Chapitre 2
L’animal desserra la pression qu’il exerçait sur son visage, puis la relâcha et disparut d’un bon. Ama soupira, tout son corps tremblant encore sous le choc. Visiblement, il n’aimait pas le goût du sang humain. Mais aussi, quelle humiliation ! De chasseresse, elle était devenue proie. Elle avait non seulement échoué, mais ne devait sa survie qu’au fait que la panthère n’aime pas le goût de son sang.
Elle se hissa à la force des bras, se mettant à genoux sur la neige pour observer son environnement. Un peu plus loin, elle aperçut quelques prises sur la paroi. Elle allait ramper jusqu’à là et essayerait de rejoindre la cheminée de pierre qui la mènerait vers des endroits plus faciles pour redescendre.
Ce fut particulièrement difficile, ses doigts la faisaient souffrir et leur utilisation, devenue aléatoire, rendait les prises incertaines. Son visage était en feu et du sang continuait à couler à l’intérieur de la bouche tandis qu’il lui semblait sentir encore le souffle fétide du fauve. Et puis, surtout, elle avait honte d’avoir échoué ainsi et son avenir lui paraissait de plus en plus sombre. Elle devait lutter contre le désespoir qui l’encourageait à abandonner, à lâcher prise pour se laisser tomber dans le vide.
Enfin, elle finit par arriver à son camp de base ou du moins à l’endroit où elle avait dissimulé sous une grosse pierre une couverture de peau d’ours, de la nourriture sous forme de viande séchée, mais aussi de quoi soigner ses blessures.
Elle ôta avec précaution ses moufles de peau, se faire arracher les ongles était douloureux, plus qu’elle se l’était imaginée. Elle nettoya ses plaies avec de la neige, gémissant sous l’effet de la douleur, puis enduisit ses doigts d’une pommade épaisse, préparée par la soigneuse du village. Elle nettoya aussi les plaies de son visage, mais décida de les laisser ainsi, les cicatrices qu’elle porterait le reste de sa vie seraient l’expression éternelle de sa déchéance. Elle se nourrit ensuite de viande séchée, presque à regret, sa mâchoire lui faisant mal et lui remémorant douloureusement sa mésaventure. Assise tristement sur l’herbe, elle cherchait en elle le courage pour rentrer au village, d’assumer son échec et sa honte. Elle tourna la tête vers la montagne et sursauta. La panthère, elle était là, assise sur un rocher, l’observant tranquillement, presque avec suffisance. Ama se demanda un instant si cette panthère n’était pas un démon envoyé pour la faire échouer, la tourmenter. Puis elle réalisa que, penser de cette façon, c’était rechercher une excuse complètement ridicule pour essayer d’accepter sa propre médiocrité. Elle se redressa, un peu inquiète, mais le fauve avait déjà disparu. Qu’importait après tout ! Elle réunit ses maigres affaires et entreprit de se diriger vers le village.
Le retour fut difficile, il lui semblait que chaque pas qu’elle faisait la rapprochait de sa complète déchéance, mais elle ne ralentit pas. Elle releva la tête, elle assumerait cette humiliation comme les autres, avec fierté et une feinte indifférence.
La lumière du jour commençait à décliner lorsqu’elle retrouva le sentier menant au village et c’est là qu’elle découvrit le premier cadavre. Elle reconnut aussitôt Chayton, un jeune chasseur, une flèche longue et aux plumes noires plantées entre ses omoplates. Visiblement tué alors qu’il cherchait à fuir. L’angoisse lui serra la gorge et elle se précipita vers les premières tentes. Partout des cadavres, certains le crâne fracassé, d’autres avec les longues flèches noires plantées dans le corps. Femmes, hommes, enfants, tous étaient morts. Elle réprima un sanglot. Bien sûr, elle avait toujours été maltraitée par cette tribu, mais c’était tout de même toute sa jeunesse qui gisait-là, assassinée. Elle tourna dans le camp à la recherche d’éventuels survivants, mais n’en trouva aucun, les blessés ayant été achevés d’un coup de lance dans le cœur. Après avoir tourné dans tout le village, elle finit par se diriger vers une des caches de nourriture, vide ! Les assaillants étaient venus piller leurs vivres. Cette année, la chasse avait été abondante et les réserves étaient pleines, mais elle avait entendu les hommes parler de tribus dont les réserves étaient si basses qu’ils risquaient de mourir de faim durant l’hiver à venir. Mais pourquoi un tel déchaînement de violence ? Pourquoi tuer les femmes, les enfants ? Quelle haine pouvait justifier cela ? Elle retrouva sa mère sous un tas de cadavres et se mit à genoux devant elle. Sa mère ne l’avait jamais aimé, la traitant durement, voire avec violence et mépris, mais c’était sa mère, les souvenirs de son enfance. Elle resta éveillée, prostrée, un peu perdue, durant toute la nuit ne sachant trop quoi faire, puis, sur le matin, elle se décida. Elle se dirigea vers une petite cache située à l’extérieur du village, qu’elle avait elle-même construite. Elle était intacte, elle y récupéra un arc, des flèches ainsi qu’une lance et toute la nourriture nécessaire pour plusieurs semaines. Elle retourna au village et entreprit de tirer les cadavres à l’intérieur des tentes. Trois cent vingt-sept en tout. Cela lui prit deux jours entiers, mais elle ne pouvait pas laisser tous ces corps à la merci des charognards. Une fois qu’elle eut terminé, elle aspergea les tentes d’huile de bisons et y mit le feu. Elle observa un instant les flammes s’élever vers le ciel et espéra que les âmes de tous ces morts trouvent le chemin de la paix, mais elle en doutait, à moins, bien sûr, que leur mort ne soit vengée.
Ensuite, après être restée encore toute une nuit à contempler les restes calcinés des tentes, elle partit. Étrangement, elle ne se sentait pas vraiment triste, plutôt désolée. Ces hommes et ces femmes ne méritaient pas ça et avec ces flammes, c’était une partie d’elle-même qui partait en fumée. Son initiation pour ses seize ans était de ramener une proie, elle partait maintenant en chasse des meurtriers de son clan.
Elle retrouva la piste des assaillants rapidement et entreprit de la suivre. Elle ne savait pas trop pourquoi. Que pouvait-elle faire contre ce qui semblait être une centaine de guerriers aguerris ? Mais, en même temps, elle ne pouvait pas laisser ce crime impuni et les âmes des morts criaient vengeance.
Il lui fallut quatre jours pour rattraper les meurtriers de sa tribu. Elle connaissait les montagnes par cœur, les différents raccourcis et ses pièges. Elle y avait passé toute son enfance, fuyant ainsi la maltraitance et le rejet dont elle était victime. Elle reconnut les agresseurs tout de suite, grands, la peau sombre et le crâne rasé. Des Natoufiens, ils étaient réputés pour leur cruauté et toutes les tribus les craignaient, ils vivaient de pillages, attaquant régulièrement les tribus isolées, mais jamais elle n’avait entendu parler du massacre total de tout un peuple. Généralement, ils se contentaient de tuer quelques hommes, de violer les femmes et de repartir avec un butin essentiellement fait de nourriture, alors pourquoi ?
Les Natoufiens semblaient joyeux et peu précautionneux. Ils n’ignoraient sans doute pas que cette partie de la montagne était déserte et seuls quelques guetteurs peu attentifs se trouvaient en dehors du campement, les autres riaient et criaient, certains luttant sous les hourras des autres. Ama comprit aussitôt, ils étaient saouls, buvant dans des gourdes de cuir qu’ils jetaient au sol une fois vide. L’alcool était un fléau dans les tribus. Distillé à base de blé sauvage, il faisait des ravages chez les jeunes chasseurs et beaucoup finissaient par en mourir. Et là, l’alcool dont ils s’abreuvaient provenait visiblement des réserves de sa tribu, elle avait très bien reconnu les gourdes de peaux.
Ama s’assit tranquillement derrière un rocher et attendit, la nuit n’allait pas tarder à arriver et ces hommes finiraient par s’effondrer ivres morts, il lui suffisait d’attendre. Il faisait nuit noire lorsque les cris et les chants cessèrent et elle profita du calme pour se faufiler doucement jusqu’à se placer à une dizaine de mètres au-dessus d’un des guetteurs. Enfin un guetteur ! Il avait allumé un petit feu et fumait une longue pipe, adossé à un sapin. Ama prit doucement son arc, encocha une flèche, banda son arme et tira. La flèche vint se planter dans l’œil du garde et finit sa course dans le bois de l’arbre, le maintenant ainsi dans sa position initiale. Sa pipe glissa de sa bouche et tomba sur le sol. Ama sentit ses mains trembler un peu et la douleur au bout de ses doigts se réveilla. C’était la première fois qu’elle tuait un homme et même si ce n’était qu’un meurtrier, elle ne ressentait aucune joie. Elle se reprit, il y avait deux autres guetteurs. La flèche qui tua le deuxième se planta dans son cœur et il s’effondra sans un cri. Il ne surveillait même pas les alentours, se contentant, avant de mourir, d’observer le camp. Elle ne trouva aucun angle de tir pour le troisième et décida de se faufiler jusqu’à lui, son couteau de pierre entre les dents. Elle se dressa, silencieuse juste derrière lui et lui trancha la gorge. L’homme hoqueta, essayant d’arrêter le flot de sang coulant de son cou, puis s’effondra d’un coup, mort.
Ama eut un haut-le-cœur, elle avait envie de vomir. Elle se plia en deux, mais ses spasmes se calmèrent rapidement et elle se reprit. Et maintenant ? Du campement, un silence total régnait. Il était composé d’une dizaine de grandes tentes de peaux placées n’importe comment sur une pente moins prononcée que les autres. Çà et là, des corps gisaient, ceux n’ayant pas eu la force de rejoindre leur tente probablement. Elle se décida, elle se saisit de l’arc du guetteur mort, il était plus grand que le sien et semblait de meilleure facture, elle récupéra son carquois rempli de longues flèches noires, puis retourna près du premier guetteur qu’elle avait abattu. Elle ne le regarda pas, ce qui l’intéressait c’était le feu. Elle prit quelques flèches et en enroba les pointes avec des morceaux de vêtements de peaux qu’elle découpa sur les vêtements du mort. Elle versa dessus de l’alcool issu de la gourde posée à côté de lui et les enflamma avant de les tirer sur les tentes en contrebas. Les flèches se plantaient dans les tentes avec un petit bruit mat qui lui semblait assourdissant, mais personne ne réagit. Elle n’était pas du tout sûre de son fait, les morceaux de peaux enflammés allaient-ils faire prendre feu aux tentes ? Elle l’ignorait, mais l’espérait. Après avoir tiré sept flèches enflammées, une tente prit soudain feu aussitôt suivit par des hurlements d’effroi. Elle sourit et prit le temps de tirer ses trois dernières flèches. Du feu et de la fumée provenaient maintenant de toutes les tentes et des hommes en sortaient en courant, fuyant la fournaise. Puis soudain, elles s’embrasèrent complètement, projetant des flammes, haut dans le ciel.
L’alcool, le feu avait atteint l’alcool et les flammes grondèrent dans la nuit étoilée en une série d’explosions impressionnantes, quelques hommes sortirent encore des tentes en hurlant, le corps en feu avant de s’effondrer après quelques pas. Ama se sentit mal, elle avait voulu venger sa tribu et tuer le plus d’hommes possible, mais là, tous ces hommes brûlés vifs, c’était presque trop.
Des cris jaillirent du camp en flamme, les hommes survivants, encore une cinquantaine certainement, pointaient le doigt dans sa direction. Elle réalisa alors qu’elle se tenait debout à la vue de tous, contemplant son œuvre comme paralysée devant ces conséquences. Elle se ressaisit, attrapa le carquois plein du premier garde et partit en courant vers la montagne. Elle savait que la chasse allait commencer et que ces hommes ne lâcheraient leur proie que lorsqu’ils l’auraient tuée. Sa seule chance était la haute montagne, le froid, la neige et les parois abruptes.
Chapitre 3
Cela faisait maintenant sept jours qu’Ama fuyait ses poursuivants. Son carquois était vide et elle avait jeté son arc devenu inutile. Le scénario avait été toujours le même depuis le début de la poursuite. Elle maintenait son avance aisément, maîtrisant bien mieux la course dans les pentes caillouteuses que ses poursuivants, escaladant les parois avec souplesse et rapidité, tirant quelques flèches sur les hommes à sa poursuite, lorsqu’ils commençaient à escalader, en tuant deux ou trois, puis repartait vive, rapide. L’oxygène commençait à se faire rare à ces hauteurs et les nuits étaient tellement froides qu’elle avait remarqué que certains des Natoufiens ne se relevaient pas le matin, morts de froid, probablement. Elle, elle supportait très bien le froid et n’était nullement gênée par le manque d’oxygène. Mais elle avait tout de même décidé d’en finir avec cette fuite éperdue et avait pris la décision de tenter l’impossible. Elle se tenait maintenant sur une combe, une épaisse couche de neige instable sur les crêtes au-dessus d’elle, et attendait. Les hommes apparurent et se mirent à crier à sa vue, se précipitant dans sa direction. Ama entendit la neige craquer et elle hurla de toutes ses forces. La neige sur les crêtes se détacha dans un grondement sourd et commença à dévaler la pente en direction des Natoufiens qui finirent par réaliser ce qui se tramait et tentèrent de fuir. Mais c’était une course désespérée, l’avalanche les rattrapa dans leur tentative avant de les emporter vers la mort. Ama secoua la neige qui l’avait partiellement recouverte. Comme elle le pensait, l’avalanche avait emporté ces meurtriers vers leur destin funeste glissant à quelques mètres d’elle sans l’atteindre. C’était fini. Elle se sentait comme vidée des toutes pensées, toute humanité, complètement perdue. Elle se retourna afin de s’éloigner pour se retrouver face à trois hommes, leurs lances pointées vers elle. Leurs visages, déformés par la haine et leurs bouches grandes ouvertes pour tenter de capter un peu d’oxygène, leur donnaient une expression surréaliste qui, étrangement, ne l’effraya pas. Elle avait conscience de n’avoir aucune chance face à ces trois hommes, beaucoup plus grands et bien plus forts qu’elle. Leurs lances étaient plus longues et plus épaisses que la sienne et ils devaient très certainement la manier beaucoup mieux qu’elle. Elle voulut reculer, mais ses pieds s’enfoncèrent dans la neige molle issue de l’avalanche. Elle était bloquée. Les trois hommes approchèrent lentement, ils savaient qu’elle était coincée, un homme à gauche, un à droite, un juste devant elle et l’avalanche derrière, c’était la fin. Elle pointa sa lance vers l’homme en face d’elle qui semblait être le chef. Elle avait l’intention de combattre jusqu’au bout, elle avait rempli son devoir envers sa tribu, alors qu’importait maintenant l’issue de ce combat.
Les hommes se préparaient à l’attaquer lorsqu’une masse blanche traversa l’espace et tomba sur la tête de l’homme de gauche, lui brisant les cervicales. La panthère, elle l’avait reconnue, ne s’arrêta pas et d’un second bon sauta sur l’homme en face d’elle qui n’avait pas eu le temps de se retourner. Elle se saisit de son visage entre ses crocs et le hurlement que poussa l’homme se termina en un craquement sinistre lorsque les mâchoires du félin broyèrent sa tête. Le troisième homme voulut s’attaquer au félin, perdant ainsi de vue Ama qui en profita pour lui planter sa lance dans le cou, elle la retira alors qu’un flot de sang s’échappait de la plaie et se tourna vers la panthère. Celle-ci était assise sur l’homme qu’elle venait de tuer et la regardait de son regard étrange, du moins qu’elle trouvait étrange. Il était presque humain et exprimait une forme de tendresse, d’appartenance. Puis, d’un bon, elle disparut, laissant Ama seule avec les trois cadavres.
Elle s’approcha de celui qui lui avait semblé être le chef et que la panthère avait tué en lui broyant le visage. Ce n’était vraiment pas beau à voir et Ama évita de le regarder, ce qu’elle voulait c’était le pendentif qu’il portait autour du cou et représentant une main noire dans un cercle doré. Elle voulait le garder comme trophée, ce serait sa récompense initiatique. Maintenant qu’elle portait ce médaillon, elle pouvait se considérer comme adulte, femme combattante, chasseuse et guerrière et son totem était tout trouvé : « la panthère blanche » voilà quel serait son nom caché, celui que lui avait offert cette déesse qui venait de lui sauver la vie. Car elle en était persuadée maintenant, ce fauve qui lui avait épargné la vie avant de la sauver était une déesse, elle ne pouvait être que cela.
Elle leva les yeux vers les sommets et se décida, elle allait franchir ces pics et partir explorer l’autre côté des montagnes, découvrir un monde inconnu. Une nouvelle vie s’offrait à elle, pleine d’incertitudes et d’aventures, loin de cette enfance maussade et cruelle qu’elle avait subie. Elle avait rempli son devoir envers les morts et les avait vengés, elle était donc libre et ressentait cette certitude comme une ivresse : le monde s’offrait à elle.