le souvenir des baisers torrides échangés avec John m’a hantée, en m’empêchant de trouver le sommeil. J’ai revécu en pensée toute la scène de la veille, depuis le long périple en taxi jusqu’à notre arrivée dans l’appartement de John , la manière dont nous nous sommes embrassés puis celle dont nous nous sommes quittés. En me forçant au calme, je jette un coup d’œil anxieux à ma montre.
L’heure du rendez-vous était passée de quelques minutes. Que se passait-il ? Agacée, je me mets à faire les cent pas dans la pièce, puis je finis par Me rasseoir. Au bout d’une demi-heure, le téléphone résonna dans la grande salle de réunion.
— J’ai un appel pour vous, madame memel . Un certain John Yeo . Prenez-vous la communication ?
Je serre les doigts sur le téléphone . « Non, j’ai -envie de crier. Jamais ! » Mais je sais très bien que je n’avais pas d’autre choix que de parler à John . Il ne l’appelait pas pour ressasser les événements de la veille ni pour prendre des nouvelles de ma santé. Il avait de bonnes raisons, de très bonnes raisons, pour se manifester précisément maintenant. Des raisons qui ne terrifiaient.
— Yves( mon directeur financier ), pourriez-vous me laisser, s’il vous plaît ?
Ce dernier hoche la tête et quitta la salle de réunion. Lorsqu’il fut sorti, je demande à ma secrétaire de me transférer l’appel. Puis, prête à affronter le pire .
— bonjour ma chère Linda me dit John de sa voix sensuelle. J’espère que tu as bien dormi.
— Très bien, merci. Et toi ?
— Comme un bébé, répondit-il avec un petit rire qui me glace le sang et me donne envie de l’étrangler.
— Je suppose que tu si tu m’appelles, ce n’est pas pour me proposer un rendez-vous galant .
Le rire de mon ex m’arrache un frisson. A une certaine époque, le son de sa voix me ravissait, faisant naître en moi des désirs effrénés. J’aurais pu passer des heures à l’écouter.
— Comme tu es impatiente ! protesta-t-il. Tu l’as toujours été. Ne t’a-t-on jamais dit que tout vient à point à qui sait attendre ?
— Voyons, John , tu utilises ce genre de cliché maintenant ? Tu étais plus créatif autrefois, lorsque tu ne passais pas ton temps à racheter des sociétés !
— Oh ! je ne manque pas de créativité... dans certains domaines, en tout cas, fit-il d’une voix caressante.
— Non pas que je m’ennuie avec toi, mais je préférerais que tu en viennes au fait. Car, vois-tu, j’ai un rendez-vous très important dans cinq minutes.
— Non. Inutile d’attendre tes banquiers : ils ne viendront pas .
Je prend la nouvelle de plein fouet.
— Je suppose que tu as quelque chose à me dire. Dois-je me préparer à avoir la tête tranchée ou as-tu songé à m’infliger une mort plus lente, plus douloureuse ?
— Tu exagères, comme toujours ; mais cela fait partie de ton charme.
— Comme la cruauté fait partie du tiens.
— La cruauté ? Comme c’est intéressant, venant de toi...
— Ces deux dernières années, tu t’es enrichi sur le dos d’entreprises en difficulté. Si ce n’est pas de la cruauté, de quoi s’agit-il ?
— Ce n’est pas aussi cruel que piétiner le cœur d’un homme .
— Venant d’un homme qui passe son temps à briser le cœur de ses multiples conquêtes, je trouve ton allusion fort déplacée.
— J’ai eu la meilleure des préceptrices en la matière.
Je ferme les yeux et inspire profondément. Dans ce duel, je bataillais dur, mais John est un adversaire redoutable. Depuis notre retrouvailles, je vis dans l’angoisse, le stress permanent. Il fallait à tout prix que je tienne bon.
— Dis-moi ce que tu veux. Pourquoi m’appelles-tu maintenant et comment sais-tu que mon rendez-vous est annulé ?
— Je le sais parce que c’est moi qui l’ai annulé.
— Toi ? Comment est-ce possible ?
— Inutile de perdre du temps à parler crédit avec ta banque.
— Tu as racheté mes créances, c’est ça ?
Ma famille traitait depuis des années avec la banque. Le pdg de la banque et mon père étaient bons amis, autrefois. La dernière fois que j’ai croisé le banquier, il m’a assurée de son soutien. Qu’il ait pu agir ainsi sans me consulter me sidérait. Jamais je ne l’aurais cru capable d’une telle ignominie. Certes, il avait mal vécu le départ à la retraite de mon père, d’autant plus que les raisons de ce départ précipité ne lui avaient pas été expliquées.
Mais je tiens à ce que tout le monde excepté ma mère et les membres du conseil d’administration ignore l’état de santé de l’homme qui avait fondé le groupe memel . Personne ne devait savoir qu’il souffrait d’une maladie cruelle qui le privait de sa mémoire et le rendait peu à peu invalide.
— Tu as racheté la dette, soit, mais le groupe memel ne t’appartient pas. Nous ne sommes pas en cessation de paiement et tu ne peux pas saisir l’entreprise. John rit de nouveau avant de répondre :
— Tu n’es pas encore en cessation de paiement
. — Nous ne le serons jamais, tu peux me croire !
— Parfait, linda , battons-nous ! J’adore les défis.
— Je dois te laisser maintenant. J’ai du travail.
— oui , tu as du pain sur la planche. Et quand tu auras fini ta journée, tu me rejoindras pour le dîner.
— Je ne pense pas, non. Tu as racheté nos créances, pas ma compagnie ni ma personne .
— Réfléchis bien. Il suffit que tes fournisseurs ne te fassent plus crédit et le groupe m’appartiendra. Est-ce ce que tu veux ?
— Tu es prêt à tout, n’est-ce pas ?
— Je crois que tu connais la réponse à cette question. Sur ces mots il raccroche.