Chapitre 2
Le Chambellan se leva finalement. Il avisa dans un coin de la pièce le manteau qu’il revêtait pour recevoir les sujets de haut rang. Noir, brodé de fines lignes pourpres, qui imposait autant la majesté que le dépouillement. Il l’avait fait apporter plus tôt dans la journée de sa garde-robe. Il se dirigea vers le pupitre auquel il pendait puis le passa.
Il ouvrit la porte et avança dans le couloir. Il la referma, puis se retourna et y appliqua sa main, de toute la largeur de sa paume, pendant un instant. Il reprit ensuite sa marche le long du corridor. Peu de sujets connaissaient vraiment le palais. Et parmi ceux-là, bien peu encore ne comptaient pas parmi les serviteurs ou les aides du Chambellan. Il symbolisait à lui seul les détours tortueux du pouvoir dans lesquels on évoluait difficilement.
Le Chambellan quant à lui ne prenait guère la peine de réellement se soucier de la direction qu’il empruntait. Il ne sortait en réalité qu’assez peu du palais. Il savait cependant presque avec certitude que des personnes de son entourage se révèleraient capables de le semer dans les méandres de pierres, comme Ogak. Bien sûr, celui-ci se serait immolé plutôt que d’avouer cette forme de forfaiture, mais le maître observait la rapidité avec laquelle il atteignait les différentes ailes, quand il l’envoyait pour des requêtes, et se doutait que son fidèle second ne montrait pas toute l’étendue de son savoir. Il sourit intérieurement en pensant aux légendes sur les nombreux passages inconnus du palais ; des légendes qu’on pouvait tenir pour vraies parfois, en fonction du temps.
Il hâta le pas. Faire attendre un sujet n’était que chose normale, surtout s’il s’agissait plus d’un courtisan comme Palan que d’une demande d’audience pour une affaire grave. Néanmoins, il ne souhaitait pas aller contre la bienséance, du moins pas avec le représentant de Stuba, qui historiquement représentait un allié.
Une lumière plus vive commençait à apparaître au fond du couloir, tandis qu’il passait devant des enfilades de portes closes à chacun de ses côtés. Le grand vestibule se trouvait directement au bout, contigu à l’antichambre où avaient patienté Palan et ses seconds, mais distinct en cela que nul sujet n’y entrait jamais. Une issue, peu impressionnante pourtant, s’ouvrait à une extrémité de la pièce pour ensuite faire place à un long couloir éclairé faiblement, qui menait lui-même à une immense plaque de métal de forme trapézoïdale, massive, inerte et noire. La porte impériale. Pas de serrure, pas de poignet, pas de battant. Seul le Chambellan pouvait emprunter ce chemin.
Il parvint finalement au vestibule. Dans la vaste pièce, l’accès au chemin mystérieux faisait face à celui qui ouvrait sur la salle d’audience, les deux séparés par plusieurs dizaines de mètres. Le regard pouvait s’élever vers des hauteurs aux proportions de cathédrale et il y régnait le silence du sépulcre, troublé seulement par de rares bruits de pas qui semblaient s’excuser par leur insignifiance de déranger la majesté du lieu.
L’homme s’arrêta un moment devant la porte ouvragée qui donnait sur la salle d’audience ; l’atonie l’envahit aussitôt et il chercha avec acribie le moindre soupçon de mouvement ou de bruissement autour de lui. Satisfait de n’en percevoir aucun, il appliqua de nouveau sa main paume ouverte sur la surface en bois et elle s’entrebâilla doucement. Il entra dans la salle d’audience, tandis que l’huis se refermait derrière lui.
Celle-ci était en soi beaucoup moins impressionnante que la salle démesurée qui la précédait. La logique aurait voulu qu’elle procède d’une volonté d’écraser le visiteur afin de lui signifier la puissance de l’empire. À tel point que le Chambellan lui-même se prenait à douter de l’attribution donnée aux deux pièces, comme si leur fonction ne suivait pas leur nature. Mais quelqu’un, à un certain moment – l’Empereur sans doute – jugea utile de cacher la majesté du vestibule et de ne laisser aux sujets que la simplicité de la salle d’audience dont la ligne de mire, l’ouverture vers la salle cyclopéenne, était comme un point focal vers lequel les regards se tendaient, imaginant parfois dans un frisson à quels secrets elle pouvait donner accès, un accès interdit sans exception possible, ainsi que les hommes s’en souvenaient.
Une brillante lumière inondait la pièce et un large passage central encadré de colonnes menait au lieu d’audience proprement dit. Celui-ci se composait de deux banquettes de forme semi-circulaire et concentrique ; elles formaient le parterre du fauteuil du Chambellan dans lequel celui-ci s’asseyait, face aux sujets, pour écouter les doléances et les nouvelles de l’empire.
Palan s’y tenait debout, avec son conseiller au deuxième rang.
— Chambellan.
— Haut représentant de la principauté de Stuba.
Les deux hommes se regardèrent un bref instant puis s’assirent, Palan et son conseiller laissant passer quelques secondes d’abord.
— Bienvenue au palais, je suis toujours ravi de vous revoir.
— C’est un plaisir partagé, Chambellan. Je me réjouis de mon voyage dans la capitale même si, comme vous pouvez l’imaginer, la route fut longue.
— Je n’en doute pas. Stuba n’est pas si éloignée, mais les routes en cette période de pluie ne sont pas très praticables…
— En effet. Nous y sommes habitués, notre principauté n’est pas l’endroit le moins humide de l’empire !
Ils rirent brièvement, car il était connu que Stuba fût un endroit où le soleil se montrait rarement, beaucoup moins que la pluie.
— Que puis-je pour vous ? Vous m’aviez, par votre missive, évoqué des questions d’ordre fiscal.
— En effet. Stuba, par sa situation commerciale privilégiée grâce à ses nombreux ports de commerce, comme vous ne l’ignorez pas, est un contributeur net aux finances de l’empire. Cela n’est que juste. Ce qui apparaît néanmoins plus, disons, embarrassant, est le déséquilibre qui s’est installé avec nos voisins du protectorat d’Anthusep.
— Poursuivez.
— Je comprends bien entendu les contraintes liées aux efforts de stabilisation de la région, qui passent, par la volonté de l’Empereur, par un système d’entraide. Je suis au fait que la situation enclavée d’Anthusep et son paysage politique compliqué par les mécanismes de coalition à l’œuvre dans son schéma de gouvernance puissent exiger des transferts en provenance de Stuba notamment.
— Je vois poindre un doute cependant.
Palan émit un sourire légèrement contraint.
— Comprenez que le statut d’Anthusep, en tant que protectorat, lui garantit une autonomie assez étendue, avec notamment une présence restreinte de l’armée impériale.
— Je le comprends parfaitement. J’ai personnellement assisté l’Empereur quand il a décidé de transformer Anthusep en protectorat.
— Certes, c’était une manière de rappeler les faits.
— Que je connais. Mais continuez.
— C’est en fait assez simple. Les transferts auxquels Stuba se soumet en application de la charte de partenariat entre elle et le protectorat nous apparaissent à présent ne plus refléter la réalité de la situation telle qu’elle est.
— En quoi aurait-elle changé d’après vous ?
— Nos clercs ont estimé qu’Anthusep tirait maintenant de substantiels profits de péages instaurés sur son territoire qui bien qu’enclavé, constitue néanmoins un nœud routier important à certains égards,
— Eh bien, allez au bout de votre pensée dans ce cas.
Le Chambellan garda son impassibilité dans cette dernière phrase.
— Nous souhaitons que l’Empereur et la Boulê puissent réexaminer, en toute honnête considération, la situation du mécanisme de solidarité entre Stuba et Anthusep afin d’adapter les taxes perçues sur nos flux marchands qui servent, entre autres, à abonder aux caisses du protectorat.
— Bien, vous avez formulé votre doléance.
Il se tourna vers un homme discret que personne ou presque ne remarquait généralement, assis à un minuscule bureau dans un coin plus sombre de la salle.
— Scribe, avez-vous transcrit ?
— Oui, Chambellan.
— Vous m’apporterez les minutes dans la journée.
— Oui Chambellan
Il se leva progressivement, imité ensuite par Palan et son conseiller.
— Je ne doute pas que l’Empereur saura prendre en considération votre doléance. Vous avez notre hospitalité pour ce jour et le suivant si vous le désirez.
— Je vous remercie, Chambellan. Nous repartirons demain.
Les trois hommes s’inclinèrent légèrement, puis Palan et son conseiller quittèrent leur banquette, se retournèrent vers le Chambellan qu’ils saluèrent de nouveau et s’en furent à pas lents, sur le passage entre les colonnes.
Comme le protocole l’exigeait, le serviteur de l’Empereur resta debout devant son siège en regardant ses visiteurs partir, jusqu’à ce qu’ils eussent quitté la salle d’audience. Il lui tourna alors le dos et rejoignit la porte ouvragée qui ouvrait sur le dédale du palais.
Chapitre 3
Michel partit de chez lui à 17 h. Il aimait arriver en avance pour s’asseoir sur un des bancs après l’entrée de St Anne située rue Cabanis. Il pouvait alors faire le vide, fumer une cigarette ou deux, et puisqu’il allait faire le service de nuit, regarder le personnel de l’hôpital ayant fini la journée se diriger vers la sortie. Il en saluait souvent, comme une sorte d’habitué d’un bistro de quartier qui serrerait la main des clients connus, devenus au fil du temps un microcosme chaleureux.
Il avait refermé la porte de son appartement avec une certaine indifférence pour une fois, car il lui arrivait encore de repenser que bien souvent, auparavant, il embrassait Christiane qui lui souhaitait alors bonne nuit dans un sourire un peu moqueur, mais tendre :
— Amuse-toi bien chez les fous, j’espère qu’ils dormiront comme des bébés pour que tu puisses écouter un peu ta musique
— Je t’ai déjà dit qu’ils n’étaient pas « fous », ils sont juste malades, et puis certains sont fort agréables !
— Ah haha.
C’était un petit jeu entre eux. Christiane le taquinait, car elle savait bien que cette croyance populaire qui consistait à assimiler les maladies psychiatriques à la folie, dangereuse qui plus est, le mettait hors de lui. Mais bien sûr, il ne s’en formalisait plus avec sa femme, qui avait bien compris la différence, et il lui faisait toujours la même réponse, comme un espion qui parle par code avec un contact :
— Il fait beau aujourd’hui, les sushis doivent être de la première fraîcheur.
— En effet, et la sauce au soja salée leur conviendra à merveille !
— Que le Bouddha soit loué !
— Bien, suivez-moi.
À présent, personne ne l’accompagnait à la porte.
Il arriva à Sainte-Anne vers 17 h 35. Plenty of time, comme il aimait se dire. Il s’assit sur son banc et alluma une cigarette. Parfois, il décelait dans le regard de collègues qui passaient pour rentrer chez eux une certaine gêne ; il n’osait penser qu’il s’agît de pitié, même si leur façon de détourner légèrement les yeux lui faisait immanquablement penser à cela. Tout le monde ou presque savait pour ses déboires conjugaux, l’hôpital était un petit milieu, fonctionnant en vase clos, et bien sûr l’information du brusque départ de sa femme et du choc causé n’avait pas tardé à filtrer, à l’époque. Même des années après, les gens se sentaient toujours désolés pour lui, mais n’osaient plus lui demander franchement comment se passait sa vie. Sa fille Diane était partie du foyer à présent et voyageait beaucoup, du fait de son métier d’hôtesse de l’air.
17 h 50. Il se leva en tirant une dernière bouffée de sa deuxième cigarette puis marcha jusqu’à l’aile dédiée aux maladies des troubles de l’humeur et de la personnalité, c’est-à-dire la maniaco-dépression et les états borderline notamment. Il travaillait pour sa part avec les maniaco-dépressifs, de plus en plus nommés bipolaires, ce qui présentait l’avantage, selon les médecins, de rejeter l’aspect clivant de l’ancienne appellation, issue des travaux pionniers de Kraeplin. Et cela permettait aussi d’éviter de parler de psychose, selon la traditionnelle classification de la psychiatrie française, au profit des nouvelles nomenclatures fournies par le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association des psychiatres américaine.
Autant de querelles de chapelles qui ne le touchaient guère, car il affectionnait bien davantage la clinique pure et le bien-être des patients à leur classement dans des cases comme cas d’étude désincarnés.
Il poussa la porte du bâtiment et prit l’ascenseur pour se rendre au troisième étage. Il présenta son badge devant la cellule de la porte qui donnait dans le couloir d’entrée du service et se dirigea vers la salle de garde.
— Salut, Michel, ça va ?
— Salut, oui bien et toi Franck ?
— Bien, oui. Mme Delpech nous a fait encore son cirque, elle voulait absolument partir, alors évidemment quand on lui a dit non, elle s’est mise à tourner en rond en jurant…
— Ouais… ça fait combien de temps qu’elle prend l’halopéridol ?
— Ben seulement, depuis avant-hier, quand elle a recommencé à s’agiter, ça lui a mis un coup au début, d’autant que le Dr Laforge avait plutôt chargé la barque, mais faut croire qu’elle encaisse bien, parce que ça l’empêche pas de faire ses crises…
— Oui, c’est pas la première fois qu’elle repasse en mode maniaque…
— Bon, sinon rien de spécial. La réunion commence dans dix minutes.
— OK, je vais poser mes affaires.
Michel partit au vestiaire. Après avoir fermé son casier, il passa sa blouse et s’assit un instant. Il se massa les tempes en fermant les yeux ; un mal de tête envahissant commençait à sourdre et à lui appuyer sur les globes oculaires. Il allait devoir sans doute prendre une aspirine s’il voulait passer la nuit. Il se leva et revint vers la salle de garde.
— Bonjour, M. Amzaoui, dit-il en croisant un patient. Comment s’est passée la journée ?
M. Amzaoui était hospitalisé depuis trois semaines pour un état dépressif récurrent. Homme plutôt avenant, les cernes noirs qu’il affichait disaient à elles seules sa détresse.
— Oh… pas trop mal, je suppose. J’ai l’impression que le Xeroquel marche un peu, enfin je sais pas trop, mais j’ai grossi…
— Et le sommeil ?
— Toujours le Stilnox, je ferme pas l’œil sinon. Et encore je me réveille en général vers 4 h et après impossible de se rendormir…
— OK, je vais devoir aller à la réunion, on en reparle après.
— Comme vous voulez.
Il partit d’un pas lent. Michel le regarda un instant puis entra dans la salle de garde. Le Dr Laforge était déjà là, ainsi que le Dr Castaing et l’interne, Jérôme Amsallem. Le reste de l’équipe prit progressivement place.
Le Dr Laforge prit la parole :
— OK, bonjour à ceux et celles qui arrivent, bonsoir aux autres.
Il y eut un rire.
— Alors pour aujourd’hui, d’après ce que j’ai compris, journée assez calme, Mme Delpech est repartie dans ses pérégrinations apparemment…
— Oui, elle est assez agitée, ajouta le Dr Castaing.
— On a monté un peu l’halopéridol ?
— Oui ce matin, elle tient le coup, ça suffirait à endormir le pire insomniaque !
— OK, on surveille, monitoring matin et soir, c’est pas le moment en plus qu’elle nous fasse des malaises…
Franck prit la parole :
— On a un souci avec M. Turville aussi. Il est sous lamotrigine en titration depuis une semaine donc, on a du mal à le garder compliant, grâce à la magie d’internet il a lu tout un tas de trucs sur les Lyell et Steven Johnson et il nous tient la jambe dès qu’il a l’ombre d’un machin bizarre sur la peau, ça va être dur de le tenir sur six semaines…
— Je vois, répondit le Dr Laforge. En même temps, on ne peut pas lui cacher ces risques.
— Non, bien sûr, et on l’a bien prévenu, mais il fait plutôt dans l’hypocondrie et c’est pas évident.
— Oui. Écoutez, de toute façon, je dois le voir demain, je crois, on va en reparler.
— Parfait.
Le Dr Castaing poursuivit :
— J’ai eu une discussion avec Franck et Sophie qui suivent Mme Chiron. On ne peut pas dire que son niveau d’activité s’améliore ces derniers temps je trouve, elle est presque prostrée dans sa chambre parfois. Moi je pense encore une fois qu’il faudrait essayer de l’aripiprazole en adjuvant, dose minime, le matin, l’aspect mixte pourrait aider à améliorer son énergie et puis pour le sommeil aussi, parce que souvent elle me dit qu’en plus elle dort mal…
— Oui, il faudra sans doute réfléchir à une nouvelle association, répondit le Dr Laforge, après on doit voir de près si ça doit être un antipsychotique, elle n’est pas en très bonne santé non plus.
— C’est vrai.
La réunion se poursuivit. Quelques patients déambulaient et jetaient des regards vers la salle de garde. La consigne stricte était de ne pas déranger l’équipe pendant qu’elle durait.
Environ une heure plus tard, l’équipe sortit ; certains prirent la direction du vestiaire, et les autres, peu nombreux, commencèrent à mettre en place la distribution des médicaments du soir qui allait bientôt commencer.
Les patients approchèrent peu à peu et se rangèrent doucement en file pour recevoir leur traitement. Le rituel était le même pour tous : le soignant observait sa fiche, vérifiait que les cachets et pilules dans le petit gobelet en plastique devant lui correspondaient bien à la prescription, puis versaient le contenu dans la main du patient en lui tendant un verre d’eau ; il observait attentivement la prise des médicaments, qui se retrouvaient parfois cachés dans une bajoue ou sous une langue…