Chapitre 2

À 6h17, les premiers rayons gris filtraient par la lucarne du grenier. J'écartai les toiles d'araignée, mes doigts encore tremblants de la veille. L'air sentait la poussière et la naphtaline – et cette lavande persistante qu'Élise glissait partout comme un talisman. Les trois malles en chêne alignées contre le mur ressemblaient à des cercueils oubliés.

La troisième, capitonnée de tissu fleuri, recelait son adolescence : carnets de poésie, rubans fanés, et une liasse de lettres nouées d'un velours bleu. « Mon Élise étoilée... » La première enveloppe, écrite d'une encre sépia, portait cette suscription enroulée. Mon souffle se bloqua. L'écriture masculine, vigoureuse et passionnée, contrastait avec celle de ma mère.

*17 juin 1987*

Hier, sous les ponts de la Saône, j'ai cru que le monde s'arrêtait. Quand tu as posé ta tête sur mon épaule, les feux d'artifice ont explosé en moi. Ton père et Mathilde nous cherchent des époux "convenables", mais nous sommes l'inconvenance même, ma love. Leur argent n'étouffera pas ce feu. Je te jure que tu m'appartiendras, loin des Desmarais et de leurs mensonges dorés.

Ton Laurent, qui brûle.

Les mots dansaient, chargés d'une urgence désespérée. Feuilletant fébrilement les lettres, je tombai sur une photo glissée comme un marque-page. Le choc me fit vaciller.

Il était debout près d'un kiosque à musique, veste en tweed déboutonnée, une mèche noire tombant sur des yeux rieurs. Laurent. Mon sang cogna à mes tempes. Ce sourire... je le connaissais. Cet angle de la mâchoire, cette fossette à gauche. Je courus à ma chambre, attrapai le vieux miroir coquillage d'Élise. Mon reflet me renvoya son visage – son menton, son arcade sourcilière légèrement busquée. Robert avait les traits doux, arrondis. Rien à voir avec cette sauvagerie charmante.

« Il est mort à cause de moi. À cause de toi. » La voix d'Élise chuchotait dans ma mémoire.

Soudain, un grincement sec déchira le silence en bas. La troisième marche de l'escalier. Celle qui pleurait toujours quand enfant, je tentais de descendre en cachette. Mon cœur se serra. Pas de vent cette fois. Les fenêtres sont closes.

Je rampai jusqu'à la trappe du grenier, l'entrouvris d'un millimètre. Rien. Que le salon baigné de lumière grise. Puis... un froissement. Près du piano. Le couvercle était entrouvert. Je l'avais pourtant fermé. À ses pieds, un morceau de papier plié en quatre traînait, comme tombé du ciel.

Je dévalai les marches, saisissant la feuille d'une main tremblante. C'était une page arrachée à un registre municipal, jaunie aux bords. Un acte de décès.

« Dubois, Laurent. Décédé le 3 novembre 1989. Lieu : Pont de la Mulatière, Lyon. Cause : Chute accidentelle. »

Accidentelle. Le mot vibrait de mensonge. Dans la marge, quelqu'un avait griffonné au stylo rouge : « Pas d'autopsie. Affaire classée. Pression Desmarais ? »

Un froid glacial m'envahit. Je retournai la photo de Laurent, celle du kiosque à musique. Et je vis l'inscription.

Elle gisait là, tracée d'une encre brune presque noire, épaisse comme du sang séché : « Il est mort parce qu'il t'a voulue. »

Le sol se déroba. Je m'agrippai au piano, les doigts enfonçant un accord dissonant. T'a voulue. Moi. Anaïs. L'enfant qu'Élise portait quand il était mort...

Un claquement net me fit sursauter. La porte d'entrée. Quelqu'un venait de la fermer. De l'intérieur.

Je me figai, écoutant les battements affolés de mon cœur. Un pas étouffé glissait dans le couloir. Lent. Calculé. Puis le grincement du parquet devant la cuisine. L'intrus était encore là.

En silence, je rampai jusqu'à l'escalier de service - celui qu'Élise appelait "le passage des fantômes". La porte grinça trop fort en s'ouvrant. Je courus dans la ruelle pavée, la

pluie glacée collant mes cheveux au visage, et me réfugiai au Café des Anges. Derrière la vitre embuée, j'appelai Robert d'une voix brisée :

« Café des Anges. Viens. Il y a quelqu'un... »

Chapitre 3

À 18h30 précises, la clochette du café tinta. Robert se tenait dans l'encadrement, son manteau dégoulinant de la pluie qui n'avait jamais cessé. Son visage était une carte de fatigue, creusé par des sillons que je ne lui connaissais pas.

« Tu n'aurais pas dû venir seule ici », dit-il en s'asseyant lourdement. Son regard évitait le mien, se fixant sur les taches de café sur la nappe cirée.

Je sortis la photo de Laurent de la poche intérieure de ma veste encore humide. Le papier crissa quand je la plaquai entre nous.

« Qui est cet homme ? Et pourquoi as-tu payé Viviane Dubois pendant vingt ans ? »

Le silence qui suivit fut si épais qu'on entendit le grésillement du néon défectueux. Robert devint gris, une veine palpant à sa tempe. Son portefeuille glissa de sa poche lorsqu'il recula, frappé par la question. Les talons de chèque s'éparpillèrent comme des confessions forcées.

Viviane Dubois. 2 000 francs. Mensuel. *1989-2009*.

Quand il tenta de les ramasser, je vis la sueur perler à ses tempes. Ses doigts tremblaient.

« Une dette ancienne », bredouilla-t-il, mais ses yeux trahissaient une panique animale.

Je poussai l'acte de décès vers lui, pointant l'annotation au crayon rouge.

« "Pression Desmarais". Ça te dit quelque chose ? Et ça ? »

Je retournai la photo de Laurent. L'inscription sanglante sembla pulser sous la lumière crue :

« Il est mort parce qu'il t'a voulue. »

Robert porta une main à sa gorge comme si l'air lui manquait.

« Anaïs... ne creuse pas ce tombeau. Élise a sacrifié son bonheur pour te protéger. »

« Protéger de quoi ? De la vérité ? » Ma voix se durcit. « Qui est Viviane Dubois ? Sa sœur ? Sa veuve ? »

Soudain, il se contracta comme sous un coup de poing invisible. Une expression de souffrance pure déforma ses traits.

« Certains sacrifices... » haleta-t-il, les phalanges blanchissant sur la table, « ...se paient en sang. Le sien. Le mien. Et peut-être... le tien. »

Il bascula en avant, son front heurtant le formica avec un bruit mat. La salière renversée roula vers moi, déversant un mince filet blanc qui dessinait une ligne sinistre entre nous.

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Les silences de Maman

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