Chapitre 2
Élise PDV:
Le frisson de la nuit dernière s'était transformé en une angoisse glaciale qui m'a collé à la peau toute la matinée. Damien était parti travailler, m'embrassant sur le front, ignorant le gouffre qui s'était ouvert sous mes pieds. J'étais assise seule dans notre cuisine impeccable, le silence assourdissant, seulement ponctué par les battements frénétiques de mon propre cœur.
Le souvenir de la cicatrice, sa cicatrice, confirmant son identité, était un coup physique. Mon estomac s'est noué. Comment avais-je pu être si aveugle ? Si naïve ? L'homme que j'aimais, l'homme que j'allais épouser, menait une double vie.
J'ai ressorti mon ordinateur portable, les doigts tremblants en tapant « La Tanière ». Le site était toujours là, un abîme numérique dont je ne pouvais détacher les yeux. J'ai fait défiler les vidéos, poussée par une compulsion malsaine. Mon regard s'est accroché au chat, qui défilait sans fin sous les directs. Des messages datant de jours, de semaines, de mois. Ce n'était pas une incartade. C'était une habitude.
Une sueur froide a perlé sur mon front. Je devais tout savoir. Il me fallait des preuves, indéniables, irréfutables. Mon esprit, habituellement concentré sur des palettes de couleurs harmonieuses et des agencements fonctionnels, était maintenant consumé par une seule et terrifiante question : Pourquoi ?
J'ai appelé mon bureau. « Je ne viendrai pas aujourd'hui », ai-je réussi à dire, la voix rauque. « Je me sens encore plus mal. »
Le mensonge sonnait creux, mais il était nécessaire. Je ne pouvais affronter personne, pas alors que mon monde s'effondrait. Mes mains, toujours tremblantes, ont rouvert l'e-mail anonyme. Qui l'avait envoyé ? Et pourquoi maintenant, juste une semaine avant le mariage ? Était-ce un avertissement ? Une attaque malveillante ?
Je fixais l'écran, les visages pixelisés d'inconnus masqués me narguant. J'ai revisionné la vidéo de « Damien ». Encore et encore. Ses manières, ses mouvements, sa façon de rejeter la tête en arrière. Chaque détail criait son nom. L'ironie cruelle ne m'a pas échappé – j'étais architecte d'intérieur, formée à remarquer les plus petits détails, à créer l'harmonie. Maintenant, ces mêmes compétences décortiquaient la disharmonie grotesque de ma propre vie.
J'ai senti une douleur fantôme dans ma poitrine, comme si on m'essorait le cœur. Ce n'était pas seulement la trahison de Damien. C'était le poids écrasant du « pourquoi ». Quel genre d'homme faisait ça ? Quel genre de relation pensais-je avoir ?
L'après-midi s'est éternisé, chaque minute une heure. Ma tête me lançait. J'ai essayé de me distraire, de nettoyer, de lire, de faire n'importe quoi, mais les images de « La Tanière » étaient gravées sur ma rétine. Je ne pouvais pas y échapper. J'avais l'impression d'être piégée dans une boîte de verre, regardant ma vie se défaire sans pouvoir l'arrêter.
Alors que le crépuscule s'installait, projetant de longues ombres dans notre salon, une nouvelle pensée, plus froide et plus aiguë que l'angoisse, m'a transpercée. Si c'était Damien, qui était la femme ? Elle était toujours masquée, un lapin, un chat, une biche. Les masques étaient différents, mais son langage corporel, son rire…
Mon téléphone a de nouveau vibré, faisant sursauter mes nerfs. C'était Karine, ma témoin, ma meilleure amie depuis la maternelle. « Salut ! Le stress du mariage te gagne ? Damien vient de me dire que tu t'es mise en arrêt maladie. »
Mon sang s'est glacé. Damien l'avait dit à Karine ? Pourquoi ? Et pourquoi sa voix semblait-elle si… normale ? Si innocente ? C'était une interaction simple, quotidienne, mais dans mon état actuel, chaque mot semblait chargé de sens cachés. J'ai soudain vu le visage innocent de Karine, ses yeux brillants, son rire facile, sous un nouveau jour, glaçant. Mes soupçons, autrefois concentrés uniquement sur Damien, se sont maintenant étendus, une tumeur cancéreuse dans mon esprit.
« Ouais, juste un virus », ai-je menti, la voix tendue. « Écoute, tu peux… tu peux passer ? J'ai vraiment besoin de parler. »
Karine, que Dieu la bénisse, était là en vingt minutes, une bouteille de mon vin préféré et un sourire compatissant aux lèvres. « Ma belle, on dirait que tu as vu un fantôme », a-t-elle dit en nous servant un verre à toutes les deux. Son contact sur mon bras était chaud, réconfortant. Trop réconfortant.
« Je crois que Damien me trompe », ai-je lâché, les mots ayant un goût de poison.
Les yeux de Karine se sont écarquillés, une image parfaite du choc. « Quoi ? Impossible ! Damien ? Il t'adore, Élise. C'est absurde ! » Elle a secoué la tête, sa voix indignée. « Qui t'a dit ça ? Une ex jalouse ? »
Sa réaction était trop parfaite, trop immédiate. Mes yeux, maintenant habitués à disséquer chaque détail, ont remarqué un subtil resserrement autour de sa bouche, une lueur dans ses yeux qui a disparu aussi vite qu'elle était apparue. Une nouvelle possibilité terrifiante a commencé à se former dans les recoins les plus sombres de mon esprit. C'était absurde. C'était impossible. Mais et si ?
« J'ai… j'ai vu quelque chose », ai-je dit, ma voix à peine un murmure. « Quelque chose en ligne. » J'ai hésité, voulant lui montrer, ayant besoin de sa validation, mais la peur m'a retenue. La peur de ce que je pourrais découvrir ensuite. La peur de tout perdre.
Elle a ricané, prenant une gorgée de vin. « Élise, tu es stressée. Ce mariage te met sur les nerfs. Damien t'aime. Il vient de me dire à quel point il est excité. » Elle a fait une pause, puis a ajouté nonchalamment : « Il a même fait des heures supplémentaires pour te préparer une surprise, tu sais. Un cadeau secret pour votre nouvelle maison. Quelque chose de romantique. »
Un cadeau pour la maison ? Mon esprit est revenu à l'homme masqué sur « La Tanière » parlant d'immobilier, de notre nouvelle maison. Ma tête tournait. Le vin, ou le choc, rendait ma vision floue. La pièce semblait étouffante. J'avais besoin d'air. J'avais besoin de réponses.
« J'ai besoin de m'allonger », ai-je dit en me levant du canapé. Karine a hoché la tête, son expression toujours inquiète, toujours parfaitement innocente. Je me suis dirigée vers la chambre, le poids de sa présence, de son « inquiétude », pesant sur moi. J'avais l'impression de me noyer dans une mer de mensonges, et la plus profonde des trahisons était encore à venir. Cette pensée était si glaciale qu'elle me paralysait.
Chapitre 3
Élise PDV:
Je me suis réveillée en sursaut, les dernières bribes d'un cauchemar encore accrochées à moi. Damien n'était pas à côté de moi. Mon cœur a fait un bond, une angoisse familière et écœurante m'envahissant. Il était 3 heures du matin. Il était de nouveau parti.
Mes doigts, engourdis par la peur, ont navigué jusqu'à « La Tanière ». Le site s'est chargé rapidement, un trou noir de dépravation. Et il était là. Le loup. Et à côté de lui, le lapin. Le même lapin qu'avant.
Cette fois, mes yeux ont cherché la cicatrice, cette marque distinctive. Et elle était là, pâle mais indéniable, une ligne blanche sur la peau claire du bas de son dos, juste visible au-dessus de la ceinture de son masque. Mon souffle s'est coupé dans ma gorge. Il n'y avait plus de déni possible. Plus d'auto-illusion à laquelle se raccrocher. C'était Damien.
Mon regard a balayé le chat, les commentaires défilant rapidement. « Regardez-les ces deux-là ! Tellement chauds ensemble », disait l'un. Un autre : « Ça fait des mois qu'ils font ça, non ? Le meilleur show de La Tanière ! » Des mois. Pas une aventure. Pas une erreur. Une liaison de longue date.
Puis, une voix. Sa voix. La femme au masque de lapin. « Mon Dieu, Damien », a-t-elle ronronné, son ton empreint d'une plainte familière. « Cette cicatrice est toujours sur le chemin. »
Mon monde a basculé. Cette voix. La façon dont elle disait « Damien ». Sa façon de se plaindre. C'était Karine. Ma meilleure amie. Ma témoin. La femme à qui je venais de confesser mes soupçons.
Le sol a semblé se dérober sous mes pieds. Un cri perçant était piégé dans ma gorge, vibrant contre mes cordes vocales, mais aucun son ne s'est échappé. C'était impossible. Karine, ma Karine, qui avait été mon ombre, ma confidente depuis nos cinq ans ? La fille qui connaissait tous mes secrets, qui avait pleuré avec moi pour des genoux écorchés et des cœurs brisés ? Celle en qui j'avais une confiance aveugle ?
Je me suis souvenue de son « choc » quand je lui ai dit que je soupçonnais Damien. De son « inquiétude ». De sa mention désinvolte du « cadeau surprise pour la maison ». Les mots résonnaient dans ma tête, se moquant de moi. Le cadeau pour la maison, c'était notre foyer conjugal, celui que Damien et moi avions choisi ensemble. Celui qu'ils étaient en train de profaner.
Mon enfance, mon passé, mon présent – tout cela ressemblait à une fragile poupée de porcelaine brisée en un million de morceaux. L'air s'est épaissi, m'oppressant, rendant la respiration impossible. J'ai agrippé ma poitrine, un cri désespéré et animal déchirant mon silence.
Drrrring ! Drrrring ! Mon téléphone, oublié sur la table de nuit, a vibré. C'était Damien. Ma main a jailli, le faisant tomber par terre. Le son de sa sonnerie a rempli la chambre, puis s'est brusquement arrêté.
À l'écran, le loup et le lapin continuaient leur danse, inconscients. Le chat défilait, un flot constant d'adoration pour le duo. « Le meilleur couple de La Tanière ! » « Ils ont une telle alchimie ! »
Mes yeux me brûlaient, mais aucune larme ne venait. C'était au-delà des larmes. C'était une douleur froide et vide qui se propageait dans tout mon être. Mon corps semblait lourd, déconnecté. J'étais une marionnette dont on avait coupé les fils.
Je savais avec une clarté glaçante ce que je devais faire. La douleur était insupportable, mais une détermination d'acier s'est durcie en moi. Il n'y avait pas de retour en arrière possible. Il n'y avait pas de pardon pour ça.
J'ai retrouvé mon téléphone, l'écran fissuré par la chute. J'ai ouvert mon application bancaire, puis j'ai cherché « détective privé ». Un appel rapide, une brève explication – assez pour qu'il commence. Il s'appelait M. Lenoir. Il a promis la discrétion. Et la rapidité.
Ensuite, j'ai ouvert ma messagerie personnelle. J'ai rédigé un message à une mentor à Bordeaux, une architecte d'intérieur acclamée que j'avais toujours admirée. « Intéressée par un partenariat… déménagement… nouvelles opportunités. » C'était une bouteille à la mer, un plongeon désespéré vers un avenir qui était soudainement complètement vide.
Le soleil commençait à peine à peindre le ciel quand Damien est finalement rentré. Il sentait légèrement le parfum bon marché de Karine, masqué par une eau de Cologne plus forte. Il s'est déplacé silencieusement, prudemment, comme pour ne pas me réveiller. Ou peut-être, comme pour ne pas perturber la fragile illusion qu'il avait construite.
Il s'est glissé dans le lit, son corps chaud contre le mien. Il m'a enlacée, un réconfort familier qui ressemblait maintenant à l'étreinte d'une vipère. « Tout va bien, mon ange ? » a-t-il murmuré, sa voix pâteuse de sommeil, ou d'innocence feinte.
Je suis restée immobile, mon cœur une pierre dans ma poitrine. Le « pourquoi » résonnait toujours, mais il était maintenant rejoint par une nouvelle émotion, plus puissante : une rage absolue, incandescente. J'ai fermé les yeux, imaginant le loup et le lapin. Karine. Damien. Ils avaient orchestré ça. Ils avaient essayé de me détruire. Mais ils n'y arriveraient pas. Plus maintenant. La partie ne faisait que commencer.