Chapitre 2
Agatha se précipita hors du bureau, marcha d'un pas rapide jusqu'aux ascenseurs et pénétra à l'intérieur en appuyant nerveusement sur le bouton. Une fois que les portes se refermèrent, elle ferma les yeux en portant une main à son front. Quelle idiote !
Elle sortit de l'ascenseur et récupéra son sac laissé à l'accueil. Lorsqu'elle sortit de la haute tour, peu à peu, elle reprit son souffle, s'aidant de l'air frais presque glacial. Venir en aide à son amie avait été pour elle comme une évidence, mais elle n'allait certainement pas risquer sa vie dès son arrivée. Elle se laissa tomber sur le banc de l'abribus et déplia la carte. Elle devait avant toute chose trouver un hôtel, et aussi un taxi. Elle se frotta les mains pour les réchauffer et consulta la carte, les yeux plissés, en évitant soigneusement de montrer son désarroi aux passants.
- Vous ne trouverez aucun hôtel à cette heure-ci, même si vous arrivez à en trouver un sur cette carte écrite en russe...
Agatha n'eut aucun mal à reconnaître cette voix. Elle remonta la carte contre sa poitrine et releva la tête, les joues en feu. Le mafieux russe était dans l'abribus, vêtu d'un élégant manteau noir. Elle baissa les yeux sur ses mains enfermées dans des gants de cuir noir. Sa petite gorge se contracta à l'idée qu'il puisse l'étrangler.
- Je... je n'ai pas besoin de votre aide, monsieur.
- Vraiment ? lâcha-t-il avec un sourire machiavélique. Je pense le contraire. La Russie peut se montrer dangereuse quand on ne la connaît pas.
- Et elle peut s'avérer bien plus dangereuse quand on fait confiance à des inconnus, répliqua Agatha en rabaissant sa carte.
- D'après mes souvenirs tout frais, c'est vous qui êtes venue à moi, et non l'inverse, fit-il remarquer en plissant les yeux.
Il n'avait pas tort.
- Et c'était une erreur. Je n'aurais pas dû. Après tout, je ne connais rien de vous.
Agatha plongea sa main dans son sac quand elle entraperçut son ombre s'avancer davantage.
- Alors vous êtes bien la seule, dit-il d'un murmure presque inaudible. Rangez ça tout de suite, mademoiselle Kristy.
Elle releva la tête ; ses yeux gris foncé étaient plantés dans les siens. Sa grande bouche sensuelle prit un pli dur.
- Ranger quoi ? balbutia Agatha, les joues paralysées.
- Votre bombe de défense que vous tenez dans votre main, lança l'homme en désignant son sac avec son menton.
Elle écarquilla les yeux et rougit en lâchant la bombe dans son sac.
- Je n'ai pas l'intention de vous faire du mal, dit-il durement.
- Vraiment ? Vous êtes un mafieux, c'est ça ? Vous allez me...
Il éclata de rire, murmura une phrase en russe qui le rendit infiniment dangereux. Elle blêmit lorsqu'il se rapprocha, la dominant de toute sa taille.
- Vous avez regardé trop de films, mademoiselle. Et quand bien même j'en étais un... je suis le seul à pouvoir vous aider.
Agatha fit mine de ne pas l'écouter et reporta son attention sur sa carte qui tremblait comme une feuille.
- J'accepte de vous aider. Alors suivez-moi, ordonna-t-il en sortant de l'abri.
- Ma mère m'a toujours dit de ne jamais suivre un inconnu...
- C'est un très sage conseil, mais comme on vous l'a dit, je suis connu de tous.
Elle leva la tête. Ses yeux étincelaient d'une lueur troublante. Son cœur se mit à redoubler de battements intenses.
- Un homme comme vous ne donne rien sans contrepartie, et je ne coucherai pas avec vous, monsieur Ivankov, déclara-t-elle en le défiant du regard.
L'homme sourit avec une lenteur délibérée.
- Je ne couche pas avec des mineures.
Rouge de colère, elle se leva d'un bond.
- J'ai vingt-cinq ans ! protesta-t-elle en le foudroyant du regard.
- Vous m'en voyez ravi, dit-il en reprenant son sérieux. Mon offre ne sera pas émise une deuxième fois. Profitez de ma main tendue, car je n'ai pas l'habitude de faire ça. Soit vous me suivez, soit vous restez ici. Alors ?
Agatha se rassit.
- Très bien, alors je vous souhaite bonne chance pour retrouver votre amie, dit l'homme en s'en allant.
Chapitre 3
Agatha trembla en le regardant partir dans la nuit noire, d'une démarche déterminée, sûr de lui. En réalité, elle aurait pensé qu'il insisterait. Elle s'était trompée. Un soûlard débarqua dans l'abribus et se laissa tomber à côté d'elle en parlant en russe, un sourire au coin des lèvres, la détaillant de bas en haut ; lorsqu'il se rapprocha d'elle, son haleine la fit grimacer. Elle bondit sur ses jambes, ramassa ses affaires et accourut dans la direction qu'il avait empruntée. Elle le vit descendre dans un parking souterrain.
- Attendez ! Monsieur Ivankov !
Apollon s'arrêta et se retourna en réprimant sa satisfaction. L'attitude butée de la jeune femme n'avait pas duré longtemps. Affolée, elle courut jusqu'à lui, le souffle court.
- Je... d'accord, j'accepte votre aide.
Apollon la considéra sans baisser la tête, seulement les yeux. Cheveux blonds dorés, les yeux bleu foncé... Apollon s'arrêta sur ses lèvres pleines et charnues et remonta lentement ses yeux sur son petit nez. Sous ce manteau beige mal attaché, il y devinait un corps parfait. Était-elle mannequin ? Ou simple Américaine perdue ? Il ne savait pas ce qui l'attendri le plus : le fait qu'elle le noie de compliments pour qu'il l'aide à retrouver son amie, ou son petit minois irrésistible. Il la vit rougir en essayant de replacer une mèche dans son chignon strict.
Il soupira et, d'un geste de la tête, lui ordonna de le suivre. Elle le suivit en silence. Il lui ouvrit la portière et, d'une main preste, l'invita à monter.
- Ne me regardez pas comme le grand méchant loup, dit-il en la voyant hésiter.
- Je n'ai jamais pensé ça, enfin ! s'écria-t-elle en prenant place.
Il claqua la portière et fit le tour pour s'installer.
- Est-ce qu'il est possible de faire un petit détour à cette adresse ? Penelope me l'avait envoyée par message. Peut-être qu'elle y est.
Apollon y jeta un coup d'œil et démarra sans un mot. Ils s'engagèrent sur la nationale. Il la regarda dans son rétroviseur. Pas un mot ne fut échangé pendant le trajet. Il se gara enfin devant l'adresse indiquée.
- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, mademoiselle Kristy.
- Et pourquoi ça ? demanda-t-elle en débouclant sa ceinture. Penelope y était il y a deux jours, je suis sûre qu'ils peuvent m'aider.
Apollon réprima un sourire et ne l'empêcha pas de sortir de la voiture. La suite allait sûrement être drôle, et il ne voulait pas rater ça pour rien au monde. Alors qu'elle s'engageait sur la route déserte, Apollon s'adossa à sa voiture, bras croisés. Elle se retourna dans sa trajectoire, l'air penaud.
- Vous ne venez pas avec moi ?
- Oh non, allez-y, je vous attends ici.
Avec un petit air méfiant, elle haussa les épaules.
- D'accord, alors attendez-moi. Je vais sûrement en avoir que pour quelques minutes.
- Oh, croyez-moi, mademoiselle Kristy, vous serez de retour d'ici... Apollon consulta sa montre. D'ici une minute, tout au plus.
Elle plissa du front et se retourna quand même en direction de l'établissement. Apollon se retint de rire et l'observa gravir les marches.