Chapitre 2
Le bourdonnement des voix emplissait l'air lorsque j'arrivai sur la vaste esplanade où se tenait le rassemblement. La clarté de la lune illuminait les visages des loups rassemblés, chaque lueur d'ombre et de lumière jouant sur leurs traits tendus. Mon cœur battait avec une force inhabituelle, comme si les battements résonnaient dans mes tempes. Autour de moi, des murmures passaient de bouche en bouche, porteurs d'intrigues et de spéculations.
Les meutes venaient de toutes les contrées. Certaines portaient les couleurs de leurs armoiries sur des capes épaisses ; d'autres arboraient des marques distinctives sur leur peau, des symboles anciens gravés dans la chair. Les Crocs d'Orage, eux, étaient reconnaissables sans artifices. Leur présence imposait naturellement le respect. Leur réputation n'était pas forgée sur des mots, mais sur des actes - brutaux, efficaces. Et, au centre de tout, se trouvait leur Alpha : **Ronan**.
Je sentis son arrivée avant même de le voir. Une tension palpable s'empara de la foule. Les discussions cessèrent comme si le vent avait volé toutes les voix d'un seul souffle. Il avança avec la grâce d'un prédateur en pleine possession de sa puissance, chaque mouvement calculé mais terriblement naturel. Il était grand, plus que je ne l'avais imaginé. Ses yeux d'un gris orageux balayèrent l'assemblée avec une intensité qui rendait difficile de soutenir son regard. Des mèches sombres encadraient un visage aux traits ciselés, durs comme la pierre.
« C'est lui, » murmura Myra à mon oreille, sa voix vibrante d'une excitation qu'elle ne dissimulait pas. « Ronan. »
Je ne répondis pas. Je ne pouvais pas. Mon souffle s'était coincé quelque part entre ma gorge et ma poitrine. Quand son regard croisa enfin le mien, tout changea.
C'était comme si le monde s'était arrêté.
Chaque son devint lointain, chaque mouvement autour de nous se fondit dans le néant. Il n'y avait plus que cette connexion invisible, puissante et terrifiante, qui me liait à lui. Mon loup intérieur, cette part de moi que je contrôlais si bien, poussa un hurlement de reconnaissance. Mon cœur battait si vite que j'étais certaine que tout le monde pouvait l'entendre.
Lui aussi sembla troublé, ses pupilles se dilatant légèrement, mais son expression resta impassible, froide. Un frisson glacé remonta le long de ma colonne vertébrale. Pourquoi ne ressentait-il pas ce que je ressentais ? Pourquoi cette distance, cette barrière glaciale dans ses yeux ?
Alors que je luttais pour retrouver mes esprits, il détourna le regard comme si de rien n'était, reprenant sa marche vers le centre de l'assemblée. Mon estomac se noua. Une chaleur brûlante envahissait ma poitrine, mais elle n'était pas faite de joie. Elle était alimentée par le doute et la confusion.
« Tu vas bien ? » demanda Myra en posant une main sur mon bras.
Je déglutis difficilement, mes pensées toujours embrouillées. « Oui... Oui, ça va. » C'était un mensonge évident, mais je n'avais pas la force de m'expliquer.
Ronan se tenait désormais sur l'estrade, dominant la foule avec une assurance implacable. Les regards se fixaient sur lui, certains admiratifs, d'autres envieux ou méfiants. Il attendit que le silence soit total avant de parler. Sa voix résonna, grave et pleine d'autorité.
« Loups de toutes meutes, » commença-t-il. « Nous vivons des temps incertains, et l'unité entre nous est plus vitale que jamais. »
Chaque mot était prononcé avec un poids qui donnait à son discours une gravité indiscutable. Mais je n'écoutais que distraitement. Mon esprit était prisonnier de cette sensation déroutante. Ce lien... C'était bien cela, n'est-ce pas ? Le lien de compagnon dont j'avais tant entendu parler ? Pourquoi alors semblait-il aussi indifférent, aussi distant ?
Je cherchais des réponses dans ses gestes, dans la moindre inflexion de sa voix, mais je ne trouvai rien d'autre que le masque d'un Alpha inébranlable.
Puis, il prononça des mots qui brisèrent tout le reste.
« Aujourd'hui, j'ai l'honneur d'annoncer mes fiançailles avec Lyra de la meute des Ombres Sanglantes. »
Le choc fut un coup de poignard si brutal que je crus vaciller. Autour de moi, les murmures éclatèrent, pareils à des éclairs dans une nuit d'orage. Mais tout ce que je pouvais entendre, c'était le rugissement de la douleur dans ma tête.
« Non, » murmurai-je, le mot s'échappant de mes lèvres avant même que je ne le réalise.
Myra se tourna vers moi, le visage figé dans une expression d'horreur mêlée de colère. « Il se moque de nous ou quoi ? Lyra ? Ce n'est qu'une manipulatrice... Une... »
Je n'entendis pas la suite de ses paroles. Mes pensées s'entrechoquaient dans un chaos insupportable. Le lien que je venais de ressentir avec lui, ce lien qui aurait dû être sacré, n'était-il qu'un mensonge cruel ?
Je levai les yeux vers Ronan, mais il ne me regardait pas. Son expression restait impassible, mais je pouvais déceler une tension infime dans la ligne de sa mâchoire. Lyra se tenait près de lui, un sourire triomphant sur ses lèvres rouges, ses doigts fins posés avec possessivité sur le bras de l'Alpha. Elle était belle, de cette beauté froide et raffinée qui inspirait l'admiration autant que la méfiance.
Elle savait.
Elle avait vu.
Et elle savourait chaque seconde de ma douleur.
Le silence me semblait lourd, oppressant. Chaque regard posé sur moi pesait comme une pierre qu'on m'aurait jetée en pleine poitrine. Les mots de Ronan résonnaient encore dans mes oreilles, des lames empoisonnées s'enfonçant plus profondément à chaque écho.
Fiançailles.
Avec Lyra.
Chapitre 3
Un rugissement brûlant montait dans ma gorge, mais je l'étouffai. Hurler ici ne ferait que donner aux autres une raison de se délecter davantage de mon humiliation. Je devais rester droite, digne, même si mes jambes tremblaient sous moi, même si mon cœur se fissurait comme un miroir brisé. Je serrai les poings si fort que mes ongles s'enfoncèrent dans la chair de mes paumes, mais la douleur physique n'était rien comparée au feu qui consumait mes entrailles.
- **Sélène, tu n'as pas à rester là, viens !** souffla Myra à mon oreille, sa main tirant doucement sur mon bras.
Je refusai de bouger. Mon regard restait fixé sur Ronan, comme si fixer cet homme pouvait lui transmettre toute la colère, la douleur, et l'incompréhension qui bouillonnaient en moi. Il ne me regardait toujours pas. Pas un seul coup d'œil. Son expression était celle d'un Alpha parfait, calculateur et froid, mais je savais. Je le sentais - il avait ressenti ce lien. Ce n'était pas possible autrement.
- **Il est pire qu'un lâche, je vais lui crever les yeux à cet imbécile !** gronda Myra, les poings serrés, ses griffes émergeant à moitié.
- Non... Non, laisse, Myra, murmurai-je, d'une voix si faible qu'elle se brisa presque.
- Laisse ?! Mais il vient de... de TE JETER devant tout le monde ! On a tous vu, on a TOUS senti ce qu'il s'est passé ! Et pourtant il... Je vais le faire saigner. Juste un peu. Promis !
Ses yeux brillaient d'une lueur féroce, et si je n'avais pas été aussi anéantie, j'aurais peut-être trouvé cela amusant. Myra avait cette capacité étrange à transformer même sa rage en une forme de comédie violente, mais ce soir, rien ne pouvait apaiser l'amertume qui s'était insinuée dans mon cœur.
- Tu te rends compte de ce qu'il a fait ? continua-t-elle sans attendre de réponse. Devant toute cette foutue meute, comme si tu n'étais rien ! Mais il va le regretter, Sélène, je te jure qu'il va le regretter.
Je secouai la tête, des larmes brûlantes piquant mes yeux, mais je refusai de les laisser couler. « Non. Ce n'est pas lui qui va regretter... C'est moi. »
Le silence tomba entre nous, aussi coupant qu'une lame fraîchement aiguisée. Myra cligna des yeux, abasourdie par mes paroles.
- **Qu'est-ce que tu racontes ?**
Je pris une longue inspiration, rassemblant le peu de dignité qu'il me restait. « J'aurais dû savoir. Croire aux contes de fées... À cette idée stupide d'un compagnon parfait, prédestiné... Tout ça n'a aucun sens. Rien n'a jamais eu de sens. »
Mais même en prononçant ces mots, je sentais l'amertume du mensonge dans ma bouche. Le lien, je l'avais senti. Il était réel, aussi certain que le soleil se lève à l'aube. Alors pourquoi... Pourquoi m'avoir rejetée ? Pourquoi Lyra ?
- **Oh, ce bâtard a senti la connexion, comme nous tous. Mais il est trop lâche pour l'affronter, trop préoccupé par ses foutues alliances politiques et ses jeux de pouvoir,** siffla Myra avec mépris. Ses yeux lançaient des éclairs, son loup prêt à bondir. « C'est Lyra qui lui a tourné la tête. Elle ne le mérite pas. Elle ne mérite RIEN. »
Je détournai les yeux, le cœur battant de rage et de désespoir mêlés. « Peu importe. Tout est fini maintenant. »
***
Dans l'obscurité d'un couloir retiré, à l'abri des regards, Ronan faisait face à Lyra. Les ombres dessinaient des motifs sinistres sur ses traits, accentuant la dureté de sa mâchoire serrée. Il n'y avait pas de chaleur dans ses yeux lorsqu'il la regardait, seulement une tension froide, contenue.
- **Je n'aime pas ton petit jeu, Lyra,** grogna-t-il, ses paroles comme un grondement prêt à éclater.
Elle sourit, ses lèvres fines étirées avec une satisfaction tranquille. « Oh, Ronan. Tout ce que je fais, je le fais pour nous. Pour notre avenir. »
- **Notre avenir ?** Il ricana, mais l'ironie dans sa voix était amère. « Ne me fais pas rire. Ce mariage n'a jamais été mon choix. »
- **Mais tu l'as accepté, n'est-ce pas ?** Elle s'approcha de lui, ses doigts traçant une ligne le long de son bras. Il recula légèrement, le dégoût visible dans son regard, mais elle ne se laissa pas décourager. « Tu sais que c'était la seule option. La seule qui puisse renforcer ta meute. »
- **Il y avait d'autres options.** Sa voix était basse, menaçante. « Et tu le sais. »
Lyra haussa les épaules avec désinvolture. « Peut-être. Mais elles ne servaient pas mes intérêts. »
Le silence entre eux devint lourd. Ronan serra les poings, ses griffes menaçant de percer la peau de ses paumes. « Tu n'es qu'une manipulatrice, Lyra. Un serpent dans l'ombre. »
Elle rit, un rire aussi froid que la glace. « Et toi, tu es faible. Tu parles de choix, mais tu n'as jamais eu le courage d'en faire un toi-même. »
***
Je quittai le rassemblement bien avant la fin, mes pensées tourbillonnant dans un chaos indescriptible. La décision grandissait en moi comme une flamme trop longtemps contenue. Il n'y avait plus de place pour l'attente, ni pour l'espoir. Mon avenir ne serait pas dicté par une prophétie ou un lien imposé par le destin.
Cette nuit-là, sous la clarté d'une lune témoin de ma douleur, je savais ce que je devais faire. Quitter la meute. Quitter cette vie.
Laisser tout derrière.