Chapitre 1
Dans notre vie antérieure, ma sœur Annick Dubost et moi avions recueilli deux œufs magiques.
Le sien avait donné naissance à un Serpent de Glace, le mien à un Phénix de Feu.
Elle s'était emparée sans vergogne de mon Phénix, mais l'Apocalypse de la Chaleur était survenue. Alors qu'Annick mourait de chaud, elle avait convaincu mon propre mari, ce Serpent de Glace, de m'étrangler.
Mais le destin nous avait ramenés pourtant au jour de l'éclosion.
Cette fois, Annick a choisi l'œuf du Serpent de Glace, certaine qu'il la protégerait de la fournaise.
Mais elle ignorait un détail crucial : pour conserver ses pouvoirs, un Serpent de Glace devait boire du sang frais… chaque jour.
J'ai rouvert lentement les yeux, stupéfaite de l'absence de la chaleur étouffante qui aurait dû nous envelopper. Le souvenir de ma mort précédente, le sang drainé, la vie étranglée, restait vivace dans ma mémoire.
Mon regard s'est posé sur le Serpent de Glace à mes côtés, et un frisson m'a parcouru l'échine.
Selon la tradition des Hommes-Bêtes, chacun devait épouser celle qui l'avait sauvé. J'aurais dû m'unir au Phénix de Feu, mais Annick, dégoûtée par l'apparence reptilienne du Serpent, me l'avait volé.
Le Serpent de Glace, comme son nom l'indiquait, possédait le pouvoir d'abaisser la température autour de lui dans un rayon de trois mètres.
Le Phénix, quant à lui, maîtrisait le feu.
C'était pourquoi, lors de l'Apocalypse causée par le réchauffement climatique, Annick était morte de chaud. Moi, protégée par le pouvoir du Serpent, j'avais été épargnée.
Mais dans son agonie, rongée par la jalousie, elle avait retourné la situation contre moi, affirmant que c'était moi qui avais volé son destin légitime. Et avant de succomber, elle avait convaincu mon mari Éden de me tuer.
Revenue au présent, je m'apprêtais à réclamer mon Phénix quand Annick m'a devancée, la voix suraiguë par l'excitation : « C'est moi qui ai fait éclore ce Serpent de Glace ! Je le veux ! Prends le Phénix ! »
En la voyant se cramponner avec avidité au bras reptilien d'Éden, j'ai compris : elle avait aussi voyagé dans le temps.
Alors que je m'inquiétais de la manière de récupérer le Phénix, elle venait de résoudre le problème à ma place.
La seule chose qu'Annick savait, c'était que le Serpent rafraîchissait l'air.
Le prix de ce pouvoir, elle l'ignorait : une soif quotidienne de sang humain.
Et son venin ? Une seule goutte dans le sang, et la mort elle-même semblerait une délivrance.
Lors de ma vie précédente, quand Annick avait poussé Éden à me tuer, mon corps était déjà rongé par ce venin. En un sens, je devrais presque la remercier de m'avoir offert une fin rapide.
Puisqu'elle y tenait tant cette fois-ci, j'allais lui accorder cette chance : celle de se faire mordre chaque jour par les crochets d'un Serpent assoiffé de sang.
La dernière fois, Éden n'était avec moi que par obligation, contraint par les lois ancestrales des Hommes-Bêtes. Notre mariage n'avait été qu'une formalité.
Mais aujourd'hui, à peine Annick avait-elle exprimé son choix qu'Éden s'est précipité à ses côtés, la langue fourchue frémissante. Il m'a toisée avec un dédain non dissimulé : « Charlotte, puisque Annick me réclame, je serai son époux. Cesse de t'accrocher à moi. »
J'ai plissé les yeux.
De toute évidence, Annick et moi, nous n'étions pas les seules à nous souvenir du passé.
Les paroles d'Éden ont rempli Annick d'une satisfaction arrogante : « Tu entends ? C'est son choix. Contente-toi de ton Phénix inutile. »
« Volontiers. Puisque tu insistes tant, qui suis-je pour te refuser cela ? »
En passant près de moi, Annick m'a jeté un regard de haut et a murmuré à mon oreille : « Au fait, tu ignores sans doute que l'Apocalypse de la Chaleur arrive. Si tu me supplies à genoux, je pourrai peut-être t'accorder la protection d'Éden. »
J'ai poussé un petit rire ironique.
Se pouvait-il qu'elle soit à ce point aveuglée ? Elle ne comprenait décidément pas pourquoi Éden l'avait choisie cette fois !
Chapitre 2
J'ai tourné mon regard vers Thierry, le Phénix blotti sur lui-même. La pauvre créature tremblait depuis son éclosion, et ce n'était qu'en entendant Annick réclamer Éden qu'il s'est légèrement calmé.
Lasse de leurs vaines querelles, je suis partie avec Thierry sans un regard en arrière.
Au bout d'un moment, il a osé enfin rompre le silence, d'une voix hésitante : « Charlotte... Tu me veux vraiment, moi ? »
Tendant la main pour caresser sa tête, je l'ai vu instinctivement se recroqueviller. Il a levé vers moi un regard empreint de terreur : « Pardon ! Je ne voulais pas... Ne me frappe pas, je t'en prie. »
Tout en parlant, il luttait visiblement pour contrôler les frissons qui le parcouraient, s'inclinant pour approcher sa tête de ma main.
« Thierry... Qu'est-ce qui t'arrive ? Pourquoi te frapperais-je ? »
Avait-il lui aussi vécu une renaissance ? Et lors de sa vie précédente...
« Dis-moi. Est-ce qu'Annick t'a... » ai-je tenté de comprendre.
« Non ! Pas elle ! Parle pas d'elle ! » Il s'est replié soudain sur lui-même, secoué de sanglots, comme si mes mots ravivaient une souffrance aiguë.
Sa réaction a confirmé mes soupçons : il avait subi les sévices d'Annick !
Je l'ai attiré contre moi, caressant doucement ses ailes pour l'apaiser : « Tout va bien, maintenant. Tout va bien. »
Peu à peu, sous l'effet de mes gestes rassurants, son corps s'est détendu.
« Rentrons à la maison. Mais... c'est assez loin, et l'endroit est isolé. Je crains de devoir te faire marcher un bon moment », ai-je dit, le cœur serré pour ce jeune Phénix.
Pour être honnête, la différence économique entre Annick et moi était abyssale. Elle avait soutiré par tous les moyens l'argent de nos parents, leur extorquant maison et voiture. Moi ? Je vivais encore dans un modeste appartement locatif.
Thierry a cligné des yeux, puis a proposé timidement : « Ce n'est pas grave. Si... si tu veux bien de moi, je peux te ramener en vol. »
Il s'est penché, m'invitant à monter sur son dos.
Timide, je suis restée un moment sans bouger.
« Ça ne me dérange pas, vraiment. Monte. Je t'emmène. »
Ne pouvant décliner son offre, je me suis hissée finalement sur son dos. « Je te guiderai », ai-je dis.
« Ce n'est pas la peine. Je sais où tu habites. »
Je me préparais à lui demander comment il le savait, quand il a annoncé simplement : « Charlotte, nous sommes arrivés. »
« Déjà ? » M'étonnant de sa vitesse, j'ai ajouté, « C'est plus rapide qu'un avion ! »
« Un avion ? Je suis un Phénix ! » a rétorqué Thierry avec une fierté juvénile, relevant la tête et m'offrant ainsi ma première vraie occasion de l'observer.
Son visage respirait une innocence propre à la jeunesse, bien loin du regard sombre et calculateur d'Éden.
« Je suis doué, non ? » m'a-t-il demandé, son regard trahissant une certaine attente.
Je n'ai pas pu retenir un soupir : « Thierry, tu es si doux, comment a-t-elle pu te traiter ainsi ? »
Face à son regard qui s'assombrissait, j'ai compris ma maladresse et me suis excusée précipitamment : « Désolée, Titi, je ne voulais pas en parler. »
Il a poussé un rire empreint d'amertume. « Titi… J'aime bien ce surnom. Charlotte, est-ce que je suis un Phénix vraiment inutile ? »
Sans attendre ma réponse, il a enchaîné, les mots se bousculant : « Annick disait que j'étais bon à rien, que je ne faisais qu'empirer la chaleur, qu'Éden était bien meilleur. Elle m'a arraché les plumes une à une, m'a piqué avec des aiguilles, m'a brisé le bec avec une pince… Et à la fin, elle a brisé mes ailes et m'a jeté dehors comme un déchet. Suis-je vraiment si mauvais comparé à Éden ? Pourquoi m'as-tu choisi, toi ? Tu ne me trouves pas inutile ? »
Je m'étais doutée des mauvais traitements, mais pas de leur cruauté.
C'était Annick qui avait choisi Thierry. L'Apocalypse de la Chaleur, personne ne l'avait prévue. Pourquoi rejeter toute la faute sur un Phénix innocent ?
« Non, Titi, écoute-moi bien. Tu n'es absolument pas comme elle l'a dit. Tu es formidable, bien meilleur qu'Éden. »
« Je sais que tu veux me réconforter, mais ça va mieux maintenant », a-t-il dit en forçant un sourire, comme pour me rassurer.
« Non ! Ce ne sont pas de vaines flatteries ! Je suis sincère ! Tu vaux mille fois Éden. Je vais te confier un secret. Moi aussi… J'ai voyagé dans le temps. »
Chapitre 3
Ses yeux se sont illuminés instantanément.
Je lui ai raconté alors tout ce qu'Éden m'avait fait subir dans notre vie précédente : comment il me soutirait mon sang jour après jour, jusqu'à m'ôter la vie.
Thierry a paru profondément troublé : « Comment est-ce possible ? Notre tradition exige une loyauté absolue envers celle qui nous a sauvés. Peu importe les épreuves, nous devons endurer. Enfreindre cette loi entraîne un châtiment terrible. Comment a-t-il osé ? »
J'ai secoué la tête, un sourire amer aux lèvres : « Je l'ignore. Mais Titi, de quel châtiment parles-tu au juste ? »
« Je ne connais pas les détails, seulement qu'il est… impitoyable. »
Je l'ai entraîné vers le canapé : « Laissons cela. L'Apocalypse de la Chaleur approche. Ne devrions-nous pas nous préparer ? »
Acheter des climatiseurs ? Inutile : le réseau électrique s'effondrerait dès les premières vagues de chaleur.
Finalement, creuser une cave profonde dans le jardin de ma maison familiale nous a paru la meilleure option. Les caves restaient fraîches en été, et surtout, elles ne dépendaient d'aucune source d'énergie externe.
Thierry, aussi rapide que robuste, a achevé une excavation de plus de cent mètres de profondeur en moins d'une semaine.
Et nous avions une heureuse surprise : nous avons trouvé une nappe phréatique !
Deux problèmes résolus d'un coup : un refuge contre la chaleur, et une source d'eau inépuisable.
J'ai grimpé sur le dos de Thierry pour descendre au fond de la cave.
Dès que nous avons atteint le fond, une fraîcheur bienfaisante m'a enveloppée, contrastant violemment avec la fournaise en surface.
Voyant que je frissonnais, Thierry a activé immédiatement son pouvoir, faisant monter la température ambiante à un niveau agréable.
« Titi, maintenant que l'abri et l'eau sont assurés, qu'en est-il de la nourriture ? » ai-je demandé.
« Rien de plus simple ! Je vais creuser une cave adjacente plus grande. Nous plantons les graines en surface maintenant : avec le soleil et l'eau, elles germeront parfaitement. Quand l'Apocalypse arrivera, je les transplanterai dans la cave où la température sera idéale pour leur croissance. Nous n'aurons besoin que de provisions pour un mois, le reste viendra de nos cultures. »
Suivant ce plan, Thierry et moi ont travaillé de concert et sont parvenus à tout préparer avant l'arrivée des chaleurs extrêmes.
Le jour J était pour le lendemain.
Blottie contre Thierry dans le grand lit de la cave, j'attendais l'épreuve.
À mon réveil, j'ai senti que la température avait notablement augmenté, passant de fraîche à doucement tiède.
Thierry s'est étiré dans le lit : « Enfin ! Je n'aurai plus à utiliser mon pouvoir. Tous ces jours à le maintenir m'ont épuisé, j'avais l'impression que mon sang allait se tarir. »
« Quoi ? Utiliser ton pouvoir consomme ton sang ? »
« Oui. Comme dépenser de l'énergie dans un jeu, utiliser nos pouvoirs puise dans notre sang. »
Je l'ai regardé, le cœur serré par le remords : « Pourquoi ne me l'as-tu pas dit plus tôt ? J'aurais simplement pu mettre plus de vêtements ! »
Après un mois à mes côtés, Thierry avait perdu sa timidité initiale. Il m'a pincé même la joue en souriant : « Je ne voulais pas que tu t'inquiètes. »
Je l'ai fixé, une vague d'émotions contradictoires m'envahissant.
Pourquoi une telle différence entre les Hommes-Bêtes ?
Lors de la vie précédente, je ne m'étais jamais plainte de la chaleur face à Éden. C'était lui qui, n'y tenant plus, avait activé son pouvoir. Mais il utilisait mon sang pour le faire !
À cette pensée, j'ai laissé échapper un murmure : « Je me demande comment Annick s'en sort. »
Selon le cours de la vie précédente, ce jour était celui où Éden allait faire d'elle sa proie pour la première fois.
Quel dommage de ne pas pouvoir la voir souffrir.
Comme s'il avait lu dans mes pensées, Thierry me dit : « Charlotte, j'ai quelque chose d'intéressant à te montrer. »
Il m'a tendu ensuite un miroir de bronze avec un air mystérieux.
« Qu'est-ce que c'est ? Un simple miroir ? »
Je l'ai retourné dans tous les sens sans en percevoir la particularité. Mais lorsque Thierry a soufflé une légère flamme dessus, sa surface est devenue soudainement claire et lumineuse, révélant les visages d'Annick et d'Éden.
Voyant mon incompréhension, Thierry m'a expliqué : « C'est un trésor de notre clan de Phénix. Disons que c'est l'équivalent de vos caméras de surveillance. Mais sans besoin d'électricité ni de réseau. »
J'ai acquiescé, les yeux rivés sur la scène :
Annick, trempée de sueur, était affalée sur Éden et geignait sans cesse : « Je meurs de chaud ! Éden, tu as bien ce pouvoir de refroidissement ? Alors utilise-le, vite ! »
Le Serpent a pincé les lèvres. Je connaissais ce signe : son impatience, mais aussi le prélude à son besoin de sang.
Effectivement, un sourire torve s'est dessiné sur son visage l'instant d'après et son regard s'est assombri : « C'est toi qui l'as demandé. Ne regrette rien après. »
« Dépêche-toi ! Je vais cuire ! »