Chapitre 2
Le cœur de Thiam hésitait entre l’envie de pleurer les secrets de sa mère, et le farouche désir de découvrir ceux que Titan avait à dissimuler. Bien sûr, Thiam avait toujours adoré les histoires que sa mère lui contait avant d’aller dormir. Elles se trouvaient riches de planètes, de sondes spatiales, d’astronautes, et étaient toujours le théâtre d’incroyables découvertes. Sa mère faisait toujours preuve d’une imagination débordante et d’un enthousiasme extraordinaire lorsqu’elle narrait ces histoires. Thiam aurait juré que sa mère rêvait d’y être, et qu’elle les dépeignait autant pour sa fille que pour s’y projeter elle-même. Mais si Thiam avait eu droit à toutes sortes d’histoires sur les colonies martiennes en développement, ou le télescope lunaire géant que les Chinois avaient réussi à construire, jamais le nom de Titan ne lui avait été mentionné.
M. Mlavic, quelques gouttes de sueur sur le front, brisa le silence pesant qui s’était installé sans crier gare : « La vérité, Madame Amicula, est plus incroyable encore que vous la conceviez. S’il est déjà marquant qu’une vie extraterrestre ait pu se développer, nous savions que les probabilités pour que cela se vérifie n’étaient aucunement négligeables. Certes, en trouver au sein de notre Système Solaire relève de la surprise, mais pas de l’incroyable. Toutefois, cette vie extraterrestre a de quoi retourner les esprits les moins facilement intimidés. Elle pourrait faire pleurer les anxieux, faire bondir les illuminés. En tous les cas, elle fait battre le cœur du scientifique que je suis plus fort que jamais. Pour cause, Madame, plusieurs de leurs traits présentent des caractéristiques au mieux troublantes, au pire effrayantes. »
L’attention de Pertina était totale, si bien que rien n’existait plus autour d’elle. Ses sourcils s’étaient haussés au-dessus de ses pupilles d’un noir profond, soulignant ses deux billes scintillantes qui ne laissaient rien s’échapper.
« La sonde Titan 2, qui vient de nous envoyer les informations les plus critiques de ce siècle, nous a fait parvenir les caractéristiques d’une espèce endolithe particulièrement bien cachée dans des roches en couche extérieure d’un océan de Titan. Son doux nom, l’endolithocarapacis, cache une espèce robuste, et ancestrale. L’océan en question est l’océan Hawking, dans l’hémisphère nord. C’est à cet endroit que la glace est la moins profonde, bien sûr, avec seulement deux kilomètres.
La sonde, après maints essais, après qu’on a failli la perdre totalement dans les eaux pétrifiantes de ce roc inhospitalier, nous émit enfin un signal digne d’intérêt, en nous fournissant le détail du patrimoine génétique de l’endolitho carapacis. En prélevant des échantillons aussi délicatement que notre technologie de pointe le permet, notre sonde, armée d’une haute capacité de traitement, aussi fiable qu’efficace, donna d’abord l’impression d’avoir fait une grave erreur. Pour cause, alors que ces résultats sont classés secret défense, mon équipe resserrée et moi, seuls habilités à accéder à de tels secrets, manquâmes de nous méprendre face à l’incroyable similitude du patrimoine génétique de l’endolithoet la nôtre ! »
La curiosité de Pertina aussi bien que celle de sa fille étaient piquées à vif. Une espèce vivante se trouvait sur Titan, ce qui surprenait bien plus Thiam que sa génitrice, soit. Cependant, les redoutables similarités génétiques portaient à croire l’impossible. Comment cela se pouvait-il ? Pertina heurtait son vif esprit critique à l’évidence. Un ancêtre commun existait bel et bien entre son espèce, et celle mentionnée par le docteur. La sueur sur le front de Mlavic, ainsi que la lueur et la vivacité des regards qu’il attirait alors à lui, tendaient à justifier qu’une telle conclusion fût possible.
Les trois étrangers, qui avaient désormais totalement capté leur auditoire, savaient, et devaient être les seuls à savoir l’existence de ce redoutable endolithocarapacis. À présent, la tendance naturelle de Pertina était à la méfiance. Elle n’accordait en effet aucune confiance aux jugements faits à la hâte, et sa rigueur scientifique lui imposait de prendre du recul sur la situation avant toute prise de décision. Elle aurait tout le temps après le départ de ses hôtes pour réfléchir. Thiam, elle, avait l’impression de revivre l’excitation de la découverte des tout premiers livres qu’elle avait eu la chance d’ouvrir, dans lesquels les possibilités infinies de la science-fiction ouvraient la porte à l’existence de milliers d’endolithocarapacis
« Pertina », intervint la Présidente, avec un air toujours plus solennel. « Alors que nos connaissances, comme les vôtres, s’arrêtaient jusqu’alors à la découverte d’une vie extraterrestre, j’ai l’honneur de vous apprendre les implications colossales de celle-ci. La science ayant toujours vivement aiguisé ma curiosité, c’est mon plaisir de vous annoncer que notre pays se retrouve aujourd’hui en tête de la lutte contre la plus terrifiante des maladies : la Mort.
De fait, l’ADN de cette espèce miraculeuse que nous avons trouvée est non seulement très proche de celui de l’Homme, mais il est très probable qu’il puisse lui conférer une durée de vie… illimitée. Les spécimens récoltés ont en effet un âge oscillant entre quelques millions d’années et la date de la création de Titan et du Système Solaire eux-mêmes. »
M. Mlavic lui emboîta immédiatement le pas : « Il est tout à fait exact, comme le certifie Madame la Présidente, que cette espèce fournit des spécimens hautement intéressants d’un point de vue scientifique, grâce à cette résistance exceptionnelle qui paraît leur avoir été conférée depuis le début. Ce qui est troublant, et qui pourrait tout à fait remettre en cause notre conception de l’univers, c’est que l’état des spécimens retrouvés est exactement le même, à de menues différences près, que l’état dans lequel on les aurait découverts il y a quelques millions d’années. C’est comme si leur évolution s’était… figée. Chaque individu d’endolithocarapacisest pourvu d’un gène que nous avons identifié, avec nos meilleurs outils, comme un gène bloquant le vieillissement des cellules. Ce gène, AX-B19, que nous avons renommé “gène de l’immortalité”, porte en lui la promesse ultime qu’il est possible de faire à un être humain, à savoir briser cette épée de Damoclès qui le suit dès sa naissance, et qui s’abat sur lui au moment de sa Mort. La proximité des génomes de nos deux espèces autorise largement à penser que le AX-B19 est compatible avec l’être humain. J’en suis même assez certain, à un très haut pourcentage. Seul le doute cartésien m’empêche de vous dire que j’en suis sûr, bien que mon cœur m’y pousse. Les meilleurs experts européens, dont j’affirme faire partie avec mon équipe, sont formels…
La seule zone d’ombre que j’observe ici est la potentielle incompatibilité du gène avec une autre espèce que la nôtre, ce qui complique les recherches. Du moins, elle nous oblige à… disons… faire des tests grandeur nature. Les plus grands scientifiques ont toujours su faire des expériences en en payant le prix. »
L’air soucieux, Phoenix Revéz choisit précisément cet instant pour glisser quelques mots à l’oreille de son collègue, dont le visage s’était lui aussi quelque peu aggravé, comme lesté d’un poids indicible. Ces chuchotements n’eurent raison ni de la confiance de Pertina, dont le rêve se réaliserait plus vite que prévu, ni de la forme de transe mortifère qui animait sa fille.
Thiam, toujours cachée en haut des escaliers, n’osait plus respirer de peur d’interrompre la scène qui se déroulait sous ses yeux. Plus que jamais partagée entre la tristesse et la soif de découverte, il lui semblait que son ouïe avait atteint une parfaite acuité. Elle distinguait parfaitement la petite respiration sifflante de la Présidente, qui entendit sa vis-à-vis s’exclamer :
« Votre confiance m’exalte, et le potentiel historique de cette mission que vous me confiez m’enchante. » Son regard s’attarda longuement sur le document tamponné « secret » que son interlocutrice avait sous le bras. Elle reprit : « Je ne puis cacher mon désir de lire en détail ce que vous venez de mentionner. Je ne vous cache pas que lorsque vous m’avez contactée cette nuit, j’ai pensé à un problème. Puis l’excitation dans votre voix, Madame la Présidente, ainsi que la promesse d’une découverte extraordinaire m’ont rassurée. À présent, je suis fébrile et tremblante de joie… Mais ces délais et le caractère impromptu de votre appel et de votre visite, s’ils ne m’empêchent pas de répondre à l’affirmative, m’obligent à tourner une pensée vers ma fille. »
Thiam eut la sensation de renaître.
« Je dois lui dire au revoir comme il se doit. »
Thiam sentit son estomac vriller de plus belle.
« J’avais d’autres plans en tête, mais l’urgence de la mission est telle que nul ne saurait refuser… »
Pertina esquissa un rictus qui trahissait sa lassitude. Ses yeux, désormais brillants, laissaient entrevoir le faux dilemme qui se présentait à elle. Certes prise de court, elle s’était préparée à cette situation. Elle aimait tendrement sa fille, mais inutile de se poser une fausse question : elle savait qu’elle accepterait, et qu’elle l’aurait fait même en des circonstances moins particulières. Elle avait programmé ce départ, point de choix cornélien ici. La déchirure adviendrait simplement plus vite que prévu. Elle se sentait forte, et prête à servir l’Europe, son pays, et par là même l’humanité. Le poids de cette responsabilité, même si elle s’était longuement entraînée à le porter ces dernières années, semblait d’un coup l’écraser, comme enfin concrétisé. Seulement un départ maintenant, elle le savait, impliquait de vouer le reste de ses jours aux étoiles qui se fondaient dans la nuit, à la recherche de l’impossible devenu plausible.
En effet, il faudrait encore une petite dizaine d’années avant que la base terrienne prévue sur Cérès ne voie le jour. Cette base, dont les fondations étaient à présent posées, devait servir de point de relais en vue d’un voyage au-delà de la barrière d’astéroïde qui existait entre Mars et les planètes gazeuses, si lointaines. Avec cette base, les missions prévues vers l’extérieur du Système Solaire pourraient, d’ici dix ans, entrevoir le retour de leurs occupants. Pour le moment, il n’en était rien, puisque sans ravitaillement sur Cérès, aucun retour n’était envisageable.
Pertina avait donc bien compris que partir dans moins de douze mois entraînait une forme de sacrifice qu’elle jugeait à présent salvateur. Sa vie prenait enfin un sens, et son nom serait sur les lèvres des enfants du monde entier, comme celui de celle qui s’est sacrifiée pour que plus jamais aucun de ses pairs n’ait à connaître la rudesse de la Mort.
Après quelques amabilités, il sembla à tout le monde que l’essentiel était dit. La Présidente remit à Pertina le dossier confidentiel, s’inclina pour montrer son respect, engagea ses collègues à en faire de même, puis leur montra la sortie.
Phoenix Revéz paraissait préoccupé. Thiam avait pu observer à plusieurs reprises lors des discours de la Présidente ou de M. Mlavic, quelques rictus qui laissaient penser qu’il n’avait pas tout dit. Il avait bien fait comprendre à ses homologues que la précipitation ne faisait guère partie de ses habitudes, et avait laissé échapper quelques grognements de réticences qui présageaient une anxiété qu’il masquait à peine.
Mais les circonstances exceptionnelles ne pouvaient que conduire même les scientifiques les plus éminents à se questionner. La fermeté de la Présidente, de toutes les manières, condamnait la moindre de ses tentatives de contestation à l’échec. La fougue de Pertina emportait enfin ses embryons de critiques dans les limbes de son esprit, qui semblait bouillir. Sur le pas de la porte, il fut le seul à marquer un temps, tournant légèrement la tête dans la direction de Thiam, qui frissonna. Le directeur de l’ESA vissa son chapeau par-dessus son crâne dégarni, et lança un regard hagard à Thiam, qui ne put lui répondre. Cet air inquiet, ces yeux ronds, ce front humide de sueur, ce chapeau élégant masquant ces cheveux grisonnants, cette petite barbe naissante et ce léger tremblement au niveau des joues semblaient tous trahir de la peur.
Thiam aurait cependant juré qu’il voulait présenter ses excuses.
Chapitre 3
Cette nuit-là fut sans conteste la plus longue que Thiam avait jamais passée. Elle lui parut insurmontable. Assise au bord de son lit, sa vision était floutée par des larmes incessantes et grosses comme des perles de pluie. Son crâne tentait péniblement de résister aux assauts de sa cervelle gonflée par l’incompréhension et la tristesse. Sa peine irriguait ses joues, leur donnait une teinte rouge, et les recouvrait seulement des sillons creusés par ses pleurs. La terre avait tremblé, et la sentence était sans appel.
Son regard ne parvenait pas à fixer un point précis du sol plongé dans la pénombre. Ainsi ses petites figurines dispersées par terre, à qui elle adorait inventer des aventures, semblaient échapper inlassablement à son regard. Elle y vit alors sa mère, si intrépide, insaisissable, au point d’échapper à sa propre fille. Trahie, Thiam voyait ses sanglots redoubler d’intensité à chaque fois qu’une tentative d’explication à l’attitude de sa mère émergeait dans son esprit. Car aucune ne satisfaisait son chagrin. Ce dernier engloutissait sa capacité de jugement, bien qu’élevée pour son âge.
Le bruit caractéristique de la pendule de sa chambre étirait les secondes et entérinait à chaque coup la décision de sa mère. Ce que Thiam n’acceptait pas, c’était cette préméditation. Sa mère savait depuis le début. Et la vérité, aussi cruelle qu’elle pût paraître à une enfant d’à peine neuf ans, demeurait inflexible, inébranlable, inamovible. À aucun moment Thiam n’entrait dans l’histoire que voulait écrire sa mère, qui en avait fait un personnage secondaire, qu’on pouvait décider d’éliminer lorsque les choses devenaient sérieuses.
L’accueil qu’elle avait réservé à sa mère, venue dans sa chambre ce soir-là, avait ainsi été mouvementé, voire hostile. Après quelques débattements inutiles, quelques cris de rage et de désespoir, Thiam avait enfin regagné son lit, en mettant sciemment son oreiller sur la tête, pour signifier qu’elle ne voulait, ne pouvait rien entendre. Déjà, les sanglots l’avaient gagnée. En effet, un an ne lui avait jamais paru aussi court. Elle s’était bouché les oreilles avec candeur lorsque Pertina lui avait délicatement retiré l’oreiller, pour voir le visage meurtri de sa fille.
« Ma fille… Je sais combien c’est dur pour toi. Calme-toi, s’il te plaît, et écoute-moi. » Pertina, elle, ne pleurait pas, et tentait avec une voix plus appuyée qu’à l’accoutumée de recouvrir les spasmes de sa fille. Thiam, incontrôlable, faisait mine de toujours se boucher les oreilles, mais écoutait malicieusement sa mère.
« Il y a des choses que tu n’apprendras que quand tu seras grande. Regarde-moi comme tu es belle… Tu es mon soleil, Thiam, ne l’oublie jamais. Mais maman ne décide pas toujours de tout, et même si ça lui fait mal de te laisser, sache qu’un jour toi aussi, tu me comprendras. Et quand ce jour viendra, alors tu seras heureuse à ton tour, et peut-être même que tu seras fière de moi… Il y a des choses que je ne maîtrise pas, tu vois bien… Je sais que tu nous as écoutés, petit monstre », dit Pertina en essayant d’alléger l’atmosphère de plomb qui s’était installée, avant de constater que cela n’avait aucunement fonctionné
Tout en lui caressant doucement le front avec son pouce, en maintenant la tête de sa fille au creux de sa main dans un élan de douceur qui donnait du baume au cœur à Thiam sans qu’elle le laissât paraître, elle poursuivit :
« Tu comprendras un jour ce qu’est le destin. Le mien n’est pas sur Terre. Je pense que le tien ne l’est pas non plus, mais je te laisserai le découvrir toi-même… Je sais que je te heurte, je suis aussi démunie à cause de ce qu’a dit la Présidente, mais tu comprendras plus tard l’importance de mon départ… Peut-être que tu seras heureuse de porter mon nom ! » Cet élan lyrique et un peu égocentrique caractérisait bien Pertina, dont les rêves de grandeur étaient si durs à satisfaire.
L’échange, si on peut l’appeler ainsi, dura de longues minutes. Thiam oublia la substance de ce que lui dit sa mère ensuite, pour ne se souvenir que d’une seule et unique chose, les derniers mots qu’elle prononça :
« Ce sera dur, Thiam, je sais. Mais je t’aime. À ma manière, mais je t’aime. Sache que je ferai tout pour qu’on se revoie. Je refuserai de mourir, et toi aussi. Alors on ne pourra que se retrouver. »
Ces mots résonnèrent fort dans la poitrine de Thiam. Ils changèrent tout, aussi, car elle comprit à ce moment ce que vivre pour toujours signifiait. Cela signifiait que plus rien n’était grave.