Chapitre 2
Chapitre 2
1935, Bellac (Haute-Vienne), 6 ans plus tôt
Marie, jeune fille enjouée, est de retour à Bellac, où ses parents se sont installés après avoir quitté Paris, tous deux originaires de la Haute-Vienne.
Cet après-midi-là, accompagnée de sa cousine Louise, Marie décide de s’offrir une nouvelle coiffure ; elle est jeune et la vie s’ouvre devant elle.
Dans le petit salon de coiffure, un gramophone laisse échapper la voix de Lucienne Boyer qui chante Parlez-moi d’amour. Les yeux rêveurs, Marie rêve d’amour, elle aussi : elle a 23 ans, c’est une belle jeune fille à la silhouette élancée, très élégante et toujours chiquement vêtue. N’a-t-elle pas fait ses premiers pas de couturière dans les plus grandes maisons ? Son regard à la fois doux et déterminé attire bien des prétendants, mais sait aussi les tenir à distance quand ils se font un peu trop pressants.
Entraînées par cette chanson, Marie et sa cousine reprennent en cœur le refrain :
Parlez-moi d’amour
Redites-moi des choses tendres
Votre beau discours
Mon cœur n’est pas las de l’entendre
Pourvu que toujours
Vous répétiez ces mots suprêmes
Je vous aime…
Tout à coup, des applaudissements retentissent, sous l’œil amusé des clientes. Deux jeunes hommes de la 2elégion de la Garde Républicaine Mobile viennent d’entrer dans le salon et se tiennent debout près de la porte, déjà sous le charme des deux jeunes chanteuses.
— Quel joli timbre de voix !
— On dirait deux rossignols au printemps ! répond l’autre jeune homme.
Louise pousse Marie du coude en riant, tout en admirant les beaux légionnaires dans leur uniforme.
— Regarde, Marie, comme ils sont beaux !
— Louise, tiens-toi un peu ! Que vont-ils penser si tu les regardes comme ça ?
Marie les remercie pour leurs compliments et se détourne, le rose aux joues. Elle décide de les ignorer. Ce sont des militaires et, malgré le prestige de leur uniforme, elle ne veut pas se laisser courtiser. Ils ont la réputation de vouloir s’amuser sans jamais s’engager. Ils sont comme les marins, une fille dans chaque port. Elle n’est pas si naïve. Ses parents l’ont bien mise en garde contre ces hommes qui ne veulent qu’une chose, s’amuser. Elle n’est pas une petite provinciale, elle est née et a vécu à Paris, alors on ne lui raconte pas n’importe quoi.
Malgré tout, elle ne peut s’empêcher de jeter des regards à la dérobée à ces deux jeunes hommes. L’un, surtout, l’a frappée. Il a un regard franc et doux, un sourire qui illumine la pièce.
— Puis-je me faire faire une coupe ? demande-t-il à la coiffeuse.
Marie et Louise se regardent et sourient en entendant cet accent chantant. Les deux compères s’approchent d’elles et se présentent tout en s’inclinant.
— Je m’appelle Étienne, dit le premier.
— Moi, c’est François, dit le second, en se tournant vers Marie.
Il plante son regard dans le sien et ce qu’elle y lit la trouble au plus profond d’elle-même.
Sans en attendre plus, ils prennent place un peu plus loin, en attendant que la coiffeuse s’occupe d’eux.
— Tu as vu, Marie, le grand brun, comme il t’a regardée ? Comment fais-tu pour rester aussi calme ? C’est peut-être le prince charmant qui vient de croiser ta route !
— Arrête tes sottises, ce sont des soldats, aussi mignons soient-ils, quel avenir avec eux ? De plus, tu connais leur réputation…
— Oui, je sais, mais n’empêche : ils sont très beaux et si distingués.
Le gramophone grésille, Lucienne Boyer s’est tue et les deux jeunes filles décident d’aller faire les boutiques.
Le cœur léger, elles ne pensent qu’à s’amuser et à plaisanter : le privilège de l’âge !
Le soir, Marie, allongée dans son lit, repense soudain à ce François au doux accent. Elle revoit sa silhouette, son sourire et surtout son regard. Il a l’air différent des autres. Grand brun avecdes accroche-cœurs dans les cheveux, c’est vrai qu’il est craquant ! Marie se laisse aller dans le secret de sa chambre et, cette nuit, elle fera de beaux rêves !
C’est plein d’entrain qu’elle se lève ce matin-là. Elle a promis à sa cousine de la rejoindre pour aller se promener dans les rues de Bellac.
Bellac, ville natale de Jean Giraudoux. Après Paris, ça ressemble à un grand bourg, mais Marie s’y sent bien. Elle s’est rapprochée des gens qu’elle aime. Même si la vie frénétique de Paris et ses amies lui manquent quelquefois.
Marie sourit en pensant à ces quelques vers de Jean de La Fontaine qu’elle a lus. Dans une lettre à sa femme, il avait décrit ainsi son arrivée à Bellac :
Ce sont morceaux de rochers
Entés les uns sur les autres,
Et qui font dire aux cochers
De terribles patenôtres.
Des plus sages à la fin
Ce chemin épuise la patience.
Qui n’y fait que murmurer sans jurer,
Gagne cent ans d’indulgence.
C’est cette partie de son voyage qui, selon la tradition, lui aurait inspiré sa fable Le Coche et la mouche
Bellac est devenue une jolie petite bourgade avec sa rue commerçante où Marie déambule en riant avec sa cousine. Ce week-end, un bal est organisé et elles comptent bien s’y rendre. Pour cela, elles ont besoin d’une nouvelle robe et c’est enbavardant gaiement qu’elles arpentent la rue du coq. Tout d’un coup, le regard de Marie se fige, elle vient d’apercevoir la silhouette de deux militaires dans la vitrine du magasin devant lequel elles se sont arrêtées pour admirer les robes. Son cœur s’emballe, elle espère qu’il ne s’agit pas des deux militaires du salon de coiffure et en même temps, elle le souhaite.
— Bonjour, mesdemoiselles !
— Bonjour, répondent Marie et sa cousine.
Marie sent ses jambes trembler, elle ne contrôle plus ses émotions. Ce trouble qu’elle sent monter en elle et qui la fait bafouiller la met un peu en colère. Que se passe-t-il ? Elle, toujours si sûre d’elle, vit et ressent des sentiments étranges, jusqu’alors inconnus.
— Quelle belle journée, n’est-ce pas ?
— Oh oui ! répond Louise précipitamment.
Elle ne veut pas voir les deux jeunes gens partir et, en observant Marie du coin de l’œil, elle s’est bien aperçue de son trouble. Eh oui, Marie est tombée sous le charme du beau François !
Audacieuse, Louise engage la conversation et, sans en avoir l’air, évoque le bal qui doit avoir lieu le surlendemain.
Étienne et François échangent un bref regard et confirment qu’ils ont l’intention d’y aller faire un tour, n’étant pas de service ce soir-là.
— Nous ne connaissons personne ici à Bellac, nous ferez-vous le plaisir d’être nos cavalières ? demande Étienne à Louise.
Étienne aussi a remarqué le trouble de François et Marie. Il faut dire que François n’a plus qu’un sujet de conversation depuis sa rencontre avec les deux jeunes filles dans le salon de coiffure. Il n’a de cesse de vanter les charmes de Marie, sa silhouette gracile, son port de tête majestueux et ses yeux sombres qui feraient se damner tous les saints du paradis.
En outre, lui-même n’est pas insensible à Louise, son air mutin, son audace et même si elle n’est pas aussi jolie que Marie, elle possède néanmoins un certain charme.
— Allez, mesdemoiselles, vous n’allez pas laisser deux pauvres soldats seuls et désœuvrés.
— Vous avez l’air effectivement seuls, mais pas vraiment désœuvrés, avouèrent-elles en riant.
Promesse fut faite, ils se retrouveront vers 21 heures, samedi soir.
Les deux cousines continuent leurs emplettes tandis que les deux copains rejoignent leur caserne. Ils sont de garde ce soir et tout le lendemain.
Le samedi soir, alors que Marie et Louise se préparent pour le fameux bal, elles n’arrêtent pas de rire et d’imaginer que cette soirée sera sans doute la plus belle qu’elles vont vivre. Marie, plus tempérée, rappelle quand même à Louise que les soldats ne sont pas des gens sérieux et qu’il faut rester sur ses gardes.
— De toute façon, lui dit sa cousine, nos parents sont là pour nous le rappeler car il est hors de question d’aller au bal sans nos chaperons. Ce n’est pas correct pour de jeunes filles bien sur tousles points de vue, dit-elle en les imitant.
Marie éclate de son joli rire cristallin et les deux jeunes filles partent le cœur en fête, et des étoiles plein la tête avec toute l’insouciance de la jeunesse.
Arrivées au bal, elles cherchent François et Étienne du regard. Personne ! Déçues, elles prient en silence pour qu’ils ne soient pas de garde ce soir-là. Il ne faut pas oublier qu’ils sont militaires et que les ordres peuvent changer.
— Vous n’allez pas danser ? s’étonnent les parents des deux jeunes filles ?
— Si, si, répondent-elles fébrilement, tout en priant secrètement.
Vingt et une heures trente, alors qu’elles n’espèrent plus, Louise pousse Marie d’un coup de coude
— Regarde, là !
Marie aperçoit les deux compagnons en civil, pour un peu elle ne les aurait pas reconnus, un uniforme peut tout changer !
Au même moment, le regard de François croise celui de Marie qui semble hypnotisée.
Soudain, la fête semble plus belle à Marie et Louise. Elles attendent que les deux compères viennent les inviter à danser. À cette époque, il n’est pas de bon ton que de jeunes filles fassent le premier pas. Il faut que le garçon qui veut inviter une fille obtienne d’abord le consentement de la personne qui l’accompagne. François et Étienne font les choses dans les règles et c’est sur un air de valse qu’ils entraînent les deux cousines. Georges Sellers et son orchestre jazz, Musette, jouent « y a des p’tits bars »suivis par un autre succès d’Henri Garat « avoir un bon copain »sorti en 1930…
Marie se fond dans les yeux de François. Tout son corps frémit, elle peut y lire tant de belles promesses. Elle sait alors que cet homme-là est différent. Elle lit tant de chaleur et de franchise dans ses beaux yeux noisette ! La main dans la main, une autre main posée sur la cambrure de ses reins, leurs pas s’accordent si bien qu’ils sont, à cet instant, certains d’être faits l’un pour l’autre. Troublée, Marie n’a plus aucun doute. C’est LUI ! Comment est-ce possible, ils se connaissent à peine ?
Les valses et autres danses se succèdent et le temps passe si vite qu’il est bientôt l’heure de se quitter, ce qu’ils font avec regret, se promettant néanmoins de se revoir le lendemain.
— Dis-moi, Marie, qui est ce jeune homme qui t’a fait danser presque tout le temps ? demande le père de la jeune fille.
— Il s’appelle François et vient d’arriver à Bellac. Il fait partie de la Garde Républicaine.
— Un militaire ? Méfie-toi, ma fille, tu sais qu’ils ne sont pas forcément très sérieux et tu pourrais avoir de mauvaises surprises.
— Papa, je pense que François est différent, il a été très correct à chaque fois.
— Comment ça, à chaque fois ? Tu le connaissais déjà ? Marie ne veut pas mentir et se met à lui raconter les premières rencontres.
Son père avoue qu’il lui a effectivement fait bonne impression mais il se doit de la mettre en garde.
— Ne t’inquiète pas, papa, tu me connais, je ne me laisserai pas avoir par quelqu’un de malhonnête.
Son père sourit, car il voit bien les étoiles dans les yeux de sa fille, il l’a bien observée toute la soirée. Il sait encore reconnaître l’amour quand celui-ci frappe. Quelque chose lui dit qu’il ne finira pas d’entendre parler de ce François.
Marie se surprend à envisager sa vie avec François. Il a enflammé son esprit et son corps. Elle sent encore la douce chaleur de sa main dans le creux de ses reins et son corps frissonne. Elle découvre des sensations inconnues qui la chavirent. « Parlez-moi d’amour, redites-moi des choses tendres […] Pourvu que toujours vous répétiez ces mots suprêmes : je vous aime ! » Les paroles de Lucienne Boyer semblent écrites pour elle.
Chapitre 3
Chapitre 3
Samedi 22 août 1936
Les cloches de l’église d’Arudy, petit village des Basses-Pyrénées, sonnent à la volée.
François, majestueux dans son costume de Garde Républicain, attend au pied de l’autel celle qui aujourd’hui va devenir sa femme : Marie !
Tout le village est présent pour voir l’enfant du pays épouser cette belle « étrangère ». Seule, au fond de l’église, une jeune fille se morfond. Elle l’aurait bien épousé, elle aussi, son François. Pourquoi a-t-il ramené la Parisienne ? Qu’a-t-elle de plus qu’elle ?
C’est vrai que François a fait tourner bien des têtes et chavirer des cœurs. Il est si beau ! Aujourd’hui il ressemble à un prince.
Le cœur des jeunes Arudyennes est en deuil mais, avec toute leur tendresse, elles lui souhaitent d’être heureux avec celle qu’il a choisie.
Marie s’avance au bras de son père, tout aussi ému qu’elle, dans sa robe d’organdi, blanche, à coupe droite, ornée de dentelle. Un long voile de tulle tenu par les enfants d’honneur complète sa tenue. Elle ressemble à un ange descendu du ciel, elle paraît irréelle.
Elle ne voit rien ni personne et surtout pas les regards pointés sur elle. Elle n’a d’yeux que pour son prince.
François, quant à lui, se dit que ce n’est pas possible : il va se réveiller, elle est trop belle et distinguée pour lui. Il ferme alors les yeux, les ouvre de nouveau, elle est toujours là ! Alors c’est vrai ! Son cœur se gonfle d’amour, d’orgueil et de fierté.
En la regardant s’avancer, il fait la promesse devant Dieu et les hommes de l’aimer et la chérir toute sa vie. Merci, mon Dieu ! dit-il dans un murmure.
Arrivé devant l’autel, le père donne sa fille à son futur mari. Ce geste symbolique se fait dans un silence total. Les deux hommes se regardent et se sourient. Le père de Marie sait que François sera un bon époux. Il le lit dans ce regard franc et honnête et, malgré le pincement au cœur qu’il ressent, il sait qu’il a bien fait de donner son consentement pour sa seule et unique fille.
Dans cette église où il a été baptisé et a fait sa communion, François s’apprête à prononcer ce « oui » qui va sceller sa vie à celle de Marie.
L’orgue s’arrête et le curé commence son sermon.
À la question fatidique :
— François, voulez-vous prendre Marie, ici présente, pour épouse, l’aimer et la chérir dans la richesse et la pauvreté jusqu’à ce que la mort vous sépare ?
François jette un regard circulaire à la foule qui se masse dans l’église, suspendue à ses lèvres, puis plonge au plus profond des yeux de Marie en répondant un « oui, je le veux » qui sonne comme la plus grande des promesses.
Les yeux voilés de larmes et la voix pleine d’émotion, Marie à son tour fait la même réponse et la même promesse à son bien-aimé.
Jamais l’église d’Arudy n’a vu plus beaux mariés.
Après les félicitations de rigueur, la sortie de l’église se fait dans la joie et le soleil d’août brille de mille feux comme pour honorer ce jour si particulier.
Louise s’approche de sa cousine et lui murmure tout bas sur un ton moqueur :
— Ce sont des soldats, aussi mignons soient-ils, quel avenir avec eux ? De plus, tu connais leur réputation. N’est-ce pas ce que tu m’avais dit ?
Toutes les deux partent d’un éclat de rire complice.
— Merci d’avoir été mon témoin. Je te souhaite le même bonheur que le mien.