Chapitre 2
Le train filait à vive allure, emportant Lily loin de tout ce qu'elle avait connu. À travers la vitre, le paysage changeait peu à peu, troquant les collines familières contre des bâtiments imposants, les routes sinueuses contre des avenues tracées au cordeau. La capitale approchait, et avec elle, une vie dont elle ne savait encore rien.
Dans son sac, la lettre froissée de Maître Montclair pesait lourd. À son arrivée, une voiture l'attendrait pour l'emmener au manoir Richmont. Ces mots tournaient en boucle dans sa tête. Le manoir Richmont. Là où vivaient ses véritables parents. Là où elle aurait grandi si le destin en avait décidé autrement.
Le train ralentit, et bientôt, la gare immense se déploya sous ses yeux. Des voyageurs pressés se croisaient, des annonces résonnaient, un homme en costume tapotait nerveusement sur son téléphone. Tout lui semblait à la fois familier et étranger.
Elle n'eut pas besoin de chercher longtemps. À la sortie, un chauffeur en livrée noire tenait une pancarte à son nom.
- Mademoiselle Foster ? demanda-t-il en s'inclinant légèrement.
Elle hésita une fraction de seconde avant d'acquiescer.
- Oui, c'est moi.
- Bienvenue. Monsieur Montclair nous a prévenus de votre arrivée. Je vais vous conduire au manoir.
Il ouvrit la portière d'une berline noire, aussi impeccable que son uniforme. Lily glissa à l'intérieur, le cœur battant.
Le trajet se fit en silence. À travers les vitres teintées, elle découvrait la ville, son effervescence, son élégance imposante. Des immeubles de verre et d'acier côtoyaient des bâtiments centenaires, des boutiques de luxe bordaient les rues impeccablement entretenues. Cette ville était celle de sa famille, de son sang.
Puis le décor changea. L'agitation urbaine laissa place à de larges avenues bordées d'arbres, à des grilles imposantes derrière lesquelles se dressaient des demeures dignes d'un autre siècle. La voiture ralentit devant un portail de fer forgé, orné du blason des Richmont.
Lily sentit son souffle se couper.
Le portail s'ouvrit lentement, révélant une allée bordée de haies taillées à la perfection. Au bout, un manoir immense, presque irréel. Pierres blanches, colonnes majestueuses, fenêtres immenses. Tout ici respirait l'opulence et l'histoire.
La voiture s'arrêta, et le chauffeur vint lui ouvrir la portière.
- Nous sommes arrivés, mademoiselle.
Lily descendit, sa valise à la main. Un silence étrange flottait autour du manoir, comme si le monde s'était suspendu.
Elle n'eut pas le temps de se perdre dans ses pensées. La grande porte s'ouvrit, et une femme en tailleur noir s'avança vers elle. Elle était grande, élégante, et son regard acéré la détailla avec une précision chirurgicale.
- Lily Richmont, je présume.
Lily serra sa valise plus fort.
- Oui.
- Je suis Evelyn Carter, intendante du manoir. Suivez-moi.
Elle tourna les talons, ne laissant aucune place à l'hésitation. Lily lui emboîta le pas, son regard glissant sur chaque détail du hall d'entrée. Marbre au sol, lustre scintillant, portraits anciens accrochés aux murs. Tout était si parfait qu'elle en eut le vertige.
Evelyn s'arrêta devant un grand escalier.
- Votre frère vous attend dans le salon.
Lily sentit son cœur se serrer. Son frère. Alexander. Celui qui, selon Maître Montclair, la considérait comme une menace.
Elle inspira profondément et s'avança.
Le salon était vaste, baigné de lumière, mais l'atmosphère y était glaciale. Devant l'immense cheminée, un homme se tenait debout, les mains dans les poches de son costume parfaitement ajusté.
Lorsqu'il se tourna vers elle, Lily sentit une étrange sensation la traverser.
Il lui ressemblait.
Pas de façon flagrante, mais dans les traits, dans l'intensité du regard, dans la posture. C'était une version plus froide, plus dure d'elle-même.
Il la détailla de haut en bas, et un sourire sans chaleur étira ses lèvres.
- Alors c'est toi.
Sa voix était basse, contrôlée.
Lily déglutit, se redressant légèrement.
- Je suppose que oui.
Alexander haussa un sourcil.
- Intéressant.
Il fit quelques pas vers elle, sans la quitter des yeux.
- Je dois avouer que je ne m'attendais pas à ce que tu viennes.
- Pourquoi ? demanda-t-elle, défiant son regard.
Il eut un léger ricanement.
- Parce que tu n'as rien à faire ici.
Lily sentit une vague de colère monter en elle.
- Que veux-tu dire ?
Alexander s'arrêta à quelques pas d'elle, plongeant son regard dans le sien.
- Tu n'as jamais fait partie de cette famille. Et tu ne commenceras pas aujourd'hui.
Un silence pesant s'installa.
Lily sentit son cœur battre plus fort, mais elle refusa de baisser les yeux.
- J'ai autant de droits que toi, dit-elle d'une voix qu'elle espérait ferme.
Alexander pencha légèrement la tête, amusé.
- Tu crois ça ?
Il croisa les bras et ajouta, plus bas :
- Tu n'as aucune idée de ce que signifie être une Richmont.
Lily serra les poings.
- Alors éclaire-moi.
Alexander la fixa un instant avant d'esquisser un sourire froid.
- C'est simple. Être un Richmont, c'est comprendre qu'il n'y a pas de place pour la faiblesse. C'est savoir que tout est une question de pouvoir et d'héritage. Et c'est surtout ne pas croire que l'on peut débarquer après vingt ans et réclamer sa part comme si de rien n'était.
Lily sentit son sang bouillir.
- Je ne réclame rien.
- Non ? répondit-il, ironique. Alors pourquoi es-tu ici ?
Lily ouvrit la bouche, mais aucun mot ne vint.
Alexander sourit, satisfait.
- C'est bien ce que je pensais.
Il recula légèrement et fit un geste en direction de la porte.
- Tu peux rester quelques jours, si cela t'amuse. Mais ne crois pas un instant que tu es chez toi ici.
Lily sentit une rage sourde l'envahir.
Elle n'avait jamais voulu cette situation. Elle n'avait jamais demandé à être une Richmont. Mais maintenant qu'elle était là, elle refusait de se laisser écraser.
Elle planta son regard dans celui de son frère.
- On verra bien.
Puis elle tourna les talons et sortit du salon, la tête haute.
Elle ignorait encore comment, mais une chose était sûre : elle n'allait pas se laisser faire.
Chapitre 3
Le silence du manoir avait quelque chose d'oppressant. Il n'y avait pas de bruits de pas précipités, pas de conversations animées, juste un calme presque solennel, comme si chaque mur retenait un secret. Lily se tenait au centre du grand hall, son regard dérivant sur les immenses portraits de famille accrochés le long des escaliers. Des visages graves, figés dans le temps, des regards perçants qui semblaient la juger.
Elle passa une main sur la rampe sculptée, sentant sous ses doigts le travail minutieux du bois ancien. Ce manoir n'était pas seulement une demeure ; c'était un monument à la gloire d'une lignée qui ne la reconnaissait pas. Pas encore.
Un mouvement attira son attention. Evelyn Carter, l'intendante du manoir, se tenait à quelques pas d'elle, droite comme une statue.
- Puis-je vous aider, mademoiselle ?
Lily hésita. Elle n'était pas certaine de la marche à suivre.
- J'aimerais... voir le domaine.
Evelyn hocha lentement la tête.
- Suivez-moi.
Elles traversèrent un couloir aux murs couverts de tapisseries anciennes, chaque pas de Lily résonnant sur le sol en marbre. Les portes s'ouvraient sur des salons richement décorés, des bibliothèques aux étagères remplies de livres reliés en cuir, des bureaux où trônaient des bureaux en acajou massif. Tout ici respirait une richesse froide, une opulence calculée.
Evelyn s'arrêta devant une porte vitrée et l'ouvrit.
- Le jardin d'hiver.
Lily entra et fut frappée par la beauté du lieu. Une verrière immense laissait entrer la lumière dorée de l'après-midi, illuminant une jungle de plantes luxuriantes. Des fauteuils en osier étaient disposés autour de petites tables de verre, et au centre trônait une fontaine où l'eau coulait en un filet paisible.
Une femme était assise là, une tasse de thé fumante entre les mains. Dès qu'elle aperçut Lily, elle posa sa tasse et la détailla avec une lenteur appuyée.
- Ainsi, voici la fameuse héritière cachée.
Sa voix était douce, mais son regard ne l'était pas.
Lily se raidit légèrement.
- Et vous êtes... ?
La femme eut un sourire amusé.
- Isabelle Richmont. La femme de votre oncle.
Lily hocha la tête, essayant de masquer sa nervosité.
- Enchantée.
Isabelle haussa un sourcil.
- Vraiment ?
Lily ne répondit pas. Isabelle tapota le rebord de sa tasse.
- Il y a longtemps que nous n'avons pas eu d'invitée surprise dans la famille. Votre arrivée fait beaucoup parler.
Lily sentit une tension invisible s'installer entre elles.
- Je ne suis pas venue créer des problèmes.
- Vraiment ? répéta Isabelle, avec un sourire énigmatique. Alors pourquoi êtes-vous ici ?
Lily hésita. La vérité était qu'elle ne le savait pas vraiment elle-même.
- Pour comprendre.
Isabelle la fixa un instant, puis haussa légèrement les épaules.
- Je vois.
Elle se leva avec une élégance nonchalante et s'approcha lentement.
- Vous devriez savoir une chose, Lily. Ici, tout se mérite. Rien n'est donné, et surtout pas une place dans cette famille.
Elle lui effleura l'épaule du bout des doigts, un geste presque affectueux, mais chargé de sous-entendus.
- Vous avez du courage. Mais le courage ne suffit pas toujours.
Puis elle s'éloigna, laissant Lily seule dans le jardin d'hiver, avec un poids nouveau sur les épaules.
Elle soupira et continua son exploration.
Elle traversa un autre couloir et tomba sur une galerie bordée de tableaux, où une lumière tamisée baignait les visages des ancêtres Richmont. Elle s'arrêta devant l'un d'eux. Une femme aux cheveux sombres, assise dans une robe élégante, un collier de perles autour du cou.
- C'était votre mère.
Lily sursauta.
Une vieille femme se tenait à quelques pas, vêtue d'une robe noire simple. Ses cheveux gris étaient tirés en un chignon strict, mais son regard était doux.
- Vous la connaissiez ?
- J'ai travaillé ici toute ma vie, répondit-elle en s'approchant. Je m'appelle Margaret.
Lily sentit quelque chose d'étrange dans la voix de cette femme. Une familiarité, presque une tendresse.
- Elle était belle, murmura Lily en observant le tableau.
- Et bien plus que cela, répondit Margaret. Elle était forte, intelligente. Trop pour ce monde.
Lily se tourna vers elle.
- Trop pour ce monde ?
Margaret hésita, puis baissa la voix.
- Vous devriez faire attention, mademoiselle.
- Attention à quoi ?
La vieille femme regarda autour d'elle, comme si elle craignait d'être entendue.
- Il y a des secrets ici. Des choses que personne ne veut que vous découvriez.
Lily sentit un frisson lui parcourir l'échine.
- Quel genre de secrets ?
Margaret ouvrit la bouche, mais un bruit de pas dans le couloir la fit se taire. Elle recula légèrement, reprenant son air impassible.
- Soyez prudente, mademoiselle. Certaines vérités sont dangereuses.
Puis elle s'éloigna, la laissant seule devant le portrait de sa mère.
Lily resta là un long moment, les pensées en désordre.
Mais une chose était sûre.
Elle venait à peine d'arriver, et déjà, elle sentait que ce manoir cachait bien plus qu'une simple histoire de famille.