Chapitre 2
Jacques la fixa, une lueur de confusion dans les yeux.
« Quel jeu, Alexia ? »
Avant qu'il ne puisse continuer sa comédie, la voix de Cassandra appela depuis le salon.
« Jacques, chéri, tu peux venir ? Mon doigt me lance toujours. »
Sans une seconde d'hésitation, Jacques se tourna et s'éloigna, laissant Alexia sur le sol.
Les jours suivants furent une escalade. Jacques et Antoine étaient implacablement attentifs à Cassandra, une performance constante et brutale pour un public d'une seule personne. Mais leur public ne regardait plus. Alexia était devenue insensible à cela. La douleur qu'ils voulaient si désespérément voir avait disparu, remplacée par un calme glacial.
Le point culminant de leurs efforts fut la fête du vingt-cinquième anniversaire de Cassandra. Jacques organisa un événement somptueux à l'hôtel particulier, invitant une centaine de personnes de l'élite parisienne.
L'air bourdonnait de chuchotements.
« Regardez-le, il est aux petits soins pour elle. »
« Elle n'est qu'une cadre, mais il la traite comme une reine. »
« Je ne l'ai jamais vu traiter Alexia comme ça. Pas une seule fois. »
Alexia entendait tout. Elle était assise dans un coin isolé, sirotant une coupe de champagne, un sourire amer aux lèvres. C'était ironique. Ils s'efforçaient de prouver son amour par la jalousie, mais tout ce qu'ils faisaient, c'était de le tuer plus vite. Leur amour, si on pouvait l'appeler ainsi, était une arme, et elle était fatiguée d'en être la cible.
Cassandra était le centre de l'attention, un sourire suffisant sur le visage, flanquée de Jacques et Antoine. Jacques lui offrit une voiture de sport flambant neuve, la clé suspendue à une chaîne incrustée de diamants. Antoine lui donna un collier conçu sur mesure.
Alors qu'ils célébraient, leurs yeux ne cessaient de se tourner vers le coin d'Alexia, cherchant la réaction qui validerait leurs efforts.
Ils ne trouvèrent rien. Alexia restait assise tranquillement, son expression aussi immobile qu'un lac gelé.
La mâchoire de Jacques se crispa. Le sourire d'Antoine s'effaça. Leur échec à la provoquer gâchait leur victoire.
Cassandra, sentant leur attention faiblir, décida de prendre les choses en main. Elle se pavanait vers Alexia.
« Alors, Alexia ? Tu ne vas pas me souhaiter un joyeux anniversaire ? Où est mon cadeau ? »
« Je n'en ai pas pour toi », dit Alexia, sa voix plate.
Le visage de Cassandra se décomposa en une moue étudiée.
« Oh. Je suppose que tu n'es toujours pas contente que je sois là. »
Ses yeux balayèrent Alexia, puis se posèrent sur le simple médaillon en or autour de son cou. C'était la dernière chose que la mère d'Alexia lui avait donnée avant de mourir.
« C'est joli, ça », dit Cassandra, sa voix dégoulinant de convoitise. « Je prendrai ça comme cadeau. »
La main d'Alexia vola instinctivement vers le médaillon.
« Non. »
« Ne sois pas si égoïste, Alexia », geignit Cassandra, se tournant vers Jacques, qui l'avait suivie. « Jacques, elle ne veut pas me donner de cadeau. »
Le visage de Jacques était un masque de froideur.
« Alexia, donne-le-lui. »
« C'était à ma mère », dit Alexia, sa voix tremblant pour la première fois de la soirée. « C'est tout ce qu'il me reste d'elle. »
Antoine les rejoignit, son petit visage un miroir de la cruauté de son père.
« C'est juste un bout de métal, Maman. Ne sois pas si radine. Cassandra l'aime bien. »
« Ce n'est pas juste du métal ! » La voix d'Alexia se brisa. « C'est irremplaçable. »
La patience de Jacques céda. Il tendit la main et arracha le pendentif de son cou. La chaîne érafla sa peau, laissant une ligne rouge et vive.
« Je t'en achèterai une centaine », dit-il, sa voix dédaigneuse.
« Tu ne peux pas ! » s'écria Alexia, son sang-froid se brisant enfin. « Tu ne peux pas la remplacer ! »
Pendant un instant, Jacques hésita. Ses doigts, tenant le médaillon, tremblèrent légèrement. Mais l'instant passa. Le besoin de prouver son point de vue, de la voir s'effondrer, était plus fort.
Il se tourna et tendit le pendentif à une Cassandra triomphante.
« Tiens, joyeux anniversaire. »
Antoine applaudit.
« Tu vois, Maman ? Papa aime plus Cassandra. »
Alexia les fixa, son cœur se brisant. Ce n'était plus un jeu. C'était de la cruauté pure et simple.
« Vous êtes contents maintenant ? » murmura-t-elle. « C'est ce que vous vouliez ? »
Cassandra, admirant le médaillon, le laissa « accidentellement » glisser de ses doigts. Il heurta le sol en marbre avec un bruit sourd.
« Oups », dit-elle, avec un faux hoquet, avant d'écraser délibérément son talon aiguille dessus. L'or tendre se froissa avec un craquement écœurant, la minuscule photo de la mère d'Alexia à l'intérieur déchirée.
Le temps s'arrêta. Alexia fixa les morceaux brisés de son dernier lien avec sa mère. Un sanglot étranglé s'échappa de ses lèvres. Elle tomba à genoux, essayant frénétiquement de rassembler les débris, un bord tranchant lui coupant la paume.
« Qu'est-ce que tu crois faire ? » Jacques lui attrapa le bras, la relevant. « C'est juste un collier. Arrête de faire une scène. »
Elle repoussa Cassandra.
« Tu as fait ça exprès. »
Le métal brisé dans sa main s'enfonça plus profondément dans sa paume, faisant couler le sang. La douleur physique était un écho sourd de l'agonie de son âme.
Jacques la retint, sa poigne de fer.
« Excuse-toi auprès de Cassandra. Maintenant. »
Chapitre 3
Alexia ne le combattit pas. Elle ne dit pas un mot de plus. La volonté de se disputer avait disparu.
Elle retourna dans sa chambre, l'or écrasé et la photographie déchirée serrés dans sa main ensanglantée. Elle étala les débris sur sa coiffeuse, essayant de les reconstituer, mais c'était impossible. Comme son mariage. Comme sa famille. C'était brisé au-delà de toute réparation.
Elle enveloppa soigneusement les morceaux brisés dans un mouchoir en soie. Elle trouverait un maître artisan pour le réparer. C'était un espoir insensé, mais c'était tout ce qu'elle avait.
On frappa à la porte. C'était Cassandra, appuyée contre le cadre, un air suffisant et victorieux sur le visage.
« Il ne t'aimera jamais, tu sais », dit Cassandra, sa voix une basse raillerie. « Lui et Antoine, ils aiment te voir souffrir. C'est la seule chose qui leur fait ressentir quelque chose. »
« Tu es une idiote si tu penses qu'ils t'aiment », répondit Alexia, sa voix fatiguée. « Tu n'es qu'un outil. Un outil jetable. »
Cassandra rit.
« Peut-être. Mais en ce moment, c'est moi qu'il utilise. Et bientôt, tu seras complètement hors du tableau. Tu devrais juste partir. Rendre les choses faciles pour tout le monde. »
Alexia en avait assez. Elle se leva pour partir, mais Cassandra lui barra le chemin.
« Où crois-tu aller ? »
« Hors de mon chemin », dit Alexia, sa voix dangereusement basse.
Elle essaya de passer, mais Cassandra lui attrapa le bras. Alexia la repoussa, plus fort qu'elle ne l'avait prévu.
Cassandra perdit l'équilibre, les yeux écarquillés de choc théâtral. Elle poussa un cri perçant en basculant en arrière, tombant dans le grand escalier.
Le fracas résonna dans l'hôtel particulier silencieux.
Quelques secondes plus tard, Jacques et Antoine étaient là, courant au bas de l'escalier.
« Cassie ! » s'écria Jacques, la berçant dans ses bras.
Cassandra sanglotait déjà.
« Elle m'a poussée ! Alexia m'a poussée dans les escaliers ! Elle a dit... elle a dit qu'elle ne me laisserait pas m'approcher de toi et d'Antoine. »
Jacques leva les yeux vers Alexia en haut de l'escalier. Ses yeux n'étaient pas en colère. Ils n'étaient pas déçus. Pendant une fraction de seconde, Alexia le vit à nouveau – cette lueur de jubilation sombre et possessive. Sa jalousie, sa « violence », c'était exactement la preuve qu'il voulait.
Il le masqua rapidement, son visage devenant un masque de fureur glaciale.
« Emmenez-la à la voiture. Nous allons à l'hôpital. »
Il se tourna vers les deux gardes du corps qui étaient apparus.
« Et quant à elle », dit-il en désignant Alexia, « elle doit apprendre ce que sont les conséquences. »
« Qu'est-ce que tu fais ? » Le sang d'Alexia se glaça.
« Tu as poussé Cassandra dans les escaliers », dit Jacques, sa voix d'un calme effrayant. « Il est juste que tu subisses la même chose. »
Il était fou. Ils étaient tous fous.
« Non ! Je ne l'ai pas poussée ! Elle ment ! » cria Alexia, reculant alors que les gardes du corps avançaient.
« Elle ne mentirait pas », dit Antoine, sa voix petite mais ferme, debout à côté de son père. « Tu es juste jalouse, Maman. C'est ta punition pour ne pas nous aimer assez pour nous laisser être heureux. »
Les gardes du corps l'attrapèrent. Elle se débattit, elle donna des coups de pied, elle cria.
« Vous êtes des monstres ! Tous ! Vous le regretterez ! » hurla-t-elle, sa voix rauque de désespoir.
Ils la traînèrent en haut de l'escalier. Pendant un instant, ses yeux rencontrèrent ceux de Jacques. Il regardait, un léger sourire terrifiant jouant sur ses lèvres.
Puis, ils la lâchèrent.
Le monde bascula. La douleur explosa dans tout son corps alors qu'elle heurtait les marches de marbre. Un craquement écœurant résonna à ses oreilles.
Alors que sa vision se brouillait, la dernière chose qu'elle vit fut Jacques et Antoine. Ils souriaient. Souriaient vraiment.
« Elle a tellement mal, Papa », entendit-elle Antoine murmurer, sa voix remplie d'une sorte de bonheur dérangeant. « Ça veut dire qu'elle nous aime vraiment, vraiment très fort. »
Le petit rire grave de Jacques fut le dernier son qu'elle entendit alors que l'obscurité la consumait.
Son cœur ne s'est pas seulement brisé. Il a été arraché, déchiqueté et piétiné. Tout n'était qu'un jeu. Sa douleur était leur prix.
Elle se réveilla dans un lit d'hôpital, une prison stérile et familière. Chaque centimètre de son corps hurlait d'agonie.
Une infirmière vérifiait sa perfusion.
« Vous êtes réveillée. Vous nous avez fait une belle frayeur. Votre mari était si inquiet. Il est resté ici toute la nuit. »
Les doigts d'Alexia tressaillirent. C'était un bon acteur. Un acteur brillant.
« Il est sorti il y a quelques minutes, quand il a vu que vous alliez vous réveiller », continua l'infirmière, inconsciente de tout. « Il a dit qu'il allait voir comment allait l'autre jeune femme. Un homme si attentionné. »
Alexia sentit un rire amer monter dans sa gorge, mais il sortit comme une toux douloureuse. Bien sûr qu'il était parti. La performance était terminée. Le public était réveillé.
Elle refusa que l'infirmière l'appelle. Elle savait où il était. Il était avec Cassandra, continuant la mascarade.
Elle passa les jours suivants à l'hôpital, se remettant seule. La douleur physique était immense, mais le vide émotionnel était pire.
Quand elle fut libérée, son avocat était de nouveau là, cette fois avec un accord de divorce. Elle le signa sans une seconde de réflexion, sa main tremblant à cause des séquelles nerveuses, mais sa résolution ferme.
Dans le hall de l'hôpital, elle les vit. Jacques, Antoine et Cassandra, ressemblant à une famille heureuse. Le bras de Cassandra était en écharpe, un accessoire purement décoratif.
Alexia serra les papiers signés dans sa main, prit une profonde inspiration et se dirigea vers eux.
Elle tendit le dossier à Jacques.