Chapitre 1
Le jour de mes vingt ans, mes parents ont posé devant moi les photos des héritiers les plus en vue du pays, me demandant d'en choisir un pour un mariage arrangé.
J'ai dit à mon père que je voulais laisser le sort en décider.
Dans ma vie précédente, j'avais choisi sans hésiter Gabriel Lemoine, l'héritier influent de la haute société parisienne, que j'aimais en secret depuis longtemps.
Mais ce n'est qu'après le mariage que j'ai découvert la vérité : son amour idéalisée avait sombré dans le désespoir à cause de notre union. Un soir, elle s'était soûlée dans un bar, et y avait été agressée par des voyous.
Elle a tenté de se suicider trois fois. Et Gabriel a vu en moi la cause de tous ses malheurs.
Il a offert toute la fortune de ma famille à cette femme, vidant complètement les biens des Girard.
Pire encore, il l'a laissée saboter les freins de notre voiture. Nous avons trouvé la mort, mes parents et moi, dans un accident tragique.
De retour à la vie, j'ai tiré au sort un nouveau fiancé : David Morel, l'héritier le plus influant à Nice, un homme de foi, détaché du monde, entièrement tourné vers Dieu.
Mais le jour de nos fiançailles, alors que je suis entrée avec lui, bras dessus bras dessous, devant tous les invités... Gabriel Lemoine a complètement perdu la tête.
J'ai posé la photo de David Morel devant mes parents.
Ils ont échangé un regard, visiblement inquiets.
« Clémence, tu as toujours aimé Gabriel Lemoine depuis l'enfance… Et si tu réfléchissais encore un peu ? »
J'ai secoué la tête :
« Puisque c'est la volonté du Dieu, pourquoi ne pas l'accepter, juste cette fois ? »
D'autant plus que je connaissais déjà l'issue tragique d'un mariage forcé avec David.
Voyant que j'étais décidée, mes parents ont fini par hocher la tête.
« Très bien. On va discuter de l'alliance avec la famille Morel. Mais puisque les familles Girard et Morel sont toutes deux influentes, mieux vaut garder les fiançailles secrètes pour éviter tout malentendu. »
J'ai acquiescé. Mais alors que je sortais pour me rendre à un gala caritatif, des journalistes, je ne savais d'où, avaient déjà eu vent de la nouvelle. Dès qu'ils m'ont vue, ils se sont précipités autour de moi.
« Mademoiselle Girard, pouvez-vous nous dire avec quelle famille vous avez décidé de vous fiancer ? »
Un autre journaliste a enchaîné, sans attendre ma réponse :
« Tout le monde sait que vous êtes amoureuse de monsieur Lemoine. Ce doit être lui, non ? »
J'ai levé les yeux… pour croiser le regard de Gabriel Lemoine, qui venait d'entrer dans la salle.
Entouré de caméras, il m'a regardée avec le même mépris glacial qu'autrefois.
« Désolé, écartez-vous. »
Ses gardes du corps ont ouvert le passage, et dans le mouvement, il a attiré contre lui Juliette Primot, le visage pâle, fragile entre ses bras.
« La seule personne que j'ai jamais aimée, c'est Juliette. Même si je suis obligé par ma famille d'épouser une autre femme, jamais je ne lui donnerai une miette de cet amour. »
Les joues de Juliette, émue aux larmes, sont devenues roses alors qu'elle le serrait plus fort par la taille.
À côté, quelques héritières qui ne m'ont jamais appréciée ont murmuré avec sarcasme :
« Et alors ? Ce n'est pas parce qu'elle est la fille unique des Girard qu'elle peut tout avoir. Gabriel ne l'a jamais regardée. Il préfère la fille d'un nouveau riche. »
« Elle a vraiment couvert sa famille de honte. Elle s'accroche à ce couple comme une roue de secours. »
Les moqueries devenaient de plus en plus fortes. Juliette a levé les yeux depuis les bras de Gabriel et m'a lancé un regard de défi.
Moi, je me suis simplement détournée, concentrant mon attention sur le gala.
Mais l'organisateur avait justement placé Gabriel à côté de moi.
Quand il s'est assis, il avait encore la colère au visage.
« Clémence, je t'ai dit mille fois que je ne voulais pas de ce mariage. Pourquoi tu refuses de lâcher prise ? »
J'avais déjà entendu cette phrase tant de fois. Mais même après tout, elle me blessait encore.
« Je ne m'accroche pas à toi. »
Gabriel a frappé la table du poing, le regard encore plus dégoûté.
« Alors pourquoi tu veux que je t'épouse ? Vous, les Girard, vous croyez que votre statut vous permet de décider de ma vie ? »
« C'est mon honneur que tu écrases. Même si on se marie un jour, jamais je ne te regarderai avec amour. »
Et il l'avait vraiment fait. Dans ma vie précédente, il ne m'avait jamais donné la moindre affection.
À ce moment-là, la femme qu'il aimait tant s'est approchée en silence, les yeux pleins de larmes. Sans dire un mot, elle s'est agenouillée devant moi.
« Mademoiselle Girard, je sais que vous me détestez, mais mes parents n'ont rien à voir dans tout ça. Vous avez demandé qu'on les fasse expulser du gala, et mon père a failli faire une crise cardiaque. »
« Je vous en supplie, laissez-nous tranquilles. Même si… je dois vous céder Gabriel, je suis prête à le faire. »
Chapitre 2
Sa voix tremblait sur les derniers mots, proche des sanglots. Je n'avais pas encore saisi tout le sens de ses paroles que Gabriel Lemoine l'avait déjà relevée. Quand il a retourné son regard vers moi, il y avait en lui encore plus de haine.
« Ce qui se passe entre nous n'a rien à voir avec Juliette. Pourquoi tu t'en prends à elle ?! »
Son reproche m'a laissée sans voix.
« Je n'ai rien… »
« Tu as été pourrie gâtée depuis l'enfance. Tellement qu'on t'a laissée devenir incontrôlable. »
À peine avait-il fini de parler qu'un invité servile s'est approché avec un coffret cadeau entre les mains.
« Monsieur Lemoine, voici un présent de fiançailles pour vous et Mademoiselle Girard… »
Il n'a même pas laissé cet homme finir sa phrase : Gabriel a arraché le coffret des mains de l'homme et me l'a lancé en pleine figure, sous les yeux de tous.
« Clémence Girard, présente tes excuses à Juliette. »
« Sinon, même si notre famille ne vaut pas celle des Girard, je refuserai cette union. Jamais je n'épouserai une femme aussi cruelle que toi ! »
Le coffret, soigneusement emballé, avait des coins durs. L'un d'eux m'a entaillé le menton.
Des exclamations ont éclaté autour de nous, mais personne n'a osé intervenir.
J'ai porté la main à mon visage : ma paume s'est aussitôt couverte de sang.
Le Gabriel que j'avais devant moi me semblait totalement étranger — exactement comme celui de ma vie précédente, celui qui m'avait déjà humiliée publiquement pour Juliette Primot.
Mon cœur s'est glacé lentement.
« Je ne m'excuserai pas pour quelque chose que je n'ai pas fait. »
« Très bien. Alors ne viens pas pleurer plus tard ! »
Gabriel a passé le bras autour de Juliette et ils sont partis ensemble.
Mes parents, affolés en voyant ma blessure, m'ont ramenée en urgence à la maison. On a appelé un médecin privé à venir sur-le-champs pour me soigner.
En les voyant si inquiets, j'ai ressenti un immense soulagement.
Heureusement, le Dieu m'avait offert une seconde chance - une chance de réparer mes erreurs.
Cette fois, mes parents étaient encore en vie. Et la fortune des Girard ne s'était pas encore évaporée dans les mains des autres.
Je devais rester aussi loin que possible de Gabriel Lemoine et Juliette Primot !
Quelques jours plus tard, la famille Morel a envoyé les cadeaux de fiançailles. Ils ont rempli la villa entière, du sol au plafond.
Parmi eux, un bracelet ancien, transmis de génération en génération, prouvait à quel point cette union comptait pour eux.
J'ai ressenti une vive émotion.
Dans ma vie précédente, la famille Lemoine savait très bien à quel point j'aimais Gabriel. Et pourtant, ils avaient raconté partout qu'ils ne voulaient pas de moi comme belle-fille — que j'avais insisté au point d'obliger leur fils à m'épouser.
Nous n'avions jamais eu de vraie cérémonie de fiançailles. Ils n'avaient offert aucun cadeau. Le mariage s'était résumé à un simple repas entre les deux familles.
Je me souvenais encore des remarques méprisantes de ses parents à table, du regard glacial de Gabriel.
Et maintenant, en voyant le respect de la famille Morel, j'étais encore plus reconnaissante envers la vie de m'avoir offert cette nouvelle opportunité.
Après réflexion, j'ai décidé d'aller moi-même choisir un cadeau de fiançailles pour David Morel.
Dans une boutique centenaire, je discutais avec un maître artisan du design des boutons de manchette, quand Gabriel Lemoine est soudain entré… main dans la main avec Juliette.
« Qu'est-ce que tu fais ici ? » a-t-il demandé, une expression de dégoût sur le visage.
Le maître artisan s'est empressé d'expliquer :
« Mademoiselle Girard souhaite personnaliser elle-même la tenue de fiançailles du futur marié. »
Gabriel a balayé les dessins d'un regard méprisant, avant de lever le menton.
« Je t'ai déjà dit que je ne voulais pas t'épouser. Peu importe ce que tu fais, ça ne changera rien. »
« Et puis, je déteste les boutons de manchette gravés. C'est vulgaire. »
J'ai baissé les yeux vers le dessin sur la table, où une lettre D était gravée. Il avait manifestement tout mal compris.
« En fait, ces boutons de manchette sont pour… »
« Gabriel, cette robe est magnifique ! »
Juliette venait d'apercevoir une robe rouge suspendue sur le côté. Elle l'avait contourné pour aller la toucher, les yeux brillants.
Le visage de Gabriel s'était immédiatement adouci.
« Si elle te plaît, on demandera au maître de t'en faire une pareille. »
« Mais je veux la porter ce soir, pour le concert avec toi. »
Sa voix, à la fois douce et enfantine, le faisait sourire. Puis, se tournant vers le tailleur avec un ton autoritaire :
« Faites vite les ajustements selon la morphologie de Juliette. On n'a pas de temps à perdre, le concert nous attend. »
J'ai froncé les sourcils.
« Gabriel Lemoine, c'est ma tenue de fiançailles. »
Mais il s'en moquait complètement.
« Je suis trop occupé pour perdre du temps avec vos histoires de fiançailles. »
Chapitre 3
« En plus, Juliette est bien plus faite que toi pour porter une robe aussi raffinée. »
Juliette, de dos, affichait un air hautain qu'elle ne cherchait même pas à dissimuler.
Mais ses mots se voulaient humbles :
« Mademoiselle Girard, si vous ne voulez pas me la prêter, ce n'est pas grave… Cette robe est si élégante, elle ne convient pas à quelqu'un d'aussi insignifiant que moi. »
« Ne dis pas n'importe quoi. Comment la femme que j'aime pourrait-elle être insignifiante ? Et Clémence, elle aussi n'a que ses parents pour se tenir droite. Elle n'a rien de si noble. »
Gabriel Lemoine a lâché cette phrase cinglante sans hésiter, puis a tendu la robe au maître tailleur.
Mais celui-ci, impassible, attendait toujours mes instructions.
Depuis des générations, notre famille, les Girard, était la plus fidèle et influente cliente de cette maison.
Son silence a mis Gabriel hors de lui.
« Tu… »
« Si Mademoiselle Primot la veut, alors qu'elle la prenne. »
Je l'ai interrompu.
Gabriel a enfin semblé se calmer un peu.
« Puisque tu montres enfin un peu de bon sens… Après le mariage, je pourrais t'accorder un dîner par mois. »
Il disait ça comme s'il m'offrait une aumône, une miette de sentiment, par pure pitié.
C'est à cet instant que j'ai compris. Depuis qu'il avait découvert que la famille Girard était la première parmi les grandes familles, tandis que les Lemoine étaient relégués hors du top dix, son attitude envers moi avait changé.
Autrefois, je l'aimais justement pour sa jeunesse rebelle, sa façon de voir les gens sans les mesurer à leur compte en banque.
Mais depuis, il n'avait cessé de me parler avec mépris, me reprochant de m'appuyer sur ma famille, me rabaissant sans cesse. Parce qu'il savait que je l'aimais, il se permettait de dire les pires choses.
Au fond, il était juste complexé.
En réalisant cela, un sourire m'est soudain venu aux lèvres.
« Gabriel Lemoine… Qui t'a dit que c'est toi que je comptais épouser ? »
Gabriel a esquissé un sourire dédaigneux, comme si je venais de raconter la blague du siècle.
« Depuis l'enfance, tu me cours après en me disant que tu m'aimes. Chaque année, ton vœu d'anniversaire, c'était de m'épouser à tes vingt ans. »
« Et maintenant que tu as enfin vingt ans, tu voudrais épouser un autre homme ? Tu n'y crois pas toi-même. »
Juliette, blottie dans les bras de Gabriel, s'est moquée à son tour :
« Quoique… Avec le statut des Girard, tous les héritiers du pays doivent se battre pour l'épouser. »
Gabriel a ri doucement :
« Même si tous les héritiers du monde veulent l'épouser, elle ne voudra être que ma femme. »
Ils se sont retournés, satisfaits, et ont quitté la boutique.
Juste avant de franchir la porte, Gabriel a lancé au tailleur :
« Envoyez la robe chez moi une fois modifiée. Et ces boutons de manchette ridicules, refaites-les en forme carrée. Et surtout — pas de gravure. »
Le maître artisan a fixé son dos qui disparaissait, puis a poussé un long soupir.
« Mademoiselle Girard… que dois-je faire ? »
« Si elle veut la robe, qu'elle la prenne. Ça me donne une bonne excuse pour en créer une nouvelle. »
Je me suis rassise pour continuer à dessiner.
« Quant aux boutons de manchette, ignorez-le. Ce n'est pas lui, le fiancé. Il n'a rien à dire. »
Le soir, j'étais invitée à une fête d'anniversaire.
En milieu de soirée, Juliette Primot est arrivée, comme toujours, en retard, escortée par les gardes du corps de Gabriel.
L'un d'eux tenait un sac plastique, qu'il a posé à mes pieds.
« Mademoiselle Girard, vous deviez être impatiente… Je comptais vous rendre la robe après le concert, mais Gabriel a insisté pour que je reste un peu dans la voiture avec lui… »
« Enfin bon, vous êtes connue pour votre grandeur d'âme, alors je suppose que ça ne vous dérangera pas ? »
J'ai baissé les yeux.
La robe de trois cent mille euros était là, froissée, comme une serpillière jetée en boule.
Et sur le tissu… des traces blanches, qui ne laissaient aucun doute.
Autour de moi, certains se sont indignés. D'autres se sont contentés de savourer le spectacle.
« Elle l'aime tellement qu'elle encaisse tout sans broncher… »
« Ça lui sert à quoi, son amour ? Gabriel n'a jamais aimé qu'une seule femme : Juliette. »
« Cette Clémence Girard, unique héritière des Girard, se rabaisse comme ça… À ce rythme, le groupe Girard portera bientôt le nom des Lemoine. »
J'ai détourné le regard, refusant de fixer l'horreur du sac.
Puis j'ai fait signe à un serveur.
« Jetez ça. Si Mademoiselle Primot aime cette robe, alors tant mieux pour elle. »
Mon ton était si calme que sa tentative de provocation s'est écrasée comme un coup de poing dans du coton.
Juliette a serré les poings avec rage et est allée s'asseoir à sa place, à la dernière table.