Chapitre 1

Mon fiancé, Maurice Donnet, était l'un des plus grands neuroscientifiques du pays.

Son amie d'enfance, Joséphine Sardon, atteinte d'un cancer en phase terminale, n'avait plus qu'un mois à vivre.

Pour l'accompagner jusqu'à la fin, il m'a fait avaler un sérum expérimental, un effaceur de mémoire qu'il venait de mettre au point, afin de me forcer à l'oublier pendant trente jours.

Durant ce mois, il a célébré un mariage avec Joséphine, passé une lune de miel à ses côtés, et lui a promis, au milieu d'un champ de fleurs, de se retrouver dans une autre vie.

Un mois plus tard, il est tombé à genoux sous la pluie, les larmes mêlées au sang, la voix brisée : « Le produit ne dure qu'un mois… Pourquoi m'as-tu oublié pour toujours ? »

Le premier amour de Maurice, Joséphine, est retournée dans notre pays.

Il m'a tendu distraitement un verre d'eau et a dit : « Joséphine est en phase terminale de cancer, il ne lui reste qu'un mois à vivre. Elle m'a demandé de l'accompagner jusqu'au bout. »

Son visage était impassible, aucun signe de trouble visible.

Je lui ai demandé, perplexe : « À ce moment-là, elle devrait plutôt se tourner vers sa famille, non ? Pourquoi faire appel à toi ? »

Joséphine n'était pas seulement son premier amour, mais aussi son amie d'enfance. Il m'avait un jour dit que, même après leur rupture, ils restaient comme de la famille. Autant dire que j'avais souvent été jalouse d'elle.

Mais dans quelques jours, nous allions nous marier.

Maurice a baissé les yeux, évitant mon regard : « Ses parents sont morts dans un accident de voiture il y a quelque temps. Il ne lui reste plus que moi. »

Je percevais une nuance dans sa voix : « Donc, tu te sens désolé pour elle ? »

« C'est juste la dureté de son destin qui me touche », il a haussé les épaules, puis, d'un geste tendre, a caressé le bout de mon nez avec son doigt avant de changer de sujet, « Tu es nerveuse ? Dans quelques jours, tu seras ma femme. »

J'ai levé les yeux au ciel : « Je serai vraiment ta femme ? »

« Ouais, tu vas bientôt l'être », a-t-il souri puis, avec plus de sérieux, il a ajouté, « Tu es la seule femme pour moi, je t'aime, et je t'aimerai toujours. »

Maurice était quelqu'un de calme et réservé, il ne m'exprimait que rarement ses sentiments. Même lors de sa déclaration, il m'avait simplement offert une image où il avait formé un cœur avec ses ondes cérébrales.

Cet homme, habituellement si peu démonstratif, venait de me faire la promesse de m'aimer pour l'éternité ?

Je me suis blottie contre lui, lui proposant de choisir ensemble nos photos de mariage.

Il a resserré son bras autour de moi et a répondu : « Choisis ce que tu veux. Le mariage approche, je dois passer au laboratoire pour régler quelques affaires. »

Puis il est parti s'habiller.

D'habitude, il faisait attention à son apparence, et je me laissais toujours emporter par son charme. Mais cette fois-ci, il avait négligé les détails : sa chemise était juste rentrée à moitié dans son pantalon, et ses chaussettes ne semblaient même pas assorties...

J'ai pincé mes lèvres sans dire un mot. Je suis descendue et a pris un taxi pour le suivre à distance. Je l'ai vu ensuite passer devant son laboratoire sans s'arrêter, se dirigeant directement vers l'hôpital.

J'ai fait demi-tour et suis rentrée, savant très bien qu'il allait retrouver sa Joséphine...

Chapitre 2

Dans la nuit, Maurice est rentré enfin.

Je n'ai pas allumé la lumière, me contentant de m'affaisser dans le canapé, le regard fixe sur lui.

Il a allumé la lumière et, en me voyant là, il a paru d'abord surpris, puis s'est approché lentement.

« Tu le sais, n'est-ce pas ? » a-t-il avalé sa salive, visiblement nerveux.

J'ai hoché la tête.

Nous vivions ensemble depuis cinq ans et nous nous comprenions parfaitement.

Sa promesse soudaine, ses vêtements mal rangés, tout cela trahissait son culpabilité et sa panique.

Et Maurice, il voyait bien que moi, d'ordinaire si insouciante, restais assise dans l'obscurité de la nuit, inhabituellement silencieuse.

Nous savions pertinemment l'un comme l'autre qu'une violente dispute se préparait...

Il s'est assis lentement près de moi, a sorti un petit flacon contenant un liquide et l'a posé devant moi.

« Elle est tellement malheureuse », m'a-t-il dit d'une voix calme, « Elle est allongée dans son lit, entourée d'appareils qui la maintiennent en vie... J'avais promis à son père que je prendrais soin d'elle... »

Mon cœur s'est serré et j'ai sentis une vague de froid envahir tout mon corps.

« Alors tu vas passer son dernier mois avec elle ? » ai-je demandé.

« Oui... »

Un silence lourd s'est installé entre nous.

Au bout d'un moment, il a tendu la main, hésitant, et a effleuré le flacon devant nous.

« Qu'est-ce que c'est ? » Je fixais ses yeux, ma voix tremblait légèrement.

Il a détourné mon regard, puis a murmuré doucement : « Magali, Joséphine a besoin de toute mon attention pendant ce mois, mais je sais, tu le refuseras... »

« Je serai avec elle, mais tu resteras quand même ma fiancée. Oublie-moi pour l'instant, et une fois que tout sera fini, nous poursuivrons notre mariage comme prévu. »

J'ai compris alors : c'était le fameux sérum qu'il avait créé, celui qui effaçait les souvenirs.

« Tu veux que je t'oublie ? » Je suis restée un instant stupéfaite, incapable de croire que mon fiancé allait se consacrer entièrement à une autre femme pendant un mois.

« Non ! Magali, je veux pas que tu m'oublies pour toujours, juste pour un mois », sa voix restait douce, mais ses mots me paraissaient insensés, « un mois plus tard, je reviendrai vers toi. »

Je me suis figée, et les larmes sont montées déjà dans mes yeux.

Cinq ans ensemble, et maintenant il me demandait de l'oublier ?

Un rire amer s'est échappé de mes lèvres : « Ce sérum, tu ne l'as même pas testé en clinique. Et si ça ne fonctionnait pas ? Et si je ne t'oubliais pas seulement un mois, mais plus longtemps ? Et si ça me causait des dégâts physiques ? »

À mes paroles, Maurice s'est arrêté un instant, son geste suspendu. Mais après une brève hésitation, il a ouvert le flacon d'un coup sec : « Cela ne posera aucun problème. Je suis le meilleur neuroscientifique qui soit. »

Il a tenu le flacon vers ma bouche : « Un mois après, nous nous marierons, et nous serons le couple le plus heureux. »

J'ai détourné la tête : « Pourquoi ? Tu crois que je vais encore t'épouser après tout ça ? Après avoir fait ce choix, tu as déjà trahi tout ce que nous étions. C'est fini entre nous. »

« Je ne t'ai pas trahie ! » Maurice, soudainement plus agité, s'est emporté, « Elle est tellement misérable, pourquoi es-tu si têtue ? »

L'homme que j'aimais passionnément me reprochait maintenant de ne pas comprendre la situation avec l'autre femme.

Il a inspiré profondément avant de lever le flacon : « Magali, tout ira bien dans un mois. »

Puis, sans prévenir, il s'est levé, m'a plaquée fermement contre le canapé et m'a saisi le menton, appuyant le flacon contre mes dents.

Le liquide froid est entré alors dans ma bouche, avec un goût amer.

Dans un sursaut de panique, je me suis mise à tousser violemment, mais Maurice n'a pas relâché son emprise. Au contraire, il m'a maintenue plus fermement.

J'ai lutté de toutes mes forces, frappant son ventre avec mes pieds. Il a souffert, relâchant brièvement sa prise, ce qui m'a donné une chance de tourner la tête pour vomir le liquide. Mais il a attrapé aussitôt mes cheveux et m'a ramenée près de lui, versant le reste de la potion dans ma bouche.

Le flacon m'a coupé la langue, et une amertume dégoûtante a envahi ma bouche, bientôt suivie d'une terrible sensation de nausée.

La douleur m'a fait pleurer. À travers mes larmes, je ne pouvais pas distinguer son expression.

Finalement, quand il avait terminé, il m'a relâchée…

Je me suis précipitée pour me faire vomir, mais mon estomac se tordait sans que rien n'en sorte. Je sentais comme si je m'étouffais. Tout ce que je pouvais faire était de pousser des gémissements de souffrance.

J'ai serré la tête entre mes mains, tentant de résister à la douleur insupportable qui frappait mon esprit, comme si quelque chose allait exploser à l'intérieur de ma tête.

Peu à peu, la douleur m'a éteinte, et mes bras et mes jambes sont devenus mous, comme si je tombais dans un abîme de conscience.

Mon esprit se brouillait, je n'entendais plus que la voix lointaine de Maurice :

« Magali, je t'aime vraiment. Mais Joséphine va mourir, et je dois être là pour elle, oublie-moi… Un mois après, tu seras toujours ma femme, et nous nous marierons… »

Sa voix s'éteignait peu à peu, et je me suis écroulée sur le canapé, mon esprit perdu dans ces derniers mots : « Maurice ? Qui est Maurice ? »

Chapitre 3

Mon téléphone a sonné, mais j'étais tellement fatiguée à ce moment-là que j'ai répondu dans un état de semi-conscience.

« Allô ? »

« Magali ! Que fais-tu ? » C'était la voix de Félicia, ma meilleure amie.

« J'ai passé sept heures dans un avion, je suis rentrée exprès pour être ta demoiselle d'honneur, et maintenant je peux même pas entrer à la réception ! »

« Et puis, pourquoi la mariée aujourd'hui c'est Joséphine ? C'est qui ce type ? Toi et Maurice, vous êtes en train de me faire quoi ? Vous vous fichez de moi ? »

Je me suis réveillée brusquement et lui ai demandé : « Qui se marie ? »

« Quoi ? » Félicia a semblé encore plus choquée que moi, « Aujourd'hui ce n'est pas ton mariage avec Maurice ? »

J'ai senti la sueur froide me gagner. J'ai répliqué immédiatement : « Maurice, c'est qui ça ? Je suis toujours célibataire, tu le sais bien ! »

« Sérieusement ? Vous êtes ensemble depuis cinq ans ! Vous avez vos photos de mariage sur les murs de ta maison ! Que veux-tu ? »

Je me suis précipitée hors du lit et ai cherché partout dans la pièce, mais il n'y avait absolument rien de spécial, pas un seul objet d'un homme.

« Mais ces photos sur le mur, c'est les miennes ! Et je te jure que même mon lit est un lit simple. »

« C'est pas possible ! Tu m'attends chez toi, je viens tout de suite ! » a raccroché Félicia violemment.

Lorsqu'elle est entrée chez moi, elle a commencé à me crier dessus, accusant que je jouais à faire semblant d'avoir perdu la mémoire pour la faire peur.

Mais dès qu'elle a aperçu la décoration de la pièce, elle s'est arrêtée nette, répétant sans cesse : « Non, c'est impossible… »

« Je vais te prouver que c'est vrai ! », a-t-elle dit avant de fouiller dans son téléphone pour retrouver des photos qu'elle avait prises avec nous pendant la séance photo de notre prétendu mariage. Elle avait même posté quelques-unes d'elles sur les réseaux sociaux.

Sur les photos, je portais une robe de mariée blanche, bras autour d'un homme élégant en costume noir et lunettes à monture dorée. Nous souriions, heureux.

Je suis restée là, figée : « Mais qui est ce type ? Je ne le connais pas. Je n'ai aucun souvenir ni sentiment à son sujet. »

Étrangement, mes larmes se sont mises à couler toutes seules. Quand je les ai essuyées, une idée m'a traversé soudain l'esprit : « Et si j'avais une sœur jumelle perdue de vue depuis longtemps ? C'est elle qui se marie, non ? »

Félicia, impuissante, a demandé : « Tu t'es disputée avec lui ? »

Agitée, j'ai crié : « Tu me crois toujours pas ! Je ne connais pas ce Maurice. »

Elle me scrutait de plus en plus intensément, son expression devenant de plus en plus grave : « Mais… tu as perdu la mémoire, c'est ça ? Tu t'es cognée la tête récemment ? »

Elle a pris mon téléphone et a cherché les contacts de Maurice, mais choquée de découvrir que je n'avais même pas ses coordonnées.

Elle n'avait d'autre choix que de l'appeler elle-même.

L'appel s'est connecté, et une voix douce a répondu : « Bonjour ? »

« Maurice, c'est quoi ce délire ? Magali dit qu'elle ne te connaît pas ! Et en plus, tu t'es marié avec quelqu'un d'autre ? » lui a demandé férocement Félicia.

Un silence s'est étiré de l'autre côté du fil avant que l'homme ne réponde d'un ton mécanique : « Excusez-moi… vous êtes qui ? »

Félicia, furieuse, s'est levée brusquement et a hurlé : « Maurice ! T'es complètement fou ou quoi ? Tu sais pas qui je suis ? »

« Vous avez fait une erreur… » a-t-il répondu rapidement, mais une voix faible, accompagnée d'une toux violente, s'est élevée derrière lui : « C'est qui ? »

Maurice s'est hâté d'expliquer : « Non… c'est une erreur, elle s'est trompée. »

Félicia n'avait même pas le temps de répliquer que Maurice a raccroché.

« Non, c'est bizarre ! » a-t-elle dit en courant vers la porte, « Reste ici et attends mes nouvelles, je vais découvrir ce qui se passe. »

Elle était déterminée à comprendre, mais je ne m'en préoccupais pas trop. Je n'étais jamais curieuse des inconnus.

L'Oubli irrésistible

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