Chapitre 1
Quand Livio Colin, mon époux et PDG, a appris que j'avais cédé de mon propre chef le contrat de plusieurs millions à Zoé Delafose, il a proposé, pour me « dédommager », un voyage en Islande. Il croyait que trois mois de silence radio avaient enfin porté leurs fruits.
Zoé Delafose était sa précieuse assistante. Elle a mal pris la nouvelle. Une crise de jalousie, une menace de démission, et le voilà aux petits soins.
Et le résultat ? Il m'a posé un lapin, prétextant un « déplacement professionnel » pour s'envoler avec elle vers les glaces islandaises.
Sa justification, lancée avec désinvolture : « Les sentiments, c'est secondaire. Le travail prime, je suis patron, je dois montrer l'exemple. En tant que ma femme, tu comprends, n'est-ce pas ? »
Je suis restée silencieuse, le regard fixé sur l'écran. Zoé venait de poster une photo : leurs deux têtes rapprochées, leurs mains formant un cœur.
Il a pris ça pour de la grandeur d'âme, promettant, le sourire aux lèvres, de m'offrir une lune de miel encore plus romantique à son retour.
Ce qu'il ignorait, c'était que ma lettre de démission avait déjà été signée. Tout comme les papiers du divorce.
Entre lui et moi, la ligne avait été tracée. Il n'y aurait pas de retour en arrière.
Le surlendemain du départ de Livio et Zoé pour leur voyage en Islande, j'ai bouclé la transmission de mes dossiers et signé ma rupture conventionnelle.
Moins de dix minutes plus tard, une notification s'affichait sur mon téléphone : « Approuvé » par Livio. La rapidité de sa validation confinait à l'empressement.
Des chuchotements ont immédiatement envahi l'open space.
« On dirait bien que M. Colin n'attendait que ça, non ? Elle a au moins eu le mérite de prendre les devants. »
« Que pouvait-elle faire d'autre à part l'agacer ? Démissionner, c'est ce qu'elle pouvait faire de plus intelligent. »
« Laisse tomber. Nous, on est de simples employés. Elle, même bonne à rien, elle reste Mme Colin. Elle ne risque pas de manquer d'argent. »
Ces rumeurs, elles glissaient sur moi depuis longtemps. Même quand tout le monde savait que Zoé et moi, c'était la guerre ouverte, Livio, mon mari, prenait toujours son parti sans hésiter. Il l'avait même défendue publiquement, m'humiliant sans vergogne.
Les collègues voyaient bien le rapport de forces. Alors ils choisissaient leur camp, quitte à m'enfoncer un peu plus.
Un sourire amer aux lèvres, j'ai lâché : « Désolée de vous décevoir, je change de boîte. On me propose le double du salaire, et des avantages bien supérieurs. »
Sans un regard pour leurs têtes, j'ai attrapé mes affaires et me suis dirigée vers la sortie.
La porte de l'open space à peine poussée, mon téléphone a sonné. C'était Livio.
Je cherchais encore comment lui expliquer ma démission quand sa voix, toujours aussi glaciale, a résonné dans l'écouteur : « Urgence. Tu as une heure pour boucler un dossier. Je te l'ai envoyé. »
Son ton était si naturel, comme si de rien n'était.
Il n'était même pas au courant de mon départ.
J'ai ouvert le fichier. C'était le projet que j'avais « cédé » à Zoé.
Le scénario habituel : la gloire et l'argent pour elle, le boulot pour moi. Et si ça clochait ? La faute pour moi, évidemment.
Au début, j'avais refusé. Livio trouvait toujours un argument. Si j'insistais, c'était la guerre froide pour plusieurs jours.
Mes parents répétaient sans cesse que dans un couple, il fallait bien que quelqu'un cède.
Pour ne pas envenimer les choses, j'avais cédé, encore et encore. Je me disais qu'un jour, il comprendrait.
Jusqu'à cette fois. Pour ce projet, cette occasion en or qui allait propulser Zoé, il m'avait affrontée, puis m'avait ignorée trois mois durant. Même quand j'avais été hospitalisée avec 40°C de fièvre, il n'avait pas daigné passer me voir.
La seule chose qui comptait à ses yeux, c'était que ce contrat à plusieurs millions d'euros, pour lequel je m'étais échinée un mois durant, tombe dans les mains de Zoé.
Je n'attendais plus rien de lui depuis longtemps.
Chapitre 2
« Je ne suis pas au bureau », ai-je répondu d'une voix neutre.
« Pas au bureau ? », son ton s'est glacé, « Je te rappelle que c'est, en principe, l'heure de bureau, non ? Hélène, un départ non autorisé, c'est un jour de salaire en moins sur ta prochaine paie. Tu le sais ? »
« Oui, je sais, mais j'ai justement… »
J'allais enfin lui parler de ma démission quand la voix de Zoé m'a coupée, avec ses intonations mièvres habituelles : « Livio, si elle n'est pas partante, ne la force pas. Je vais m'en occuper, moi. »
« Hors de question. Tu as travaillé jusqu'à pas d'heure hier, aujourd'hui tu te reposes, un point c'est tout. » La fermeté de Livio a fondu instantanément.
« Mais je t'assure, je ne suis pas fatiguée. »
« C'est moi le patron. T'ordonner de te reposer, c'est un ordre. Tu te permets de désobéir ? »
Zoé a ri, d'un petit rire de gorge : « Je ne veux pas embêter Hélène, quand même… »
« Elle aura beau se fatiguer, ce ne sera jamais comparable à toi. Tu es en déplacement, tu gères les contrats. Elle, elle reste au bureau à ne rien faire de ses journées. En plus, c'est ma femme, elle a aussi sa part dans l'entreprise. Un petit effort, c'est la moindre des choses, non ? »
En une phrase, il avait effacé tout ce que j'avais accompli.
La colère, la jalousie, l'effondrement, tout ça, je l'avais déjà éprouvé. Maintenant, il n'y avait plus que du vide.
Trop de fois. Bien trop de fois.
Mon silence a dû lui paraître naturel. Sa voix s'est faite plus douce : « Hélène, tu crois vraiment que je te donne du travail, là ? Je veux te faire progresser. Tu es ma femme, tu te dois d'avoir davantage de conscience professionnelle, plus d'engagement pour notre entreprise. »
« Tu devrais t'inspirer de Zoé. Hier, elle a travaillé jusqu'à quatre heures du matin pour boucler un dossier. Je n'ai jamais vu une femme à la fois aussi brillante et aussi travailleuse. »
Zoé a pris son air faussement modeste, mais une pointe de mépris perçait dans sa voix : « Moi, je trouve qu'Hélène est très brillante aussi. »
Livio a laissé échapper un petit rire narquois : « Si elle avait ne serait-ce que la moitié de ton talent, je me lèverais heureux tous les matins. N'oublie pas, cette année, tous les projets, c'est toi qui les as menés. »
Face à leur duo bien rodé, je n'ai pas riposté. Pas un mot.
Des projets ? Elle les avait menés ?
Tous ces succès, c'étaient les fruits de mon travail, qu'elle m'avait volés sous mes yeux.
Livio le savait pertinemment. Il faisait juste semblant de ne pas voir, convaincu que ces petites piques ne suffiraient pas à me faire renoncer à nos cinq ans de mariage.
« Bon. Zoé et moi, nous avons un rendez-vous client tout à l'heure. Dépêche-toi de finir et de m'envoyer ça. »
Sur ces mots, il a raccroché sans attendre ma réponse.
Deux minutes à peine s'étaient écoulées que mon téléphone a vibré de nouveau. Une notification : Zoé venait de poster un nouveau message.
Sur la photo, elle et Livio étaient attablés devant un dîner aux chandelles. Elle penchait la tête sur son épaule, un sourire radieux aux lèvres. Sur la table, trônait un petit coffret élégant, juste assez grand pour contenir une bague.
J'ai continué à faire défiler, et je suis tombée sur une story postée à quatre heures du matin : elle et Livio, attablés à un bar et en pleine fête.
Mais il ne m'avait pas dit qu'elle avait travaillé jusqu'à quatre heures ? Que cette « heure supplémentaire » n'était en fait qu'une beuverie ?
J'ai ricané intérieurement. Pas question d'en faire un scandale.
À quoi bon l'affronter ? Il aurait toujours une explication toute prête.
Même en poussant la confrontation à son paroxysme, je n'obtiendrais ni excuses, ni remords. Juste le silence. La guerre froide.
Et au bout du compte, c'était toujours moi qui cédais. À chaque fois.
Chapitre 3
En y repensant, je me suis trouvée stupide. Au lieu de gaspiller mon énergie dans ces histoires, j'aurais mieux fait de réfléchir à la manière de gagner davantage d'argent.
L'amour peut nous trahir.
L'argent, lui, non.
Une fois cette pensée posée, j'ai démarré la voiture et j'ai quitté l'entreprise, tout en organisant mentalement la suite.
Mais je venais tout juste de sortir du parking, quand mon téléphone a vibré, m'annonçant un débit sur mon compte. Vingt mille euros. De la part de Livio.
Aux yeux des autres, j'aurais épousé sa fortune.
Mais la réalité était tout autre.
Sous prétexte que ses revenus devaient servir à faire tourner l'entreprise, c'était MOI qui assumais toutes nos dépenses depuis le mariage.
Je n'avais jamais protesté, convaincue que l'on ne tenait pas les comptes dans un couple.
Jusqu'au jour où j'avais commencé à trouver ça étrange : je gagnais bien ma vie, et pourtant, je n'épargnais rien. Pire, certains mois, je finissais à découvert.
J'avais donc épluché mes relevés.
Et là, j'avais compris.
Il utilisait MA carte pour couvrir Zoé de cadeaux. Rouges à lèvres en édition limitée, sacs de grandes marques… Et pour son anniversaire, il avait déboursé plus de cent mille euros pour privatiser un restaurant cinq étoiles.
Quelle générosité !
Mais envers moi ?
Mes vêtements, passés de mode depuis des saisons, pouvaient « encore faire l'affaire », selon lui ; si je souhaitais un cadeau dépassant cent euros, il fronçait les sourcils, trouvant cela excessif ; pour mon anniversaire, je n'avais droit qu'à une carte de vœux.
J'avais protesté. Il s'était immédiatement emporté, m'avait accusée de manquer de confiance, affirmant que tout ce qu'il faisait était pour notre avenir commun.
Puis il m'avait imposé le silence et avait juré qu'il ne dépenserait plus un centime de mon argent…
Revenant de ces souvenirs, j'ai tout de même essayé de l'appeler.
Une fois.
Puis deux.
Puis dix.
Aucune réponse.
Je n'ai pas hésité plus longtemps. Je me suis rendue à la banque et j'ai fait opposition sur la carte.
Comme prévu, moins d'une minute plus tard, il m'a rappelée. Son ton était parfaitement naturel : « J'étais occupé et je n'ai pas vu tes appels. Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Rien », ai-je répondu calmement.
Il a marqué une pause avant d'ajouter : « Ta carte a été bloquée. Il y a un problème ? »
« Je sais. C'est moi qui l'ai fait. »
Un court temps d'arrêt, puis sa voix a changé, plus sèche : « Tu es folle ou quoi ? C'est quoi, ce délire ? »
« Si tu veux. Mais tu n'as pas dit que tu ne dépenserais plus un centime de mon argent ? »
Il est resté sans voix.
Avant, je ne lui avais jamais parlé d'argent.
L'année où il avait lancé son entreprise, j'étais tombée gravement malade. L'opération coûtait cent mille euros. Il avait investi toutes ses économies dans un projet… et tout perdu.
Il était venu me voir les yeux rouges, prêt à s'effondrer, s'excusant de ne pas pouvoir payer.
C'était moi qui l'avais consolé. Je lui avais dit que mon argent était aussi le sien.
Mais ma sincérité n'a jamais été récompensée.
Elle a nourri son assurance. Son sentiment d'impunité. Ses excès.
Il a repris la parole, avec l'assurance tranquille de celui qui ne doute jamais d'avoir raison : « Bon, je vois. Tu m'en veux encore pour l'Islande. Hélène, je croyais que tu avais mûri. Mais tu restes aussi susceptible. Quand j'aurai fini ce déplacement, on se fera un autre voyage. Ça te va ? »
Puis, d'un ton presque distrait : « Je n'ai pas ma carte sur moi. Débloque la tienne. Le dîner de ce soir est important. Ne fais pas d'histoires. »