Chapitre 2
Amal avait l'impression que le monde entier était suspendu autour d'elle, figé dans une sorte d'attente silencieuse. Après l'annonce de son père, la journée était passée dans un brouillard épais. Elle avait traversé les heures sans vraiment les vivre, comme si tout ce qui se passait autour d'elle n'était qu'une ombre lointaine, une réalité qu'elle ne comprenait plus. Mais là, ce soir, elle se retrouvait dans le grand hall de la demeure, prête à rencontrer l'homme qui allait devenir son futur époux. Amjad.
Il était là, devant elle. Le simple fait de penser à ce nom suffisait à faire naître une angoisse sourde dans son estomac. Le mariage, ce concept si étranger, semblait encore plus irréel lorsqu'elle pensait à Amjad. Elle n'avait rien contre lui, bien sûr, mais tout en lui semblait aussi inaccessible qu'une montagne enneigée, imprenable et froide.
Le bruit des pas de son père résonna dans le corridor, et bientôt, il entra dans la pièce, suivi par un homme grand, d'une prestance indéniable. Amjad. Amal se figea. Il était encore plus impressionnant en personne. Il portait un costume sombre, une chemise noire parfaitement ajustée, et ses cheveux bruns étaient soigneusement coiffés, contrastant avec son regard perçant et glacial. Il avait l'air d'un homme forgé dans le marbre, une statue vivante, mais d'une froideur qui semblait l'éloigner de tout le monde.
Il la regarda un instant, ses yeux sombres scrutant ses traits avec une précision déconcertante. Amal sentit un frisson lui parcourir l'échine. Il n'était pas du genre à sourire, ni à chercher à être agréable. Son regard ne semblait ni bienveillant ni hostile, juste... indifférent. C'était comme si elle n'était qu'un élément dans un grand plan qu'il ne contrôlait pas entièrement, un simple ajustement nécessaire à son équilibre.
« Amal, » dit-il enfin, d'une voix basse, presque détachée. Il avait un accent, mais ses mots étaient clairs, chacun d'eux pesant lourdement dans l'air. « Je suppose que nous devons nous rencontrer. »
Amal sentit la chaleur de ses joues monter en elle, mais elle ne dit rien. Elle n'osait pas répondre, prise entre l'envie de fuir et la crainte de se montrer encore plus faible. Elle s'éclaircit la gorge avant de murmurer, presque à elle-même, « Oui, nous devons. »
Son père, qui se tenait derrière Amjad, observa un instant les deux jeunes gens. Un silence pesant s'installa dans la pièce, amplifiant la tension qui pesait sur eux. Finalement, il prit la parole, sa voix ferme, comme s'il attendait que cette rencontre se passe sans heurts.
« Amal, Amjad est l'Alpha d'une grande meute, » dit-il, avec une certaine solennité. « Ce mariage n'est pas une simple formalité. C'est une alliance stratégique. Nous en avons parlé longuement. »
Amjad inclina légèrement la tête en signe de respect, mais son expression ne changea pas. Il n'avait pas l'air d'être quelqu'un qui se laissait guider par les émotions. C'était un homme de calcul, un stratège, et il l'exprimait clairement dans chaque geste qu'il faisait. Amal se sentit un peu perdue sous ce regard impénétrable. Son cœur battait à tout rompre, et chaque minute passée dans cette pièce la rapprochait d'un futur qu'elle n'avait pas choisi, mais qui semblait inévitable.
Amjad s'approcha lentement, son regard toujours ancré dans le sien, comme s'il pesait chaque mouvement qu'elle faisait. Amal resta figée, son corps tendu, incapable de réagir autrement que par cette agitation intérieure qu'elle essayait de masquer. Mais c'était difficile. Tellement difficile.
« Je sais que ce n'est pas ce que tu avais imaginé, » commença-t-il, enfin. Sa voix était froide, sans compassion, mais il ne semblait pas avoir l'intention de l'humilier. Plutôt, il énonçait un fait, une évidence. « Mais nous n'avons pas le choix. C'est pour le bien de ta meute, et pour le nôtre. »
Amal leva les yeux vers lui, cherchant à capter un peu d'humanité dans cette froideur. « Et tu penses que c'est facile pour moi ? » dit-elle, presque sans le vouloir. « Tu penses que je suis prête à... ça ? » Elle s'arrêta, ne voulant pas terminer sa phrase. Le mariage. La soumission. Le devoir. Un mot qu'elle ne comprenait plus.
Amjad ne répondit pas tout de suite. Il observa son visage, comme s'il cherchait quelque chose dans ses traits. Puis, un léger mouvement de ses lèvres, à peine perceptible, sembla exprimer un dédain subtil.
« Je ne pense rien, » répondit-il, son ton sec. « Ce n'est pas une question de facilité. C'est une question de devoir. Nous avons tous des rôles à jouer. »
Amal sentit une chaleur d'indignation s'emparer d'elle. Comment osait-il parler de cette façon ? Comme si elle n'était qu'une simple pièce dans un jeu d'échecs, une valeur à déplacer en fonction des besoins du moment. Elle chercha ses mots, mais rien ne semblait pouvoir désarmer cet homme. Il était impénétrable.
« Tu as tout prévu, n'est-ce pas ? » dit-elle, la voix tremblante de colère contenue. « Ton mariage avec moi, ce n'est qu'une formalité pour toi. Tu n'as même pas l'air de t'intéresser à ce que je ressens, à ce que je vis. »
Il haussait les épaules légèrement, comme si cela n'avait aucune importance. « Ce que tu ressens ne change rien à la situation, » répondit-il froidement. « Nous faisons ce que nous devons faire, même si ce n'est pas agréable. »
Un silence lourd s'abattit sur eux, une chape de plomb qui étouffait leurs paroles et leurs émotions. Amal baissa les yeux, incapable de soutenir son regard. Elle avait l'impression que chaque mot qu'il prononçait la clouait davantage à un destin qu'elle ne comprenait pas. Elle aurait voulu hurler, lui dire qu'elle n'était pas une chose à échanger, une marchandise qu'on pouvait vendre pour le bien d'une meute. Mais elle ne pouvait pas. Ce serait futile. Son père, la meute, tout semblait avoir été décidé pour elle bien avant qu'elle ne puisse exprimer le moindre avis.
Finalement, elle leva les yeux vers lui une dernière fois, son regard empli de défi et de résignation mêlés. « Très bien, » dit-elle, la voix brisée mais déterminée. « Je ferai ce qu'il faut. Mais ne t'attends pas à ce que je sois heureuse de ce mariage. »
Amjad la fixa quelques secondes sans dire un mot. Puis, d'une voix presque imperceptible, il répondit : « Je ne t'attends pas à être heureuse. Je m'attends à ce que tu fasses ce qui est nécessaire. Rien de plus. »
Il se tourna alors, sans un regard de plus, et se dirigea vers la porte. Amal le regarda partir, un sentiment de vide immense s'emparant de son cœur. Ce mariage n'était plus qu'un fardeau qu'elle porterait, sans espoir ni désir. Mais elle savait aussi qu'elle n'avait pas le choix. Et cela, plus que tout, était la pensée la plus insupportable de toutes.
Chapitre 3
La nuit tombait lentement sur la demeure d'Amjad, et l'air dans les couloirs semblait plus lourd qu'à l'habitude. Le vent se levait doucement dehors, agitant les rideaux, mais à l'intérieur, c'était une atmosphère d'oppression qui régnait. Amal avait passé les dernières heures dans sa chambre, à tourner et retourner dans son esprit ce qui s'était passé plus tôt dans la journée. La rencontre avec Amjad, la froideur de ses mots, le vide qu'elle ressentait dans chaque interaction avec lui. Elle n'arrivait pas à comprendre comment tout avait pu basculer si vite. Un mariage. Elle avait été prête à faire face à la trahison de sa sœur, à la perte de ce qu'elle croyait être son avenir, mais là, face à cet homme, elle ne savait plus où elle en était. Tout lui échappait.
Et puis, il y avait cette pression qui l'écrasait, cette pression qui venait de son père, de sa mère, de la meute d'Amjad. Tous attendaient d'elle qu'elle accepte ce mariage comme un fait accompli, comme si tout était déjà écrit dans les étoiles. Mais pour elle, rien n'était aussi simple. Elle n'était pas prête à se soumettre à cette vie. Pas prête à épouser un homme qu'elle ne connaissait pas, qu'elle n'aimait pas.
La porte de sa chambre s'ouvrit brusquement, et son père entra sans frapper, l'air déterminé, mais aussi un peu fatigué, comme si la tension qui régnait dans la maison avait épuisé ses dernières réserves de patience. Il la fixa un moment, ses yeux d'un bleu glacial, habitués à la discipline et à l'ordre, se posant sur elle avec une intensité qu'elle avait du mal à supporter.
« Amal, il est temps que tu comprennes la situation, » dit-il enfin, sa voix grave et autoritaire. « Ce mariage n'est pas une option, c'est une nécessité. La meute a besoin de stabilité, et toi, tu as besoin de sécurité. Tu fais partie d'une dynastie, et il est temps que tu prennes ta place. »
Amal se leva brusquement, son cœur battant la chamade. Elle n'en pouvait plus de ce discours. De ces mots qu'on lui répétait depuis son enfance. Sécurité. Stabilité. Mais à quel prix ? À quel prix tout cela ?
« Et si je ne veux pas de cette sécurité ? Et si je ne veux pas être la pièce dans ce jeu de pouvoir ? » s'écria-t-elle, sa voix brisée par la colère et la frustration.
Son père la fixa longuement, et pour un instant, elle crut qu'il allait exploser de colère. Mais il se contenta de soupirer, comme s'il en avait assez. « Ce n'est pas toi qui choisis, Amal. Nous n'avons jamais choisi. C'est la tradition, c'est la meute. Nous n'avons pas le luxe de choisir nos alliés, surtout pas maintenant. »
Il s'approcha d'elle, posant une main ferme sur son épaule, comme pour lui transmettre une force qu'elle ne ressentait pas. « Tu fais ce qui est juste pour la meute. Ce mariage est l'option la plus viable, et je ne veux pas entendre d'objection. Amjad est un Alpha puissant, et il protégera notre lignée. »
Amal sentit la douleur de ses paroles, et la froideur de l'acier de ses décisions. Elle était une simple pion, et il n'y avait aucune place pour le cœur dans cette équation. Ses yeux s'embuaient de larmes qu'elle ne voulait pas laisser couler, mais la frustration était trop grande. « Alors, vous m'utilisez comme monnaie d'échange. C'est ça ? » dit-elle dans un murmure, la voix tremblante.
Son père la regarda sans répondre, et avant qu'elle ne puisse répliquer, il tourna les talons, la laissant seule avec sa douleur. Amal se laissa tomber sur son lit, les poings serrés, tentant de maîtriser les sanglots qui montaient en elle. Elle avait l'impression que son monde s'effondrait autour d'elle. La trahison de sa sœur, le mariage forcé avec Amjad, tout cela l'étouffait.
À ce moment-là, la porte s'ouvrit à nouveau, et cette fois, c'était Amjad qui entra. Il se tenait sur le seuil, dans le cadre de la porte, l'air aussi distant qu'à leur première rencontre. Il portait un manteau sombre, ses cheveux sombres tombant légèrement sur son front, mais ses yeux... Ses yeux étaient durs, froids, presque inaccessibles. Il la regarda un moment en silence, comme s'il attendait qu'elle lui dise quelque chose. Mais elle ne dit rien, restée là, sans voix, les bras croisés autour d'elle dans une posture défensive.
« Ton père m'a demandé de te remettre ce document, » dit-il enfin, rompant le silence de sa voix basse et métallique. Il avança vers elle et déposa un épais dossier sur la table de chevet. Amal le fixa un instant, ses yeux se posant sur l'intitulé du document : « Contrat de Lune. » Elle ressentit un frisson glacial la traverser. Ce n'était pas simplement un contrat de mariage. C'était quelque chose de plus sombre, de plus contraignant.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-elle, sa voix faible malgré elle.
Amjad se pencha légèrement en avant, ses bras croisés sur son torse. « C'est le contrat qui scelle notre union, » répondit-il, presque avec indifférence. « C'est formel, légal, et il stipule les conditions de notre mariage. Aucun sentiment. Aucun attachement. Ce n'est qu'une formalité. Une formalité nécessaire. »
Amal sentit un poids sur ses épaules. Elle n'avait jamais envisagé qu'il puisse être aussi direct, aussi dépourvu de tout semblant de romance ou de douceur. Il n'y avait pas de place pour l'amour ici. Seulement pour les obligations, les devoirs. Et cette idée la fit suffoquer. Elle baissa les yeux, fixant le contrat devant elle. Chaque mot semblait la faire s'enfoncer davantage dans la douleur. Ce n'était pas un mariage. C'était un acte de soumission.
« Je... je ne veux pas de ce mariage, » murmura-t-elle, sa voix brisée. « Je n'ai jamais voulu ça. Je ne peux pas accepter... accepter de devenir une simple marchandise dans ce jeu de pouvoir. »
Amjad ne répondit pas immédiatement. Il resta là, silencieux, observant chaque émotion qui traversait son visage. Puis, d'un ton plus calme, presque compatissant, il dit : « Tu n'as pas le choix, Amal. Ce n'est pas moi qui ai décidé cela. Ni toi, ni moi n'avons le contrôle. Mais il est inutile de lutter contre cela. La meute a besoin de cet engagement, et tu as un rôle à jouer. Même si ce n'est pas celui que tu rêvais. »
Amal leva les yeux, mais il n'y avait aucune chaleur dans son regard. Seulement une froide acceptation de la réalité, une réalité qu'il semblait avoir intégrée depuis longtemps. Il n'y avait pas de place pour la rébellion, pas de place pour le rêve. Elle n'était qu'une pièce dans un puzzle qu'il ne contrôlait même pas entièrement.
« Alors, je n'ai pas le choix, » dit-elle, la voix tremblante. « Je dois accepter ce... mariage. Même si cela me détruit. »
Amjad la fixa un instant, comme s'il cherchait quelque chose dans ses yeux. Puis, il hocha lentement la tête. « Oui, » répondit-il, sans émotion. « Tu dois accepter. Parce que c'est ce qui est nécessaire. »
Amal prit une profonde inspiration, se levant lentement. Elle s'approcha du dossier, ses mains tremblantes alors qu'elle en saisissait le contenu. La signature. Ce fut comme une déchirure dans son âme, mais elle ne pouvait pas revenir en arrière.
Avec une ultime hésitation, elle signa le contrat. Ce n'était pas un choix. Ce n'était qu'une nécessité. Une nécessité imposée par ceux qui la dirigeaient, ceux qui contrôlaient son destin. Et dans un souffle coupé, elle se tourna vers Amjad, ses yeux noyés de larmes, mais d'une détermination glaciale.
« Je le fais, » dit-elle, sa voix ferme, bien que brisée. « Je vais porter ce fardeau. »
Amjad ne dit rien, se contentant de la regarder, sans un mot, sans un regard de réconfort. C'était un acte de soumission, et dans ses yeux, elle vit une tristesse qui ne venait pas de lui, mais de ce monde impitoyable dans lequel ils étaient tous piégés.