Chapitre 2

Je me déride quelque peu tandis que je devine un large sourire sur son visage, puis je quitte le chapiteau. Je n’aime pas me mêler aux autres, ils me regardent tous comme si j’étais un monstre et j’ai de plus en plus de mal à l’encaisser, mais ont-ils vraiment tort ? Et je râle lorsque quelqu’un me traite comme un gosse, mais finalement, peut-être que j’en suis bien un. Après tout, je ne supporte de travailler avec personne d’autre que Tharel, tout comme le garçonnet refusant de quitter son père. En réalité c’est Awena qui a raison, il faudra bien que je sorte de ses jupons un jour ou l’autre. Seulement, il n’y a qu’à lui que j’accorde une totale confiance, le seul qui m’ait toujours soutenu et m’ait pris sous son aile, le seul capable de m’appréhender si je perdais le contrôle. Je m’arrête un instant et fixe ma main tremblante, j’ai encore des fourmis dans les doigts et ne sais pas comment prendre le dessus sur ces émotions nocives. Mes parents m’ont laissé ici quand j’avais douze ans à la suite d’un grave incident que j’avais provoqué. Ils acceptèrent de me confier au cirque à l’époque d’Illiam car je devenais ingérable. Ils pensaient qu’ici je trouverais ma place et serais enfin capable de maîtriser mes pouvoirs. Pour être honnête, l’idée n’était pas mauvaise, car les abominations comme moi sont plutôt bien accueillies – surtout à l’époque – et pourtant. Pourtant, alors qu’une nouvelle vie s’offre à tout nouvel arrivant, je ne parviens pas à avancer, je ne supporte toujours pas le regard d’autrui. Mais quoi qu’il en soit, je me ressaisis et file en vitesse en cuisine, ainsi que me l’a demandé Tharel. J’avoue être incapable de prendre la moindre initiative, mais si une tâche m’est confiée, on peut compter sur moi pour la mener à bien car je ne suis pas un fainéant pour autant.

J’arrive enfin au réfectoire et aperçois le chef, il fait partie de ce que nous appelons les ordinaires, en d’autres termes, des humains normaux. Et je dois dire qu’il m’impressionne, sa seule différence physique avec Tharel est sa taille puisqu’il fait à peu près la même que moi, soit presque un mètre quatre-vingts. Mais à l’instar de son grand ami, c’est une véritable armoire à glace, je n’ai pourtant pas à rougir de ma corpulence, mais à côté de lui je ne suis qu’un gringalet. De plus, je l’ai déjà entendu hurler et n’aurais pas aimé être à la place de son interlocuteur, ou comme j’aime l’appeler, sa victime. Je m’approche lentement de Melteoc pour lui prêter assistance.

— Regardez qui le vent nous emmène ! Je suppose que c’est Tharel qui t’envoie !

Face à mon silence et mon sourire gêné, il comprend aussitôt et poursuit.

— Bien, comme toujours il vise juste, on est un peu à la bourre pour ne rien changer. Si tu pouvais t’occuper des assiettes, couverts et verres, ce serait sympa. Et quand tu auras fini, tu couperas le pain et rempliras les carafes, s’il te plaît.

Point positif : toutes ces tâches sont majoritairement solitaires. Point négatif : majoritairement. Mais bon, un peu de courage, au moins quand je travaille je pense à autre chose. Je commence par aller chercher les assiettes pour les poser sur la grande table placée devant les cuisines. Entre les artistes, costumières et j’en passe, nous sommes presque cent à manger ce soir, comme à chaque repas. Je vais devoir en faire des allers-retours. Alors que je porte une lourde pile d’assiettes et ne vois plus mes pieds, je trébuche sur quelque chose et chute. Et dans un fracas effroyable, la vaisselle se casse en mille morceaux.

— Bah alors, tu tiens plus sur tes jambes ? C’est plus ce que c’étaient les artistes. Ahahah ! Mais quel naze !

Cet abruti d’Ogar commence à me les briser, chaque fois qu’il le peut, il m’humilie d’une façon ou d’une autre, je vais lui apprendre une bonne fois pour toutes ce qu’il en coûte de s’en prendre constamment à moi. Je me relève d’un bond, prêt à lui coller mon poing entre les yeux, mais une main m’agrippe l’épaule. Je suis stoppé dans mon élan et son emprise s’intensifie, puis le chef me réprimande d’une voix autoritaire.

— Pas de ça ici, Altor.

— Mais il…

— J’ai vu, puis il s’adresse à son commis. Toi tu dégages je veux plus te voir.

Ogar repart vaquer à ses occupations en rigolant après s’être fait virer par Meltéoc qui me fait face. Mais agacé par ce qui vient de se passer, je lui réponds avec hargne.

— Pourquoi t’as pris sa défense ?

Il ne lui en faut pas plus pour me donner une petite claque derrière la tête à laquelle je ne m’attendais pas. C’est un homme irrité et strict qui me répond

— Crétin. Si j’avais pris sa défense comme tu dis, j’lui aurais pas dit de dégager. C’est pas parce qu’il est débile que tu dois l’être aussi.

— Donc je dois rien faire ? Il me fait tomber et tout va bien, c’est normal ?

— Et tu vas faire quoi ? Lui éclater le nez ? Très intelligent, comme ça, ça va partir en bagarre dans ma cuisine et personne ne mangera ce soir, parce que vous aurez tout saccagé. C’est ce que tu veux ?

— Non.

— La violence n’est pas la solution, Altor, ne l’oublie pas. Maintenant remets-toi au boulot. Et la prochaine fois, essaye de réfléchir avant d’agir.

Je ramasse les dégâts de ma chute et continue d’aider. Je vais chercher les couverts et aperçois Melteoc et Ogar. Je ne comprends pas ce qu’il se dit, mais le chef a l’air furieux. Pour une fois que l’autre abruti ne moufte pas, cela dit, il n’a pas intérêt. Tout le monde s’affaire en cuisine et je finis mon boulot tout seul, tranquille. Ça n’en a pas l’air, mais en fin de compte ce n’est pas une sinécure, les cuisiniers ont du courage de préparer une si grande salle pour accueillir tant de personnes trois fois par jour. Je mets le nez dehors et vois au loin quelques personnes prendre le chemin du réfectoire.

— Ça y est, ils commencent à arriver.

Je sursaute et pousse un petit cri aigu et observe Melteoc pris dans un fou rire incessant juste derrière moi.

— C’est le cri que tu pousses quand tu as peur ? Je devrais te faire peur plus souvent, je trouve ça très drôle.

— Pas moi.

— Moi si, en plus tu marches bien.

Il s’arrête et affiche un petit sourire semblable à celui de Tharel.

— Détends-toi un peu, gamin, je te trouve particulièrement tendu.

— C’est bon, t’as fini ? Ça te regarde pas, alors fous-moi la paix.

Après avoir marqué un temps d’arrêt, il fronce les sourcils et devient acerbe

— Écoute-moi bien maintenant, au cas où tu ne l’aurais pas remarqué, je ne suis pas Tharel, alors tu vas me parler autrement, compris ?

Sans attendre la moindre réponse, il tourne les talons et part en cuisine. Je me retrouve seul à l’entrée du réfectoire comme un idiot, deux minutes plus tard il revient avec le dîner qu’il pose sur la table devant la cantine et m’interpelle froidement.

— Viens ici.

Sans broncher je m’exécute, une fois à sa hauteur il me tend une assiette bien garnie que je prends et je l’observe, dubitatif.

— Je n’aime pas comment tu me parles et tu as des réactions stupides. Mais tu as bien bossé, le peu que tu as fait nous a bien aidés, tu mérites donc cette assiette bien servie. Allez, file manger.

— Merci… et désolé.

— Ça va pour cette fois.

Je pars m’asseoir dans un coin sans un bruit et j’observe la troupe arriver petit à petit, jusqu’à repérer une montagne. Il met un peu de temps à prendre son assiette pour discuter avec le chef et vient s’asseoir à côté de moi. Il se pose aussi délicatement que possible, du moins je crois, car je tressaille et manque d’avaler ma fourchette. Il est suivi de près par Awena, une ordinaire et la partenaire de Tharel avec qui il pratique le porté acrobatique, et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’avec lui, elle ne risque rien. Elle s’installe en face de moi et lance la conversation.

— Dis donc toi, on t’a pas vu sous le chapiteau, qu’est-ce que tu fichais ?

— Je me cachais.

Elle plonge son regard dans le mien pour trouver une réponse à sa question. Suis-je sérieux, ou est-ce que je me joue d’elle ? Après tout, ce ne serait pas la première fois. Tharel et moi nous regardons et rions ensemble.

— T’es bête, je t’ai cru, me dit-elle d’un ton geignard.

— Je vois ça.

— C’est pas malin, en plus c’est pas si incroyable de penser que tu pouvais te planquer.

— Bien sûr que si.

— Ah oui, parce que t’es pas du genre à esquiver le travail peut-être ?

— Déjà non, je ne suis pas si fainéant, et je n’esquive pas le travail, mais les gens, nuance. En plus je te mets au défi de disparaître avec une montagne de deux mètres trente collée à tes basques en permanence.

Tharel bombe le torse et affiche sa satisfaction. Et c’est avec fierté qu’il en rajoute une couche.

— Il faut bien que quelqu’un te remette dans le droit chemin de temps en temps.

— Dans le droit chemin, rien que ça ! Bientôt il va dire que je l’empêche de travailler correctement et que j’accapare tout son temps.

— Tout à fait, le temps que je te consacre m’est très précieux, figure-toi, tu n’as pas idée du nombre de costumes et de coiffures qu’Awena aurait pu essayer avec ce temps perdu.

— Pardon ? s’offusque-t-elle.

Devant cette mauvaise foi et ses justifications irrecevables, je continue le débat.

— Attends, ça n’a rien à voir ! C’est son temps pas le tien.

— Bien sûr que si, parce que je dois être présent pour donner mon avis sur tout.

Alors que Tharel rit aux éclats face à sa réaction, Awena se défend.

— Attends un peu, non seulement c’est exagéré car je ne perds pas tant de temps que ça, mais ce qu’il oublie de te dire, c’est que j’en perds moins à chercher une tenue complète que lui un simple pantalon.

— Normal, rajoute Tharel. C’est tout ce que je porte, je dois être sûr de choisir le bon. La perfection prend du temps.

— Bah, voyons, c’est vrai que c’est dur de faire son choix entre trois pantalons. Finalement c’est pas plus mal que tu t’occupes d’Altor, au moins tu te rends vraiment utile.

— Qu’elle est méchante ! Pour la peine.

Tharel la fait râler en lui prenant son dernier morceau de viande qu’il s’empresse d’avaler et nous finissons par rire ensemble, puis Awena reprend la conversation sur un ton plus sérieux.

— Et toi ? Toutes tes affaires sont prêtes cette fois ? me demande-t-elle.

— Oui.

— Avec conviction ça donne quoi ?

— Je n’ai pas trente-six tenues moi, du coup je n’ai aucune question à me poser, si personne n’y a touché, c’est prêt depuis la dernière fois.

— Tu sais que des vêtements ça se lave ?

— Et toi, tu sais que tu es trop souvent avec Tharel ? Il déteint sur toi.

— Eh ! crie-t-il.

Je crois bien que je l’ai vexé, en même temps me faire la morale est son activité favorite, mais elle se range de son côté.

— J’en ai conscience, mais ça n’a pas que de mauvais côtés. C’est parce qu’il déteint sur moi que j’ai voulu t’aider en te lavant ton costume.

— Quoi ?

— Il t’attend dans ta loge, propre et bien plié.

— Pourquoi ? C’était pas à toi de le faire.

— Je voulais t’aider c’est tout.

Devant mon silence elle développe son argumentation.

— Je suis loin d’être bête, je vois bien que ça ne va pas fort en ce moment, tu es toujours ailleurs ou sur les nerfs. Alors je te l’accorde, c’est pas grand-chose, mais c’est ça de moins à te préoccuper. Et puis Enis ne pourra pas te critiquer là-dessus, c’est déjà ça de pris

— Je ne sais pas quoi te dire.

— Un merci suffira.

— Merci, Awena.

— Je t’en prie.

Puis Tharel intervient, brisant ce petit moment.

— Fin de la tranquillité, les enfants arrivent !

Chapitre 3

Il y a six enfants dans le cirque, tous des abominations, le plus jeune n’a que six ans et la plus grande en a treize. Dès leur arrivée le calme laisse place à l’agitation, comme tout enfant qui se respecte ils font du bruit, crient et rient très fort, les jumeaux en tête. Ils ont onze ans et sont arrivés il y a quatre ans déjà. Ils débordent d’énergie, surtout Telio qui est un petit garçon très vif, souvent arrogant et malgré tout attachant, enfin, quand il est calme. Alors que sa sœur est plus douce, mais n’a rien à envier à son frère question caractère. Certains pouvoirs d’abomination ne se manifestent pas durant l’enfance et c’est le cas pour ces deux-là. En revanche il est physiquement impossible de se tromper sur leur nature, Tirid possède une corne au-dessus de l’œil gauche et Telio en a une au-dessus de l’œil droit. À peine installé, ce dernier me cherche déjà.

— Vous connaissez pas la dernière ? Altor ne tient plus debout et s’est étalé de tout son long dans les cuisines en cassant une montagne d’assiettes.

— Comment tu sais ça toi ?

— Ogar me l’a dit quand je l’ai croisé dehors.

— Il perd pas de temps celui-là, la prochaine fois que je le croise, il va comprendre qui je suis.

— Alors c’est vrai ? Je croyais qu’il disait ça juste pour se rendre intéressant. La honte, j’aurais trop aimé être là pour te voir te ramasser comme…

— Ça suffit Telio, tu vas encore aller trop loin.

Je suis content que Tharel intervienne, je vais pouvoir esquiver le sujet.

— Et toi, tu as oublié de nous le dire ou je me trompe ?

Ou pas.

— C’était pas si important. Et ne fais pas comme si t’étais pas au courant, Meltéoc te l’a dit tout à l’heure.

— Raté, il m’a simplement dit que vous aviez eu un accrochage.

Le géant s’esclaffe et tous l’accompagnent, j’en ferais bien autant si je n’avais pas aussi honte. Mais heureusement, Cordelia arrive et détourne l’attention.

— Coucou tout le monde !

— Coucou petit ange, viens t’asseoir. Comment s’est passée ta journée ?

— Très bien, et Telio m’a aidé aujourd’hui.

— Vraiment ?

Je me tourne vers Telio qui détourne le regard, c’est un garçon adorable et serviable qui, malheureusement, préfère jouer aux durs. Tandis qu’il cherche à disparaître, je continue de discuter avec Cordelia.

— Tu es prête pour ce soir ?

— Oui, tout est prêt et j’arrive enfin à faire l’enchaînement des trois anneaux.

— Tu seras donc la meilleure ce soir ?

— Oui !

Celle que j’appelle mon petit ange fait partie des enfants artistes, elle est dotée de magnifiques ailes aux plumes d’un blanc immaculé et fait un numéro de voltige incroyable du haut de ses neuf ans.

La fin du repas se passe dans le calme et la bonne humeur, puis nous partons tous vers le chapiteau car l’heure approche. Nous marchons tranquillement et les premiers spectateurs se bousculent aux guichets. Beaucoup d’enfants courent et chahutent, certains hurlent sur leurs parents et Tharel commente la scène.

— Encore un qui fait un caprice, heureusement que les nôtres sont mieux élevés et plus sages, pas vrai les gosses ?

Ils crient à l’unisson un grand « oui » et sont ravis de ce compliment fort mérité, car contrairement à ces enfants gâtés qui n’en ont jamais assez, ceux de la troupe savent ce que c’est de ne rien posséder et sont reconnaissants de ce qui peut leur être apporté. Je m’arrête et examine toutes ces personnes, puis je finis par me perdre dans mes pensées tandis que la troupe passe à côté de moi, mais pas pour très longtemps. Je sens un poids me percuter, et avant que je n’aie le temps de comprendre quoi que ce soit, je me retrouve allongé sur le ventre avec Telio sur le dos.

— Ouais ! C’est vrai que tu tiens pas debout !

— Tu vas voir sale môme !

Je me lève et le fais tomber, mais il se redresse en vitesse et part à toute allure.

— Essaye déjà de m’attraper ! me lance-t-il en me tirant la langue.

— Je te jure que si je t’attrape…

— Arrête de causer et cours ! Gros nul !

— Aaaaaah !

Nous passons devant les autres, Telio bouscule tout le monde, y compris Tharel et Awena, mais esquive Tirid et Cordelia alors que je suis toujours sur ses talons. Je le vois entrer sous le chapiteau, mais une fois à l’intérieur, plus rien, je l’ai perdu. Nous arrivons par les coulisses et il y a énormément d’attirails, entre tous les costumes et les accessoires éparpillés partout, ce n’est pas bien compliqué pour un si petit gabarit de se cacher. Pendant que je continue de fouiller partout, les autres arrivent et Tharel m’interpelle.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Ça se voit pas ? Je cherche ce petit morveux, il est forcément quelque part par là.

— Mais t’en as pas marre de te conduire comme un gamin ?

Alors que je me glisse entre deux portants, Tharel saisit ma chemise et me soulève avant de me poser à côté de lui.

— C’est bon, t’as fini ?

— Tu le trouveras pas de toute façon.

Le géant et moi nous retournons vers cette petite voix et Tirid poursuit.

— Il a une cachette que personne ne connaît, même pas moi, il va attendre que tu te lasses pour en sortir.

— Tu entends, ce que tu fais ne sert à rien, alors admets ta défaite et va te préparer.

Rrrrraah ça m’énerve ! Mais j’aurai ma revanche, je ne sais ni quand ni comment, mais je l’aurai. Je ronchonne jusqu’à ma loge où mes vêtements m’attendent, bien pliés sur un tabouret, j’empoigne mon pantalon et entends quelqu’un me parler.

— T’es gentil, tu t’actives, merci.

Je partage ce vestiaire avec deux autres personnes et l’un d’eux me presse. Je trouve qu’il n’a pas la manière de demander, mais comme il passe avant moi, je laisse couler et me dépêche, et puis, plus vite je termine, plus vite je retrouve Cordelia pour l’aider. Je saute dans mon pantalon, enfile mes bottes et passe ma veste en vitesse pour libérer la place. Une fois fait, je pars en direction de la loge des enfants, nous essayons autant que possible de les assister et c’est souvent moi qui prends Cordelia en charge. Sur le chemin, je passe devant l’entrée de la piste et suis happé par le numéro que j’entrevois et reste l’admirer. Tharel porte deux hommes à bout de bras et fait ressortir ses muscles, évidemment il ne porte aucun haut et les femmes ont des étoiles dans les yeux en admirant cette musculature parfaite, de quoi donner des complexes à leurs époux. Puis, une main se pose délicatement sur mon épaule et Awena passe, avec un petit sourire radieux. Elle entre en piste aux côtés de Tharel qui dépose les deux hommes afin de poursuivre son numéro avec sa partenaire. Les yeux des spectateurs masculins s’illuminent à leur tour, il faut dire qu’elle est vraiment jolie. Elle a trente-deux ans et en parait à peine vingt-cinq, elle n’est pas très grande et ne rentrerait pas dans les critères de beauté de la femme parfaite, mais elle possède un véritable charme naturel et un éclat singulier qu’on ne trouve nulle part ailleurs, ainsi que beaucoup de douceur. Ça y est, ils commencent, Tharel l’attrape par la taille et la lance dans les airs. Il répète cette action plusieurs fois et elle s’envole de plus en plus haut en enchaînant les acrobaties. Après quelques minutes, elle finit par prendre la pose alors qu’il ne lui offre pour appui que la paume de sa main. Un tel équilibre, une telle confiance, ils sont vraiment incroyables. Les figures se succèdent et le public est saisi par cette performance. Alors que les applaudissements résonnent, je me dépêche de rejoindre Cordelia. Je la retrouve assise sur une chaise, elle est habillée depuis longtemps et n’attend plus que moi.

— Je peux entrer ?

— Altor ! T’en as mis du temps !

— Je suis désolé, je regardais Tharel et Awena.

— Et moi, tu vas me regarder ?

— Je ne raterais ça pour rien au monde.

Elle part chercher une large ceinture qu’elle porte au-dessus de sa robe. Je l’attache tant bien que mal en me battant avec les plumes de ses ailes, lui brosse les cheveux et la coiffe. Je m’occupe d’elle depuis longtemps et pourtant je ne suis toujours pas très doué, je fais donc la seule coiffure que je maîtrise, une magnifique queue de cheval.

— Et voilà. Attends, ton lacet est défait, tu vas tomber.

Elle regarde ses pieds et revient vers moi, je m’accroupis pour relacer ses chaussures. Une fois fini, elle m’attrape la main pour que je l’accompagne vers l’entrée de la piste. Nous observons les trois numéros qui la précèdent, Cordelia est captivée par les cinq serpents géants. Ils dansent dans les airs et leurs ailes multicolores laissent derrière eux une traînée d’étoiles dorées. Quant à moi je suis ébloui par la prestation suivante, bien plus banale, mais tout aussi spectaculaire, celle des jongleurs de bolas. Lorsqu’ils entrent en piste ils ne paient pas de mine, car le bola est une simple ficelle avec à son bout une petite boule. Mais à la seconde où les lumières s’éteignent, elles s’embrasent et le spectacle commence, le trio fait valser les flammes dans une chorégraphie à la coordination et au rythme parfaits. À présent, dernier numéro avant Cordelia, mes jongleurs préférés entrent en piste. Les jumeaux ne semblent jamais intimidés par la foule, bien au contraire, je crois qu’ils adorent ça. Tirid se poste au milieu de la piste, alors que son frère lui lance un cerceau qu’elle fait tourner autour de sa taille dans un petit mouvement de hanche. Il lui lance un deuxième, puis trois, puis quatre. Le public s’amuse de leur performance, surtout lorsque Telio tourne autour de sa sœur en jonglant avec deux autres cerceaux en jouant les clowns. Puis, Tirid laisse tomber les siens et commence à s’en échanger deux avec son frère. Avec l’aide d’une troisième personne, ils en augmentent le nombre jusqu’à arriver à six qu’ils envoient de plus en plus haut. Et par je ne sais quel prodige, ils parviennent à en rattraper chacun un autour de la taille et deux autres qu’ils font tourner autour de leurs bras. De véritables petits génies. Le numéro fini ils se précipitent vers nous – fiers d’eux – et Telio nous le fait savoir.

— Alors, vous avez vu ça ? C’est qui les meilleurs ?

— Vous, bien sûr. Bravo champion, bravo ma belle !

Je leur tends les mains et ils me tapent dans la paume, ravis que je reconnaisse leur talent. Telio rougit à vue d’œil, puis se tourne vers Cordelia.

— C’est à toi, je te mets au défi de faire mieux.

— Hum !

Tandis qu’ils partent se changer, mon petit ange entre sur scène. Enis, le directeur du cirque et présentateur l’accueille, elle déploie ses ailes et décolle. Elle enchaîne les acrobaties et mon cœur manque un battement chaque fois qu’elle s’approche du sol, mais dans une parfaite maîtrise, elle repart de plus belle jusqu’à traverser trois anneaux suspendus à des hauteurs différentes. Le dernier est ridiculement petit, si elle le rate, elle fera une chute de plusieurs mètres, mais elle réussit avec une facilité déconcertante. Son numéro s’achève, me voilà enfin soulagé tandis qu’elle se presse de me retrouver.

— Comment tu m’as trouvée ?

— Éblouissante.

— T’as vu ça y est ! Je maîtrise l’enchaînement des trois anneaux, me dit-elle en sautillant sur place.

— J’ai vu, défi relevé, tu es plus forte que Telio.

— Oui !

— Tu devrais te dépêcher de le retrouver pour lui dire.

Je la regarde partir, heureuse. Une personne doit passer entre nous et c’est toujours le moment que je choisis pour détourner son attention et l’envoyer à droite à gauche, car je ne tiens vraiment pas à ce qu’elle voit ce que je deviens chaque fois que je franchis le rideau. Comme toujours je m’assure qu’elle soit loin, mais je me fais interpeller.

— La petite s’est très bien débrouillée ce soir.

— Monsieur Enis.

— Ils ont tous assuré, et je tiens à ce que ça continue, compris ?

— Oui, monsieur.

— Bien.

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Le monstre de Syrcas

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