Chapitre 2

À midi, le professeur termina son cours, et Hisham quitta enfin le collège triste. C’était presque la fin de l’hiver, un hiver qui s’inclinait avec une certaine difficulté, pesant de tout son poids sur un printemps qui tardait à pointer son nez. Il respira l’air froid et un peu humide de ce mois de février, maussade et désagréable, qui couvrait Paris depuis plusieurs jours.

D’habitude, Hisham déjeunait avec une demi-baguette et un morceau de fromage qu’il prenait dans un petit square situé sur le Cours de Vincennes.

Cette fois, il dérogea à son habitude et se dirigea vers le stand de frites qui stationnait sur la place en face du lycée. Il commanda un sandwich au gruyère accompagné d’une assiette de frites et grimpa sur le tabouret en bois.

Quelquefois, lorsque le temps était vraiment mauvais ou pluvieux, Hisham allait directement au café pour faire quelques parties de flipper. Mais ce jour-là, Hadrien n’avait pas le temps de l’accompagner. Frédéric et Kim, les deux autres acolytes n’avaient pas le temps eux aussi. C’était toujours comme ça. Si Hadrien n’était pas de la partie, les autres ne venaient pas. Hisham avait compris depuis longtemps que c’était son amitié avec Hadrien qui le faisait accepter et tolérer par ses autres camarades. On le trouvait bizarre, un peu prétentieux.

Hisham avait devant lui deux heures avant la reprise des cours. Il pensa qu’il ne pouvait pas se permettre de rester aussi longtemps dans un café, pour au moins deux bonnes raisons :

La première raison, c’était que malgré son goût pour l’ambiance des cafés, surtout l’hiver, où il pouvait apprécier la chaleur, deux longues heures, seul, dans un café, c’était passablement ennuyeux.

La seconde raison, plus évidente, c’était qu’au bout de vingt minutes, le serveur n’arrêtait pas d’aller et venir, en faisant mine d’essuyer les tables vides, afin de vous faire comprendre que vous deviez renouveler votre consommation ou libérer la table.

Comme il n’avait pas l’intention d’avaler six tasses de café pour tuer les deux longues heures qu’il avait devant lui, Hisham décida donc de s’attarder un peu au stand de frites.

Un stand d’auto-tamponneuses s’était installé depuis une semaine, sur un angle de la grande place de la Nation, en face de l’avenue Dorian. Hisham aimait bien les auto-tamponneuses.

Il avala rapidement le sandwich au goût légèrement fade et fit un signe au serveur qui discutait du PMU avec un client qui semblait un habitué des courses.

Il s’approcha du stand et prit trois jetons à la caisse. Il jeta discrètement un regard vers les deux jeunes filles qui étaient accoudées contre la rampe. Il les avait remarquées trois jours auparavant, et depuis, il se demandait de quelle manière il devait les aborder. La fille aux cheveux châtains était assez petite de taille et semblait un peu quelconque, mais son amie, une blonde aux cheveux coupés à la garçonne, habillée assez court malgré le froid, avait une jolie silhouette avec un visage aux traits souriants et un regard profond.

Hisham avait mis en place un scénario simple mais qu’il pensait efficace pour les aborder. La difficulté résidait dans le fait d’avoir l’air naturel.

Cette habitude de mettre en place des plans pour aborder les filles lui donnait l’impression d’être un fin stratège. Un séducteur habile et entreprenant. En réalité, il ne voulait pas s’avouer qu’il était tout simplement un peu pleutre et d’une timidité excessive.

Il était comme ces acteurs de théâtre qui avaient besoin de répéter plusieurs fois leur rôle pour se pénétrer enfin de leur personnage.

Hisham fit d’abord un tour seul, sur la piste, puis prit soin d’arrêter la voiture, à la fin du tour, juste en face de l’endroit où se trouvaient les deux filles.

Il rassembla son courage et lança à la jolie blonde qui s’appelait Rolande.

— Mademoiselle, vous voulez monter ? Mais seulement, si vous n’avez pas trop peur de recevoir des coups.

La jeune fille hésita un instant, consulta du regard son amie, puis s’installa à côté de lui.

Elle répondit d’une voix claire :

— Merci, c’est très gentil.

Hisham esquissa un sourire aimable puis s’écarta un peu au moment où elle montait dans la voiture.

La jeune fille était à peine assise qu’une voiture venant par-derrière et conduite par un jeune loubard à la mine plutôt agressive les envoya violemment à l’autre bout de la piste.

Le choc projeta contre lui Rolande qui laissa échapper un petit cri en riant.

Hisham remarqua que la jeune fille avait un joli rire sonore, et son parfum bon marché, aux senteurs un peu trop épicées, avait quelque chose de troublant et de très excitant.

Son cœur battit un peu plus vite lorsqu’elle se colla contre lui. Sa robe très serrée remonta jusqu’en haut de ses cuisses, rondes et fermes gainées d’une soie noire et brillante.

Le tour terminé, Hisham proposa de faire un tour à son amie qui attendait sagement appuyée contre la rampe.

Il avait fait cette proposition par pure courtoisie.

À défaut d’amitié, les filles entretiennent souvent entre elles une complicité qui les unit étroitement et où les garçons sont rarement admis. Hisham pensait qu’il était maladroit de vouloir rompre ou simplement de donner l’impression de rompre cette complicité, et qu’il valait mieux afficher une certaine aisance et ne pas donner l’impression d’être trop intéressé. Il se persuadait que cette attitude neutre rassurait les filles et établissait un climat de confiance.

Hisham avait noté et inscrit tous ces détails dans son petit carnet, avec un sérieux qui lui donnait l’illusion d’être un séducteur très adroit, connaissant toutes les ficelles.

Il se croyait un calculateur froid et méthodique, capable d’échafauder des plans soigneusement préparés, pour parvenir à ses fins. En fait, il n’était qu’un gamin inexpérimenté et renfermé sur lui-même. Son manque de spontanéité devant les femmes était simplement le fruit d’un excès de timidité et de romantisme.

Les femmes lui semblaient pleines de beauté, de charme et de poésie, entourées par un halo d’étrangeté et de mystère. À seize ans, Hisham avait le cœur trop vaste, mais désespérément vide. Il voulait aimer toutes les femmes, mais il n’en connaissait aucune. Il était amoureux de leur charme, de leur séduction, mais il avait peur de les approcher.

L’amie, qui avait deviné les intentions du jeune homme, refusa d’un signe de la main la proposition, et esquissa en guise de sourire, une grimace chargée de sous-entendus.

Rolande qui avait commencé à se lever se rassit aussitôt. Elle se rapprocha et se pressa contre lui lorsque la voiture démarra.

Hisham était très troublé par la présence de la jeune fille, à ses côtés. Étonné aussi, par sa gaîté naturelle, par cette impression de facilité qu’il croyait deviner. La robe très serrée, qui remontait à chaque choc, l’empêchait de se concentrer.

Plus tard, les deux filles lui expliquèrent qu’elles devaient reprendre leur travail. Elles travaillaient toutes les deux dans le supermarché Inno, qui se trouvait juste à côté du café. Rolande était caissière. Son amie était vendeuse.

Hisham serra la main de Rolande en exerçant volontairement une pression un peu appuyée pour lui signifier d’une manière discrète son intérêt pour elle.

Il lui demanda en souriant :

— Je te reverrai, demain ?

La jeune fille parut surprise. Elle répondit sans grande conviction :

— Pourquoi pas ? Si tu veux.

Hisham savait que les filles répugnent souvent à dévoiler leurs pensées intimes. Pourtant, Rolande aurait pu montrer un peu plus d’empressement.

Il répondit simplement :

— À demain, alors.

Il regarda les deux filles traverser la grande place et se diriger avec célérité vers le magasin. Il espérait que Rolande se tournerait pour lui faire un dernier petit signe de la main.

Mais la jeune fille franchit la porte du magasin sans se retourner.

Après le départ de Rolande, le stand perdit de son intérêt. Il consulta sa montre. Il lui restait encore une bonne heure avant la reprise des cours.

Il resta un moment indécis sur ce qu’il devait faire. Il se sentait un peu troublé et énervé par le souvenir de la jeune fille. Il évoqua son parfum, la douceur de ses jambes, la rondeur de ses cuisses, lorsque sa robe s’était un peu relevée. Il éprouva un petit pincement au cœur à l’évocation de ce détail. Le travail insidieux de la chair commençait son œuvre. Il le jetait dans un état inhabituel et nouveau. Une crainte mêlée de trouble mais terriblement délicieuse.

Il se reprocha son manque de courage et d’audace. Dans l’auto, il aurait pu la prendre par la taille, lui glisser discrètement un baiser sur le cou. C’était facile, et il n’aurait rencontré certainement pas beaucoup de résistance. C’était pourtant ce qu’il avait projeté de faire dans le scénario qu’il avait élaboré soigneusement la veille.

Hisham resta dans cet état d’esprit pendant un court moment. Il avait réussi à aborder une fille sans trop de difficulté. Il lui plaisait certainement. Il pensa qu’il ne fallait pas hâter les choses. Il avait du temps devant lui pour atteindre son objectif. Cette perspective rassurante lui confirma qu’il s’était comporté comme un habile séducteur.

Après cette rétrospective de la situation qui le conforta dans la bonne opinion qu’il avait de lui-même, il quitta la place et se dirigea vers le café.

Il était un peu en avance. Hadrien avait l’habitude de le rejoindre une demi-heure environ avant la reprise des cours de l’après-midi. Avec un peu de chance, il pouvait rencontrer Kim ou Frédéric. Ça ferait l’affaire.

Aucun des deux ne se trouvait au café. Il se rabattit sur le vieux flipper qui était libre. Il fouilla dans son portefeuille et tira un billet, puis se dirigea vers la caisse pour faire de la monnaie.

La gérante, une femme d’une cinquantaine d’années, au visage fané et marqué par la couperose, lui tendit les pièces sans le regarder.

Il fit deux parties sur le vieux flipper sans aucun succès, mais à la troisième, il entendit avec satisfaction le bruit sec et brutal qui annonçait une nouvelle partie gratuite.

Son visage exprima une moue de satisfaction un peu puérile.

Par jeu, plus que par superstition, Hisham s’était dit au commencement de la partie que s’il parvenait à obtenir une partie gratuite, cela signifierait la réussite de son projet concernant la jolie Rolande, cette fille pétillante qu’il avait abordée au stand d’auto-tamponneuses.

Le sort jouait donc en sa faveur.

Après la partie gratuite, Hisham hésita un moment. Il ne savait pas s’il allait prendre son café au comptoir et attendre ses amis, ou bien s’installer tranquillement au fond de la salle.

Hisham avait des manies. Il évitait de prendre ses consommations au bar, lorsqu’il était seul. La plupart du temps, ceux qui s’accoudaient au comptoir étaient des habitués, qui parlaient fort, riaient pour un oui ou pour un non.

Hisham avait remarqué que ces mêmes gens, souvent des ouvriers ou des employés, évoluant la plupart du temps dans un milieu masculin, exprimaient une revanche hargneuse et agressive à l’égard des femmes qui ne les calculaient pas. Les remarques grivoises, accompagnées de rires, qu’ils lançaient à l’égard de celles-ci les vengeaient du mépris et de l’indifférence dans lequel les reléguait leur statut social.

À cause de cette promiscuité gênante, Hisham n’aimait pas trop rester au comptoir. Mais ses camarades n’allaient pas tarder à arriver.

Il joua donc du coude et fit un geste au garçon pour commander un café.

Chapitre 3

Un homme, la quarantaine, d’une très forte corpulence se tenait au comptoir. C’était un habitué que Hisham avait déjà aperçu. Comme à l’ordinaire, il parlait fort et faisait de larges gestes pour mieux affirmer son propos devant un auditoire déjà acquis à ses idées. À plusieurs reprises, il bouscula Hisham qui était à côté sans prendre la peine de s’excuser ni même de remarquer la gêne qu’il occasionnait. C’était un ouvrier qui travaillait sur le chantier voisin près de l’avenue du Bel Air. Un de ces ouvriers rougeauds et gouailleurs, pas trop laid, portant fièrement la moustache, qui savait tout faire, qui avait tout compris et qui pouvait résoudre tous les problèmes du gouvernement.

Il s’adressait à son auditoire en éclatant d’un rire gras et bruyant :

— Qu’on me laisse les manettes du pouvoir, et vous allez voir !

Son bagout et sa faconde goguenarde réjouissaient les clients qui l’écoutaient en souriant bouche bée.

— Tous ces jeunes avec leurs cheveux longs et leurs jeans serrés, je vais bien m’en occuper ! Avec moi, les coiffeurs ne vont pas chômer. Je vais leur donner du boulot, croyez-moi ! Ils vont ressortir leurs tondeuses. Quant aux étudiants, leurs fameuses études de sociologie, psychologie et que sais-je encore, au panier. Fini toutes ces foutaises ! À l’usine, au chantier, tous ces fainéants !

Des rires sonores éclatèrent dans la salle.

Malgré son air jovial et son discours allègre, il y avait quelque chose de méchant et de malveillant dans son attitude et dans ses propos. Les autres consommateurs approuvaient en hochant de la tête et en se tapant du coude.

— T’as raison, Jeannot ! Les jeunes de maintenant, ils laissent pousser leurs cheveux comme les filles et passent leurs journées à gratter sur des guitares au lieu de bosser.

Les approbations fusaient.

— Ce sont des gars comme toi qu’il faut au grand Charles1!

Pour Hisham, ce bruit confus ne lui rappelait que des souvenirs pénibles. Un moment, il reçut un coup qui faillit lui faire renverser son café. Il voulut réagir promptement, mais une sorte de gêne le fit hésiter.

Ce n’était pas par manque de courage, mais Hisham éprouvait toujours un certain embarras à manifester de la violence dans un lieu public. Il opta pour une solution plus pacifique et plus efficace. Il prit sa tasse de café et alla se placer à l’extrémité du comptoir.

En se tenant un peu à l’écart, Hisham voulait réfléchir. Il voulait songer tranquillement à la gracieuse Rolande. À son mince visage jeune, à ses bras fins. À sa jolie robe en satin, trop courte, trop serrée, qui découvrait ses cuisses rondes et potelées. C’était sûrement une chic fille, mais bizarrement, le souvenir qui s’y rattachait manquait de profondeur.

Hisham voulait établir des plans pour l’avenir mais il subissait le vide de ses pensées. Il resta un long moment à fixer d’un air absent le miroir mural qui lui renvoyait l’image de la salle avant de remarquer la présence d’une jeune femme, assise seule, que masquait légèrement un couple placé devant elle.

C’est d’abord la beauté de ses cheveux noirs, une masse opulente et lourde, qui attira en premier son attention. Sa silhouette lui parut plutôt élégante, mais Hisham distinguait mal les traits de son visage.

Il se dirigea vers le juke-box qui était en face de la salle et sélectionna trois titres. Un titre de Procol Harum, un autre de Marie Laforêt, et la chanson de Mary Hopkin, Those were the days,qu’on entendait beaucoup à la radio. Accoudé négligemment contre l’appareil, il put enfin admirer la jeune femme tout à son aise.

Sa première réflexion, fut d’abord qu’il aurait mieux fait de s’installer dans la salle, au fond, au lieu de rester debout au comptoir, à entendre des sornettes. Il avait fait un mauvais choix, et la chance, au bout du compte, n’était peut-être pas tout à fait au rendez-vous.

De toute façon, il y avait peu de place libre. La clientèle habituelle des bureaux et des commerces du quartier emplissait presque toute la salle. La fumée épaisse des Gitanes et des Marlboro formait un brouillard épais et opaque, au-dessus de certaines tables.

Hisham, habituellement attentif à ce qui l’entourait, restait immobile, insensible, étranger à l’atmosphère générale. Il regarda la jeune femme, ébloui par sa beauté tout à fait particulière, inhabituelle, presque dérangeante. Il ne comprenait pas ce qui lui arrivait. Il sentit brusquement comme un serrement au cœur. Une douleur nouvelle dont il ne comprit pas tout de suite la signification.

Fidèle à son habitude, il commença à la détailler. Elle était habillée d’un pull en cachemire de couleur bleu pâle, assez fin, d’une coupe soignée et élégante, avec un léger décolleté en forme de cœur. Cette tenue assez sobre, mais peu en accord avec la saison, avait l’avantage de mettre en valeur la svelte rondeur d’un buste magnifique et altier. Ses cheveux noirs, abondants et brillants, encadraient parfaitement son visage éclatant au teint hâlé, et lui conféraient une distinction et une gravité que l’on rencontre rarement.

La jeune femme qui paraissait trop raffinée, tranchait avec la clientèle habituelle du café, plutôt quelconque et ordinaire. C’était la première fois que Hisham l’apercevait dans la salle, et il pensa aussitôt que c’était certainement la première fois qu’elle pénétrait dans ce café.

Pendant qu’il la regardait, il essayait de deviner quel genre de vie pouvait avoir une créature de ce style, d’une beauté aussi rare et aussi peu banale.

Hisham admettait difficilement, pour une raison qui lui était tout à fait personnelle et qu’il ne pouvait pas expliquer, qu’une jeune femme, dotée d’une grande beauté, et de ce charme si particulier qui donne du mystère aux choses les plus insignifiantes, puisse mener la vie simple et tranquille d’une bonne ménagère ou d’une gentille épouse.

Son visage, très beau et très expressif, avait cette expression d’ennui, que les très jolies femmes affichent souvent, comme si elles voulaient par ce biais décourager les éventuels importuns, et elle observait d’un œil distrait et vague, un groupe de jeunes gens qui parlaient fort et riaient à tout propos, et que Hisham reconnut. C’étaient des élèves de Terminale, de la section philo. Il connaissait de vue les cinq garçons, mais c’était la première fois qu’il voyait les filles qui les accompagnaient.

Il entendit une voix qui l’interpellait :

— Réveille-toi, mon vieux ! T’as l’air complètement dans les vapes.

Hisham se retourna surpris par l’interpellation. Hadrien le dévisageait d’un air ironique. Puis il jeta un coup d’œil vers la salle et poursuivit :

— Tu as le ticket, ou quoi ?

Absorbé par ses réflexions, Hisham n’avait pas vu venir son ami. Il se sentait comme pris en flagrant délit et il éprouvait un sentiment de honte et de gêne.

Il retrouva ses esprits, et finit par articuler :

— Salut. Je ne t’avais pas vu venir.

Hadrien esquissa un sourire sardonique et rétorqua :

— Je le vois bien. Tu as la tête ailleurs. Le spectacle est-il intéressant, au moins ?

Hisham ne répondit pas. Il hésitait à quitter son endroit.

Le juke-box s’arrêta.

Hadrien remarqua la jeune femme au fond de la salle. Il grimaça un sourire étrange et donna une tape sur l’épaule de Hisham en insistant :

— Tu as envie de prendre racine, ici ou quoi ?

Hadrien était organiste dans un groupe de musique pop, qui se produisait quelquefois dans la salle Wagram ou bien accompagnait des artistes plus connus. Il pensait que cette qualité lui conférait des égards particuliers et une distinction qui lui assurait un gros succès auprès des filles.

Hisham aurait voulu prolonger cet instant. Il ne se lassait pas d’admirer la jeune femme. Cependant, la présence d’Hadrien rendait la situation embarrassante.

Il lança pompeusement :

— Le flipper est libre. Es-tu prêt à recevoir la correction de ta vie ?

Hisham venait de se ressaisir, et il essayait d’afficher un air décontracté, et sûr de lui. Cette attitude lui donnait un air pédant, mais qui était très en vogue chez les jeunes gens d’un certain âge.

Hadrien répliqua aussitôt :

— Ta prétention va te coûter cher, mon ami !

Il s’empara du flipper violemment et commença à le secouer, sous le regard mauvais et agacé des clients du bar. La gérante fit signe au serveur qui s’approcha. Une réflexion méchante de sa part calma l’ardeur d’Hadrien.

Ils firent deux parties, mais aucun des deux ne brilla particulièrement.

Dix minutes plus tard, Frédéric les rejoignit dans le café. C’était un garçon longiligne, gauche et maladroit et qui vouait un culte exagéré à Hadrien. L’admiration excessive qu’il portait pour le talent musical de son ami, et son attitude un peu servile, irritait Hisham et il en éprouvait une certaine jalousie.

Frédéric insista pour faire d’autres parties de flipper qu’il se proposa de payer. C’était son habitude. Frédéric voulait toujours régler les jeux et les consommations. Hisham pensait que c’était un moyen habile, mais un peu onéreux de se faire des amis.

Ils firent plusieurs parties, mais visiblement Hisham avait l’esprit ailleurs.

Hadrien le remarqua. Avec sa moquerie habituelle, il lança :

— T’es vraiment mordu, mon vieux ! Ça risque de devenir grave. Il faut te faire vacciner

Il riait de sa plaisanterie. Frédéric qui avait la boule au bout de son flipper intervint :

— On peut me mettre au courant ?

Hadrien ricana :

— Notre ami a fait une touche.

Frédéric ne voulait pas être en reste vis-à-vis d’Hadrien. Il dit, tout en poursuivant sa partie :

— Elle vaut le coup, j’espère. Attends, Hisham ! Je claque la partie gratuite, et je te donne l’avis d’un vrai connaisseur. Les jolies femmes, c’est mon rayon.

Hisham ne répondit pas.

La conversation devenait lourde et infantile. Hisham était habitué à leurs plaisanteries, mais cette fois la discussion commençait à lui taper sur les nerfs. Son irritation soudaine et la gravité de son humeur le surprirent.

Hadrien observa :

— Trop tard, mon ami. La jolie demoiselle s’en va.

Il désigna à Frédéric la jeune femme qui poussait la porte vitrée, laissant s’engouffrer un vent froid et hostile.

Hisham admira la silhouette fine et racée qui s’éloignait rapidement, serrée dans son imperméable de couleur grise, luttant contre un vent vif et mauvais.

Il suivit du regard le petit balancement souple et gracieux de sa jupe violette qui dépassait de son trenchtrop court, et sa jolie chevelure noire abondante que le vent traître faisait flotter sur le haut de ses épaules.

Hisham la vit s’engager sur le boulevard Diderot, puis disparaître complètement.

Après son départ, un vide étrange et incompréhensible s’installa. La partie de flipper n’offrit plus d’intérêt. L’heure des cours approchait. Hadrien proposa de quitter le café. Personne ne fit d’objection.

Pendant toute l’après-midi, Hisham fut distrait, inattentif. La grisaille du ciel qu’il observait à travers les grandes croisées renforçait ce sentiment de tristesse et de solitude qu’il éprouvait. Il pensait à la jolie Rolande, à sa petite bouche rose, à sa peau satinée. Mais surtout, il pensait à la jeune femme qu’il avait entrevue brièvement au café. Il se posait des questions sur elle. Il se disait qu’il n’avait jamais rencontré auparavant de femme aussi belle, aussi attirante, et il se demandait s’il allait pouvoir la revoir.

Depuis quelque temps, Hisham était dans un état d’attente sans savoir exactement ce qu’il attendait. Il était assailli par un flot de questions auxquelles il ne trouvait pas de réponse

Il eut beaucoup de mal à terminer sa dissertation sur Andromaque. Dans cette tragédie de Racine, la plupart des personnages ne lui convenaient pas. Ils se comportaient comme des marionnettes. Pyrrhus était un personnage antipathique, qui affichait la prétention et l’arrogance du vainqueur. Quant à Oreste, le piètre fils d’Agamemnon, il éprouvait une passion ridicule pour Hermione, la fille d’Hélène, une jeune pimbêche stupide et capricieuse. Mais cet amour n’était pas réciproque car la demoiselle soupirait après le fils d’Achille, l’insensible Pyrrhus. Oreste était franchement emphatique et grotesque. Les personnages, comme leurs sentiments étaient peu crédibles.

Andromaque, seule, trouvait grâce aux yeux de Hisham. Son destin tragique lui faisait haïr et mépriser les Grecs cupides et belliqueux.

Hisham songea à Homère. Le plus grand de tous les poètes. Il se demandait s’il parviendrait un jour à réaliser son rêve. Un rêve étrange. Ambitieux. Hisham voulait inventer une autre Iliade. Une Iliade qui ferait la partie belle à Andromaque. Qui parlerait de sa beauté sublime et rayonnante. De son corps admirable, fier et souverain. De son beau regard vert, à la fois si pur et si profond...

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Les larmes d'Andromaque - Tome I: Le lycée Arago

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