Chapitre 2

April avait entraîné le groupe d'élèves vers la plateforme. Celle-ci était suffisamment grande pour les contenir tous. Ses murs de verre leur permirent, tandis qu'elle s'élevait lentement, de voir qu'ils grimpaient au niveau 3 de la station. Ce dernier, ainsi que celui qu'ils avaient dépassé sans s'y arrêter, était identique au premier. Le même couloir blanc, la même absence de meubles, les mêmes portes sur les côtés, la même froideur. Après vérification et tandis qu'ils furent invités à avancer par April, Milla vit une différence. Au niveau 3, il y avait beaucoup plus de portes sur les murs. La jeune fille sut instinctivement qu'il y en avait vingt-cinq de chaque côté.

- Je vous souhaite la bienvenue chez vous, annonça la guide le souffle court comme si elle venait d'emprunter des escaliers. Vous allez avoir une chambre chacun. Quand vous l'aurez choisie, votre nom apparaîtra sur la porte. Vous y aurez un accès illimité. Nous ne vous donnons ni horaire pour y accéder, ni cadenas pour la verrouiller. La confiance doit être l'une de vos priorités et de sévères sanctions attendront ceux qui la trahiront. Tout au fond du couloir, vous avez une salle de détente. C'est un grand salon dans lequel vous pourrez vous retrouver pour papoter et à côté, une pièce plus petite réservée aux communications avec vos proches. Attention, votre présence y sera détectée et notée. Vous n'avez le droit qu'à un accès par semaine parce que nous voulons que vous soyez concentrés. Pendant la guerre, vous serez loin de vos familles et vous ne pourrez pas leur parler. Alors essayez de vous y habituer dès maintenant ! Oh, et dans vos dortoirs vous trouverez vos uniformes scolaires en plusieurs exemplaires. Ils sont conçus pour s'adapter à votre morphologie. Vous n'aurez pas le droit de porter autre chose à compter de demain. Bon. Je crois que c'est tout. Je vous laisse choisir chacun votre chambre et vous invite ensuite à redescendre au niveau 1 pour votre premier repas parmi nous !

April transpirait à grosses gouttes et était de plus en plus essoufflée. Ce discours avait certainement été une épreuve pour elle. Milla se demanda si elle n'allait pas faire un malaise là, devant eux.

À peine la suivante de Diane eut-elle posé le pied sur la plateforme pour redescendre que le couloir des dortoirs se transforma en un grand et bruyant capharnaüm. Chacun voulait avoir la chambre près de l'ascenseur, ou près du salon. Quelques relations s'étant déjà formées, certains se battaient pour se placer les uns à côté des autres. Ces futurs soldats donnaient déjà de valeureuses batailles. 

Milla se fit petite. Elle n'avait pas d'envie particulière concernant sa chambre. Elle se contenta d'emprunter l'une des portes du mur de gauche, pas très éloignée de la plateforme et épargnée des combats. 

Elle vit alors une pièce composée d'un lit simple contre le mur à sa droite. Sur celui du fond, se trouvait un hublot lui permettant d'admirer le vide spatial et les étoiles lointaines. Heureuse de sa présence, elle s'y attarda quelques instants avant de se retourner vers une simple étagère, la seule de la chambre, placée en face du lit. S'y trouvaient plusieurs combinaisons noires bien pliées. Elle y passa sa main et grimaça. Elles n'avaient pas l'air très confortables. Leur matière était rêche et froide. Deux cloisons, dans le coin près de la porte, renfermaient le minimum nécessaire pour la toilette et les besoins naturels. Milla n'en demandait pas plus. 

La jeune fille s'assit sur son lit et balaya sa nouvelle chambre des yeux. Cette dernière était plutôt étroite mais, finalement, c'était tout ce dont elle avait besoin. De plus, il y avait une fenêtre. Milla n’aimant pas tellement se sentir enfermée, c’'était un vrai luxe qu'elle appréciait déjà, comme le fait d’y être seule.  

En admirant la valse des astres, elle pensa à sa mère. Ne pouvoir la contacter qu'une seule fois par semaine n'allait pas être facile. L'éloignement serait certainement sa plus grosse épreuve ici mais elle se montrerait forte. Et alors qu'elle se promit de l'appeler dès qu'elle le pourrait, elle entendit frapper à la porte. 

- Oui ? 

Milla se releva tandis que la fille blonde de tout à l'heure fit passer sa tête dans la chambre, n'osant y pénétrer totalement. 

- Oh, excuse-moi, lui dit-elle d'une petite voix. Je suis désolée ! Je ne voulais pas te déranger ! Je cherche juste une chambre libre. Celles d'en face sont déjà toutes prises.

- Tu ne me déranges pas, répondit simplement Milla. Je peux t'aider, si tu veux. On va bien t'en trouver une. 

La fille lui fit un franc sourire. Les deux ressortirent de la pièce et en refermant la porte, la brune vit que son nom était maintenant incrusté dans le métal. Elle passa ses doigts dessus pour sentir le relief des lettres creusées. Cette chambre était officiellement la sienne maintenant. 

- Tu t'appelles Milla ? Lui demanda la blonde en observant l'inscription elle aussi. C'est joli. Moi, c'est Eury. J'ai hâte de voir mon nom sur une porte comme ça. 

- T'inquiète pas, il y a des chambres pour nous tous. Regarde, il n'y a pas de nom là. 

Milla indiqua d'un mouvement de tête la porte juste à côté de la sienne. Les deux filles rentrèrent et, en effet, elle était vide. 

- On dirait que nous allons être voisines, dit-elle. 

- Oui, c'est cool ! S'enthousiasma Eury. T'es la première à avoir été sympa. Les autres me viraient directement quand je rentrais dans leur chambre pour voir si c'était pris ou alors ils m'ignoraient. 

- Je pense qu'on est tous à cran, les défendit Milla. C'est le début, il faut laisser un peu de temps pour qu'on s'habitue à tout ça. Tiens, regarde. 

Elle montra à Eury que son nom venait de se creuser dans la porte. La blonde observa l'inscription puis la petite pièce avec émerveillement. Elle avait des yeux immenses et des longs cils qui renforçaient cette impression d'enchantement. Ses cheveux étaient coupés court et laissaient voir que son cou était plus long que la moyenne. Elle s'installa sur son lit, Milla l'imita, prête à découvrir l'une de ses camarades à présent. Même assises, Eury faisait bien une tête de plus. 

- C'est impressionnant, non ? Demanda Eury en regardant par son hublot. Je crois que je n'ai jamais dormi ailleurs que chez mes parents. 

- Il n'y avait pas d'internat dans ton ancienne école ? S'interrogea la brune qui était visiblement plus habituée à la vie en collectivité que sa nouvelle connaissance. 

- Si mais j'avais la chance de pouvoir m'en passer. Enfin, je me demande si c'était bien une chance maintenant... Je vais avoir du mal à m'y faire. 

- Comme je t'ai dit, répondit Milla en posant sa main sur son bras, il faudra un peu de temps. Mais je suis sûre que tu vas vite t'y habituer. Tu viens ? Il faut qu'on descende maintenant. 

En effet, le murmure dans le couloir s'atténuait, signe que la masse d'étudiants diminuait au fur et à mesure que ces derniers redescendaient au niveau 1. 

Elles se levèrent d'un même mouvement et vinrent se placer dans le groupe qui attendait le retour de la plateforme, prêtes à partager ensemble leur premier repas au sein du Conservatoire.

Chapitre 3

Milla et Eury étaient installées à l'une des nombreuses tables rondes du réfectoire du niveau 1. Elles étaient plus ou moins grandes mais semblables dans leur exécution. Elles n'ajoutèrent pas de couleurs à l'endroit, apportant une simple nuance foncée au blanc environnant. 

Les deux filles apprenaient doucement à se connaître tandis que des serveurs robotisés leur apportaient toutes sortes de plats remplis de nourriture non réduite ou transformée. Milla essayait de se concentrer sur l'histoire qu'Eury lui racontait sur son père qui était aussi son professeur mais la brune, peu attentive, n'arrivait pas à détacher son regard des aliments. Jamais elle ne mangeait autre chose que des cubes habituellement. Un seul suffisait à la nourrir des heures. Et voilà qu'on les gâtait avec ces mets destinés aux plus hautes sphères de leur système. Depuis quand n'avait-elle pas vu un vrai morceau de pain ? Ça coûtait moins cher au Système de nourrir sa population avec des aliments transformés. Les cubes gélatineux pouvaient tenir dans le creux de la main et on ne mangeait plus que ça. Milla et sa mère n'étaient pas spécialement pauvres mais des plats tels que ceux qu'elle avait sous les yeux maintenant n'étaient normalement destinés qu'aux personnes les plus riches. Ils étaient si rares qu'ils prenaient presque le statut de mythe pour les classes moyennes et pauvres. Serait-ce tous les jours ainsi ? April, qui se leva d'une des tables au centre de la pièce, répondit à sa question. 

- Chers étudiants, c'est dîner de fête pour ce soir ! Il s'agit de votre premier repas au Conservatoire, nous avons voulu marquer l'occasion. Cependant, dès demain, vous commencerez votre apprentissage. Les menus seront alors bien plus modestes. Profitez-en et bon appétit ! 

Leur guide se rassit à sa table où Milla put voir d'autres adultes qui devaient être leurs professeurs. Elle nota également l'absence de Diane. 

- C'est libre ici ? Demanda l'un des deux garçons qui venaient de s'approcher d’elle.

- Oui, bien sûr, lui répondit Eury, enthousiaste. 

- Merci, répondit le plus grand des deux en s'installant.

Milla leur fit un sourire poli en les observant. Même si elle n'appréhendait pas d'être ainsi entourée de vrais Boriants, elle était curieuse de voir leur façon d'être avec elle, l'une des deux seuls élèves à la peau violette. Ils ne semblaient pas, jusqu'à présent, faire de différences entre Eury et elle-même. 

L'un avait le visage rond et de longues nattes noires et l'autre était plus musclé, sans le moindre cheveu sur la tête, ciblant toute l'attention sur ses grandes oreilles. 

- Moi, c'est Crimson, dit le chauve, et voici Isidore. C'est sympa de nous accepter à votre table. Il y avait aussi deux autres places là-bas, mais ils avaient l'air moins accueillants. 

Un coup d’œil à la table désignée par Crimson confirma la chose. Il y avait tout un groupe mixte d'étudiants aux regards mauvais et aux mèches souples. Leurs sourires en coin et leurs rires sonores montraient leur volonté de se faire remarquer. La mauvaise impression de Milla se confirma quand l'une des filles la désigna du menton à ses camarades. Ils l'observèrent, parlèrent bas et ricanèrent. 

La brune se retourna vers ses propres compagnons de repas. 

- Fais pas gaffe, lui dit Eury. 

Milla haussa les épaules. Les garçons, sans doute un peu gênés d'avoir provoqués cette bataille de regards, proposèrent de manger et se servirent généreusement. 

- Et vous alors ? Demanda le chevelu en remplissant son verre. Vous vous appelez comment ? 

- Milla. Et elle, c'est Eury. 

- Ok, alors enchanté, Milla et Eury, dit Crimson pour détendre l'atmosphère. Vous avez pensé quoi du discours de notre charmante directrice, tout à l'heure ? 

- Pas grand-chose, j'attends de voir. 

- Bah, moi, je ne suis pas rassurée, dit la blonde. Je ne pensais pas que ça se passerait comme ça. 

- Tu t'attendais à quoi ? Demanda sérieusement Isidore. Je veux dire, on est là pour devenir soldats. Tu ne le savais pas ? 

- Si, si ! Mais, je ne sais pas... Je pensais que les cours seraient plutôt théoriques en fait.

- Essaie de ne pas t'inquiéter tant que tu ne sais pas ce qu'on va nous demander, lui conseilla Milla. On en saura plus demain. 

Les garçons confirmèrent ces propos et tentèrent à leur tour de rassurer Eury. Cette dernière était en proie à une telle angoisse qu'elle ne parvint pas facilement à se détendre. Pour ne plus penser à ce qui les attendait le lendemain et les jours suivants dans cette école d'élite, les quatre étudiants décidèrent d'en apprendre plus les uns sur les autres. C'est ainsi que Milla sut que Crimson et Isidore étaient amis depuis longtemps, venant de la même école, avant qu'elle-même leur avoua appréhender la distance qui la séparait maintenant de sa mère. 

Leur repas terminé, ils quittèrent le réfectoire parmi les derniers. Milla était étonnée de voir comme les horaires étaient souples ici. Elle s'était attendue à une discipline de fer de la part d'une école qui formait des soldats mais ils semblaient préférer le développement d'une certaine autonomie à la capacité de se plier aux ordres. Elle n'allait pas s'en plaindre. 

Une autre bonne chose à retenir de cette première soirée était d'avoir déjà appris à connaître certains de ses camarades. Elle était un peu solitaire habituellement, mais n'aurait pas voulu se voir livrer à elle-même dans cet environnement qui lui était totalement inconnu. Les épreuves, elle l'avait senti dans le discours de Diane, seraient compliquées physiquement et mentalement. Du soutien et des amis lui seraient certainement utiles. Et nécessaires. 

Tandis qu'ils remontaient vers les dortoirs grâce à la plateforme, Milla riait avec les trois étudiants qu'elle venait tout juste de rencontrer. Elle se dit, en les observant, qu'elle aurait pu trouver pire compagnie. 

D'un geste de la main, elle leur dit bonne nuit et se glissa discrètement dans sa chambre. Le niveau 3 était très silencieux et certains élèves devaient déjà dormir. 

Mais maintenant qu'elle était seule, une mauvaise impression grandit en elle. Comme Eury finalement, elle avait peur. Elle frissonnait. En entrant dans sa salle de bain personnelle, elle refusa ces sentiments qui ne serviraient, pensait-elle, qu'à l'affaiblir. Elle voulut oublier l'angoisse et l'appréhension du lendemain. En sentant l'eau glisser sur sa peau, elle chantonna pour ne penser à rien. Et en se glissant dans ses draps, elle songea à sa mère pour faire taire les avertissements que lui soufflait sa voix intérieure.

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L'Ecole des mauvaises choses

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