Chapitre 2
Trente ans plus tôt
Édouard est encore jeune, à peine la cinquantaine, en pleine force de l’âge, et à la tête d’une entreprise dynamique, en constant développement, et financièrement solide. Les années quatre-vingt autorisent toutes les hardiesses, tous les paris, et excusent les plus graves erreurs de gestion, vite compensées par la folle croissance de ces décennies.
Charles, le père d’Édouard, exerçait le métier de forgeron, notamment dans le domaine des outils pour le bâtiment. Un homme rustre, dur au labeur, incapable de s’encombrer d’états d’âme ou de sentiments annexes envahissants. Édouard, adolescent, adorait, sitôt sorti de l’école, se précipiter dans l’atelier de son père, attiré par la forge, ses braises rougeoyantes, ses fumées épaisses et âcres qu’il s’amusait à respirer pour vite s’en éloigner. Tous les gamins cherchent à se faire peur. Sous les coups du marteau-pilon, le fer brûlant déformé, allongé, aplati, martyrisé, puis remis en chauffe quand la couleur virait du rouge à l’orange, hypnotisait le jeune homme. Il aurait pu rester des heures à admirer ce spectacle, fasciné par la métamorphose, dans un bruit d’enfer, d’un quelconque morceau de métal en pic de pioche, pointu à souhait.
Depuis des années, Édouard suppliait son père de lui laisser utiliser le pilon. À force de le regarder, il pensait savoir forger, mais un soir, Charles, exaspéré par son insistance, lui avait brutalement enjoint : « Écoute, ne me demande plus jamais ça ! C’est moi qui déciderai quand je t’estimerai capable de forger ! » Édouard ne posa plus jamais la question, mais le moment tant attendu fuyait jour après jour. À tel point qu’il finissait par douter de ses capacités, et une profonde désolation s’emparait parfois de lui.
En une fin d’après-midi de mai, il arriva un peu en retard à la forge et s’aperçut très vite qu’une ambiance inhabituelle régnait au sein de l’atelier : son père, debout, les bras croisés devant le foyer, regarda ostensiblement sa montre, et Édouard s’excusa pour son retard. Mais ce n’était pas tout : les braises chauffaient un imposant bloc de fer, et les immenses pinces chargées de l’attraper, pour éloigner les mains de la chaleur, attendaient à côté. Édouard, pétrifié par l’évènement, comprit immédiatement : c’était son jour ! Charles sortit une paire de gants de son épais tablier de cuir, et les lui tendit. Édouard éprouva une curieuse sensation : pour la première fois, son père se souciait vraiment de lui, cherchait à le protéger, à lui éviter de graves brûlures. Il enfila les gants, et montra la forge : « C’est assez chaud ? ». Son père écarta les bras, signifiant : « c’est toi qui décides ».
Une immense appréhension envahit Édouard… Allait-il réussir cet examen, être digne de son père, allait-il enfin donner libre cours à sa passion ? Tout à coup, dominant sa peur, il saisit les pinces, attrapa le fer bouillant, et l’installa sur la table du pilon. Il savait la pédale de commande très sensible, et un appui mal contrôlé transformerait inexorablement le cube en une irrécupérable galette… Le pied descendant très doucement, le pilon commença à frapper le métal rouge. Une concentration extrême, une jouissance inconnue irrigua tout son corps : fabriquer un élégant objet à partir d’un bloc informe. Édouard tournait, retournait, déplaçait sa pièce en cadence sous le pilon, et celle-ci commençait à prendre forme, mais le rouge vif virait au sombre, et Édouard, en vrai professionnel, replaça son œuvre dans les braises. Pour la première fois, il osa regarder son père, attendant le verdict : « c’est pas mal ». Quelques minutes plus tard, la bonne couleur retrouvée, Édouard saisit à nouveau sa pièce et reprit le forgeage.
Le travail s’achevait, la forme devenait convenable, mais sur un coup de pédale un peu appuyé, le pilon aplatit l’extrémité, qui, naturellement, ne pouvait plus être modelée en pointe. Édouard savait que c’était fini, que jamais ce morceau de fer ne deviendrait une pioche… Son père s’approcha, saisit les pinces et déposa l’objet brûlant contre la planche de bois noircie séparant les rebuts du reste de l’atelier. Édouard avait raté son examen… Son père revint vers lui : « tu as bien travaillé, une seconde d’inattention vers la fin, et tu as vu le résultat ! Mais ça nous arrive à tous, même après vingt ans ! » Bien sûr, et les pièces informes entassées derrière la planche en témoignaient.
Agité par un léger tremblement, signe du relâchement nerveux après une telle concentration, Édouard ôta les gants qu’il rendit à son père. Celui-ci les fourra sans ménagement dans son tablier. Ses mains calleuses l’isolaient maintenant de la chaleur, et de gants, il n’en avait plus besoin… Pour la première fois, père et fils s’observaient différemment : le premier fier que son fils, assez doué finalement, apprécie son métier et veuille entrer dans ses pas, et le second reconnaissant d’avoir été autorisé à rejoindre le clan très fermé des forgerons, insigne honneur s’il en est…
Chapitre 3
Nous sommes en 1985. Assis devant son bureau Empire, Édouard contemple, pensif, ce morceau de métal de bizarre forme, fixé sur un socle en bois verni, témoin de sa première expérience de forgeron. Certains conservent, naturalisée, la tête de leur premier brochet, d’autres la photo bien enfouie au fond d’un portefeuille de leur première conquête, lui vénérait cet objet qu’un père trop tôt disparu l’avait autorisé à fabriquer pour la première fois. La chaleur, le bruit infernal, les fumées ravageuses avaient eu raison de la santé de Charles quelques années plus tôt. Et Édouard se remémorait souvent l’image de cet atelier, précurseur de l’entreprise florissante qu’il dirigeait aujourd’hui.
L’une des portes du bureau ouverte sans ménagement, une femme apparut. Un sourire crispé sur le visage, elle déclara :
— Dis donc Édouard, la Tunisie est très en retard, on manque cruellement de vêtements, les clients se plaignent !
Édouard ne répondit pas de suite. Henriette, sa femme depuis vingt-cinq ans, et bien que n’exerçant aucune fonction officielle dans l’entreprise, occupait un grand bureau à côté du sien. Aucun horaire ne l’astreignait, mais elle aimait parcourir l’usine pour en respirer l’atmosphère. Les femmes sont réputées pour leur intuition développée, et Henriette n’échappait pas à la règle. Mais chez elle cette faculté se complétait d’un sens pratique hors du commun. Édouard en était toujours amoureux. Très belle, elle lui avait donné trois enfants, et jouait un rôle informel de conseillère. Un rituel, établi inconsciemment entre eux, amenait parfois Henriette, en privé bien sûr, à déclarer, sur un sujet ou un autre : « Monsieur Chantegros, tu déconnes ! »
C’est le seul mot d’argot qu’elle osait employer, son éducation lui en interdisant tous les autres. Lorsqu’elle s’exprimait ainsi, Édouard savait que le sujet évoqué devenait hypersensible. Que ce soit à propos d’une décision financière, d’un investissement prévu, d’un recrutement ou de tout autre évènement, l’expression ne signifiait pas nécessairement un véto, mais au moins un avertissement appelant à remettre l’ouvrage sur le métier. Et à chaque fois que cela s’était produit, soit le projet fut abandonné, soit profondément amendé. Rien que pour cela, Henriette lui était indispensable.
— Je m’en occupe, merci et à tout à l’heure !
Dans les années 80, les pays du Maghreb débutaient leur industrialisation, en même temps qu’Édouard élargissait son programme de vente. Les deux orientations se rejoignirent très vite, la Tunisie se spécialisait dans la fabrication des vêtements de travail, et Édouard souhaitait adjoindre ces produits à sa gamme. La construction d’une usine de produits textiles près de Tunis fut décidée. De nombreux organismes mixtes facilitaient ces implantations, et six mois plus tard l’usine tournait. Une aubaine pour Chantegros, bénéficiant de prix de revient dérisoires, et donc de marges colossales sur le marché français. Seul bémol, les délais parfois fantaisistes.
Henriette, depuis son bureau contigu à celui d’Édouard, endossait également un autre rôle : celui de paratonnerre ! Tous les employés la connaissaient, soit de par sa présence à l’usine, mais surtout pour ses activités externes : kermesse paroissiale, bonnes œuvres en tous genres, cantines scolaires balbutiantes. Sa légendaire gentillesse, couplée à son don d’écoute, autorisait que tout puisse lui être dit. Et quand un problème surgissait, s’adresser directement à Édouard, au caractère ombrageux et emporté par moment, risquait de déclencher une réaction violente. Alors on s’adressait à Henriette, qui, soit résolvait le problème d’elle-même, soit choisissait le bon moment pour le soumettre à son mari.
Que de chemin parcouru depuis l’antique forge paternelle ! Au fil des années, agrandissements, déménagements, diversifications ont permis l’édification d’un petit groupe employant plus de cinq cents personnes. Suite à la fermeture des mines, libérant ainsi nombre d’ouvriers, et grâce aux aides proposées, une nouvelle usine fut installée à Alès. Principalement pour fabriquer de petites bétonnières, des compresseurs, et tous les matériels que la mécanisation galopante dans le bâtiment imposait aux entreprises. La construction puis la direction de l’usine fut confiée à Paul Lavier, le frère aîné de quelques années d’Henriette.
Après de brillantes études, la carrière professionnelle de Paul, jusque-là intégralement consacrée à la direction technique d’une entreprise de BTP, lui conférait l’indispensable expérience dans le métier. Henriette avait donc proposé cette candidature à Édouard, qui l’avait plébiscitée, considérant à juste titre qu’il était bien l’homme de la situation. Paul, marié à Christine, avait deux enfants d’une douzaine d’années. À l’époque, de nombreux Parisiens quittaient la capitale suite aux décentralisations, et le couple s’avérait plutôt satisfait de côtoyer régulièrement le soleil du midi.
Henriette et Édouard, n’avaient ni l’un ni l’autre fréquenté très assidûment l’école, ce qui les rapprochait également. Édouard n’aimait pas les études et attendait impatiemment la sortie pour rejoindre en courant la forge de son père. Un bac réussi miraculeusement, puis une année d’école professionnelle en pointillés ne lui conféraient pas un niveau d’exception. Mais c’était un autodidacte sérieux, appliqué, et muni d’un excellent garde-fou… Monsieur Chantegros, tu déconnes… Combien de fois Henriette ne l’avait-elle pas sauvé du désastre !
Henriette, fille d’un médecin de campagne bon enfant, très belle femme, grande, distinguée, ne chérissait pas non plus l’école. Elle se révélait surtout chef de bande, organisant la rébellion contre l’autorité scolaire, ce qui lui valut nombre de punitions sévères. Une meneuse séduite un jour par la personnalité d’Édouard, ses projets, ses fantasmes parfois. Et sa fonction, par procuration, de directrice cachée de l’entreprise Chantegros lui permettait de s’éclater dans l’ombre. Tirer les ficelles lui convenait parfaitement.