Chapitre 2

J’osai à peine imaginer l’odieux personnage à qui ces traîtres infâmes venaient de me promettre. Un moustachu barbu et ventripotent. Un libidineux immoral. Un idéologue à la verve acérée psychologiquement instable. Un eunuque impotent m’aurait rendu service mais restait, pour l’heure, un vœu pieux. Je tournai les talons, non sans les avoir tous deux chaleureusement remerciés pour l’affection sans borne qu’ils me portaient. Puis je me hâtai dans la cuisine pour préparer la table mais surtout pour mettre au point les premiers détails d’une fugue inopinée.

Lorsqu’enfin mes parents quittèrent le domicile pour vaquer à leurs occupations respectives, je farfouillai dans les tiroirs de leur suite conjugale. Je dénichai, par le plus grand des hasards, le fameux billet doux du prétendant grabataire. D’un terne aussi affligeant que pathétique, la feuille à carreaux cocotait l’eau de toilette bon marché. À l’évidence, l’islamiste était un homme de lettres, si vous me permettez une antiphrase.

Si le dieu qu’il invoquait en préambule de ses envolées désolantes existait bel et bien – ce qui restait à prouver –, j’espérais qu’il entende mes prières. Il devait bien y avoir une échappatoire à ma sentence. Je me décidai à faire part de mes émois aux seules personnes en qui j’avais toute confiance. Enfin, une confiance plus borgne qu’aveugle puisque je ne sous-estimais jamais vraiment la fourberie dont mes deux sœurs étaient capables.

Je les convoquai sur le champ pour une réunion au sommet. Dans un préambule éploré, je leur rapportai l’injonction maritale qui venait de m’être imposée. Comme j’avais reproduit à l’identique la note parfumée sur un bout de papier, je m’empressai ensuite de leur en faire une lecture facétieuse en prenant l’accent pied-noir.

« Louanges à toi, Ô le miséricordieux qui règne sur Terre comme dans les cieux, car de poussière nous retournerons à la poussière, mais surtout les mécréants qui erreront dans les abysses infâmes de la damnation éternelle.

Salut à vous, misérables géniteurs qui voudrez bien prendre connaissance de l’attestation sur l’honneur qui suit.

Louanges réitérées au créateur de toutes choses.

Je soussigné Abdullah Ben Abdulila, islamiste, imam autoproclamé, octogénaire respecté de la communauté salafiste et catéchumène convaincu, fils légitime d’Abdullah Senior et de Fatima, consent par la présente à prendre pour légitime seconde épouse, une de vos trois filles (à discrétion de l’autorité paternelle comme le précise une sourate). Les tâches liées à cet engagement nuptial incluent : l’usufruit absolu sur la personne précitée, un droit de cuissage étendu à la fratrie, les coups et blessures malencontreusement infligés à la plaignante, l’obligation de corvées domestiques, le port d’un voile intégral qui couvrira les velléités adultères de la nymphomane, le droit à la répudiation immédiate en cas de subterfuges et la lapidation éventuelle de la scélérate en cas de légitime défense.

Le montant de la dot vous sera notifié lors de la cérémonie officielle. L’association n’accepte ni le paiement par carte ni par chèque. Merci de prévoir des liquidités et de bien vouloir nous renvoyer l’original du certificat de virginité par retour de courrier.

Pour faire valoir ce que de droit. »

L’aînée réfléchit à la situation dans laquelle je me trouvais désormais. Dans un élan fraternel, et parce que, des trois, elle était la moins farouche, je tentai de la convaincre du potentiel marital du séducteur islamiste. Je lui vantai son franc-parler évident, la probabilité statistique du trépas prochain du vieillard et un envol prématuré et inespéré du nid familial. Rien n’y fit. J’arguai que le port d’un voilage en acrylique lui permettrait de masquer la surproduction de sébum qui lui suintait le visage. Qu’elle avait ingrat, ajoutai-je pour clore ma plaidoirie. Elle me décocha une droite que j’esquivai d’un coup de pied habile. Dans ma dérobade pourtant astucieuse, je perdis l’équilibre et envoyai mon coude dans la prunelle de la benjamine. La prunelle des yeux de ma mère. S’en suivit une mélopée pleurnicharde entremêlée de trémolos aigus qui n’annonçaient rien de bon. Je lui couvrais la bouche en la menaçant de bricoles à venir lorsque ma mère franchit le seuil de la pièce et attrapa la pleureuse dans ses bras, une poignée de mes cheveux de la main droite, l’oreille de l’aînée de la gauche. Elle en traîna une jusque dans la cuisine, déposa l’autre devant la porte de la salle de bain et nous ordonna de nettoyer les lieux de fond en comble tandis qu’elle cajolait la fayote qui pleurait encore.

En farfouillant dans un tiroir de la salle de bain, je tombai sur un article de presse qu’on avait oublié là. J’envoyai l’éponge en paille de fer dans le lavabo et décidai d’en entreprendre la lecture.

Un quotidien des plus sérieux (Le Mondepour ne pas le citer) annonçait le démantèlement sur le territoire national d’un réseau de pédophiles lubriques si vous me permettez un pléonasme cette fois. Selon l’éditorialiste, les prédateurs obscènes qui œuvraient dans l’ombre bleue de leur écran-minitel représentaient un panel socioprofessionnel des plus prometteurs. Parmi la clique des vicelards, on retrouvait au hasard d’un clic des retraités philatélistes, des enseignants dévoués corps et âme à la cause éducative, des pères de famille épanouis et j’oublie sûrement deux ou trois prêtres touchés par la grâce. Toutefois, au détour d’un alinéa, je découvris, à ma grande stupeur, le patronyme surcomposé (Tariq Ben quelque chose) d’un imam du coin. Un homme exquis, par ailleurs, qui prie cinq fois par jour, prêche à ses disciples avec ferveur et verse l’aumône le vendredi quand il ne part pas dans les bois en imperméable.

Un instant, je goûtai aux délices éphémères de l’espérance. Le fameux : et si ? Se pourrait-il que l’immonde briscard dont j’étais la promise fut un des leurs ? Je savourai l’instant où je lui annoncerais que j’avais passé l’âge d’or de l’ingénue impuberté tant convoitée par sa meute puisque j’allais sous peu fêter mes dix-huit ans. Enchantée par la perspective d’une éventuelle rétractation nuptiale, je me rendis en sautillant dans la cuisine où j’interrogerai ma mère.

Je retrouvai la marâtre tout occupée à éplucher ses légumes. Le foulard élimé qu’elle nouait sur la tête lui faisait office de tablier capillaire. Je lui fis remarquer, puisqu’elle ne me demandait pas mon avis, que le port d’une burka intégrale lui permettrait de se prémunir de toute odeur tenace qui voudrait s’incruster sur son cuir chevelu. Qu’elle avait délicat. Elle m’envoya à la figure le premier objet non contondant qu’elle trouva sous la main. En l’occurrence, une cuillère en bois qu’on pourrait dater au carbone quatorze et avec laquelle elle calait la porte du four à gaz. Elle rata sa cible. Je l’avais malheureusement connue plus adroite dans ses salves et je fus soulagée de constater que le temps qui passait œuvrait en ma faveur. Je ramassai l’ustensile que je pris soin de ranger dans le fond d’un tiroir. Puis, je m’assis en face d’elle et exigeai le pedigree exhaustif de l’éventuel pédéraste. Elle me regarda avec des yeux ronds et me demanda, dans sa langue, ce que ça voulait dire. Je soupirai et repris l’énoncé en ces termes et dans ma langue.

— Tu sais quoi du type que je dois épouser ? Il aime les enfants ?

Elle se contenta de hausser les épaules sans me répondre. J’insistai. Je restai quand même sur le qui-vive car je savais que, parmi la longue liste des attitudes qui l’insupportaient, revenir lourdement à la charge occupait les premières places. Elle finit par lever les yeux au ciel et se dirigea vers l’étagère sur laquelle elle rangeait ses épices orientales. Elle attrapa le petit pot de purée de piment rouge qu’elle gardait pour les grandes occasions, ouvrit le tiroir d’où elle tira une large cuillère à soupe et s’approcha de moi d’un air menaçant. Le doux souvenir de papilles gustatives calcinées me revint en bouche, merci Marcel, et je déguerpis sans demander mon reste.

Chapitre 3

De retour dans la chambre que je partageais avec une de mes sœurs, je décidai de faire la liste des incessantes brutalités domestiques dont j’étais la proie depuis ma plus tendre enfance. Je luttai un instant entre une amnésie salutaire et une imagination délirante. Ce qui suit pourrait être le fruit de l’une comme de l’autre. Le bronze revenait, sans conteste, à la babouche paternelle dont j’esquivai les coups avec une maestria admirable. J’en tirai par ailleurs une certaine fierté. La pauvre chose avait dû être rapiécée par des bandes d’adhésif orange assorti au jaune délavé du cuir bas de gamme mais personne n’avait eu le cœur de s’en débarrasser. Elle attendait des jours meilleurs au fond d’un placard. Venait ensuite le martinet fait maison. Nous le redoutions toutes. Une douzaine de lanières de cuir souple nouées par un élégant revêtement en plastique vert pomme qui vous lacérait les chairs en un claquement sinistre. Timorée de nature, j’optai en règle générale pour une fuite immédiate assortie d’une litanie de pardon, je le referai plusdont je ne pensais évidemment pas un traître mot. Je vous passe les becquées de piment fort ingérées de force et les vols planés d’ustensiles divers pour en venir aux coups volontaires portés contre mon intégrité physique. Ils furent légion. À l’époque, sans être frêle, je n’étais pas d’une corpulence robuste. Il suffisait que mon père, d’une vélocité prodigieuse pour son âge avancé, m’attrape par les cheveux pour que je ne puisse plus me défaire des griffes qui m’enserraient le crâne. Une pluie de coups bien sentis (je ne vous le fais pas dire) s’abattait soudain, agrémentés à discrétion d’une volée de gifles qui me cinglaient les joues. Je parais du mieux que je pouvais l’odieuse offensive de l’homme-orchestre en me promettant qu’un jour, je lui mettrai une bonne raclée à mon tour. Dès qu’il relâchait son emprise, je me retirais en zigzaguant dans ma chambre où je passais le reste de la soirée à pleurnicher sur l’ingratitude de mon cruel sort.

Pour mon équilibre mental, j’avais dû imaginer un scénario que je vous soumets ici, puisqu’on se dit tout. L’intrigue étant que j’avais été adoptée. Mes parents biologiques et légitimes, un couple de stars du cinéma hollywoodien en villégiature dans le sud de la France – les deux avaient été nominés aux Oscars – avaient pris à leur service la grosse dame à foulard qui prétendait aujourd’hui être ma mère. Elle occupait les fonctions de bonne à tout faire mais, à ses heures perdues, dérobait l’argenterie américaine et les babioles de valeur qu’elle refourguait à un maquereau sans scrupule. La même fripouille qui prétendait être mon père. Un soir maudit que mes parents se rendaient à une avant-première prestigieuse, les compères profitèrent de leur absence pour me voler à mon tour. Cette version était corroborée par les dires de mes sœurs qui m’informèrent un jour et sans ambages qu’on m’avait trouvée dans une poubelle.

Mais de toutes les brutalités domestiques que je supportais bon gré, mal gré, l’ignominie qui consistait à m’imposer un islamiste pour époux fut la goutte d’eau qui me fit chavirer. Je me voyais mal vêtue d’un linceul noir qui me couvrirait le corps, à astiquer d’eau de javel le trente-mètres carrés d’une HLM délabrée, à moucher une marmaille de galopins sans vergogne (même pour des allocations familiales mirobolantes, pécule qui me faisait cruellement défaut à cette époque) et à assassiner mes voisins dans la rue.

J’avais plutôt le désir d’exhiber des courbes séductrices et d’affrioler la gent masculine de mon sourire à fossette, accompagné de clins d’œil suggestifs pour les plus récalcitrants si l’envie m’en prenait.

Ce jour-là, en silence, je m’insurgeai en faux et décidai d’élaborer un plan machiavélique pour me sortir de ce bourbier. Mais d’abord, il me fallait lire Machiavel. Et retourner sur les bancs de l’école. Ce que je ferai dès la rentrée de septembre. J’allais entrer en terminale littéraire avec la conviction intime qu’au terme de cette session, mes options seraient les suivantes. Un : entamer de prestigieuses études universitaires, deux : fuguer, trois : zigouiller l’islamiste et plaider la légitime défense ou la déficience mentale.

N’allez surtout pas croire ici que je tente de vous convertir à mon mode de pensées. D’autres s’en chargeront volontiers et avec un goût beaucoup plus aiguisé que le mien pour la subversion des esprits. Mais je m’égare !

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Mémoires d'une amnésique

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