Chapitre 2
Chapitre 1Royaume de Konfardon – Comté de Thornal
Plusieurs hommes s’activent au bord d’un champ sous un chaud soleil de fin d’été, tandis que des bœufs ruminent à l’ombre d’une futaie, attendant que les paysans les réattellent aux chariots qu’ils sont en train de charger.
Capitaine Falkor, auriez-vous l’amabilité de me répéter une fois encore la raison de notre présence ici ?
Je m’efforce de parfaire votre instruction, messire Alpuz. Voilà un excellent exercice qui fait appel à votre endurance autant qu’à votre force et votre coordination.
Ah oui, mon instruction… J’ai décidément du mal à me le rappeler !
Le jeune homme aux cheveux bruns et aux yeux bleus qui vient de s’exprimer s’éponge le front d’un revers de main. Son port altier témoigne d’une noble éducation, et il n’a ni le teint mat des paysans qui l’entourent, ni la peau burinée de l’expérimenté capitaine d’infanterie qui l’accompagne. Ce dernier a les cheveux et les yeux d’un même noir d’encre qui tendent à durcir son visage, bien que son regard pétillant atténue cette sévérité.
Excusez-moi, messeigneurs… exprime du bout des lèvres un des paysans qui s’affairent autour d’eux. Sans vouloir vous commander, il reste encore beaucoup de grains à rentrer, il ne faudrait pas lambiner. Hop, attrapez !
Oummph ! À vous ! s’écrie le capitaine Falkor en renvoyant à son élève le sac de toile qu’il vient de réceptionner.
Hé ! Attention ! s’offusque ce dernier en rattrapant le sac de justesse.
Félicitations, messire Alpuz. Belle réception !
J’ai bien failli le prendre sur les pieds ! Ces sacs ne pèsent pas moins de cent livres chacun…
En voilà un autre !
Le jeune homme n’a pas le temps d’esquiver. Le second sac vient s’écraser contre ses jambes et la toile de jute se déchire.
Aïe ! Vous n’êtes pas bien ?! s’indigne-t-il.
Cessez donc de geindre et concentrez-vous. On n’entend que vous.
Euh… Messeigneurs ? intervient à nouveau le paysan. Ça risque de nous prendre plus de temps si vous remettez le grain en terre…
Excusez-nous, Gonfran. Cela n’arrivera plus. N’est-ce pas, messire Alpuz ?
Ce dernier grommelle quelques paroles incompréhensibles.
N’est-ce pas, messire Alpuz ? insiste le capitaine.
Oui, oui… Ça n’arrivera plus. Je suis désolé.
Le capitaine Falkor ne sait pas si l’attitude de son élève l’amuse ou l’exaspère. Voilà près d’un an que le roi Olf lui a confié l’éducation et la formation aux destinées militaires du prince Alpuz, son fils unique. Une tâche prestigieuse mais lourde de responsabilités.
Du haut de ses dix-sept ans, le futur héritier de la couronne de Konfardon n’est pas de fâcheuse composition. C’est un garçon agréable qui manque juste d’un peu de conviction. Débordant de fougue comme tous les jeunes hommes de son âge, il renâcle devant les préceptes séculaires que s’efforce de lui inculquer son instructeur, et ne se plie pas toujours de bonne grâce à la rude discipline et à la rigueur exigées par l’expérimenté militaire, inlassablement contraint de le rappeler à ses futures obligations de souverain pour obtenir son attention.
*
Cela fait cinq jours que le capitaine Falkor Réogal et le prince Alpuz apportent leur aide aux paysans du comté de Thornal. Cinq jours à retourner la terre, escorter du bétail, transporter des sacs, faucher, couper, ramasser… Cinq jours de besogne harassants sous un soleil implacable. Un excellent exercice de l’avis du capitaine. Un incompréhensible labeur de l’opinion du jeune prince.
Tous les sacs de grains sont bientôt chargés sur les chariots et les hommes regagnent le bourg. Le soleil est couché lorsque Falkor et Alpuz prennent congé du bourgmestre à la porte de l’auberge.
Bonne nuit, cher Gonfran.
Bonne nuit, capitaine. Encore merci pour le coup de main.
C’est à nous de vous remercier.
Prince Alpuz, ce fut un honneur, déclare le paysan en s’inclinant respectueusement devant le jeune souverain.
Avec grand plaisir, soupire ce dernier sous le regard appuyé de son instructeur. Merci d’avoir partagé votre expérience avec nous.
Le bourgmestre s’apprête à faire volte-face après une ultime révérence lorsque le prince s’écrie :
Au fait, sieur Gonfran ? Pourrez-vous transmettre mes amitiés à votre fille Esmeralda ?
B… bien sûr, messire… bafouille maladroitement le notable en tournant les talons pour disparaître dans la rue noire.
Falkor lève les yeux au ciel.
Vous n’avez pas pu vous en empêcher, n’est-ce pas ?
Oh ! Allons, capitaine… Je n’ai rien fait de mal.
Que vous croyez ! Sa propre fille courtisée par le prince héritier de Konfardon ?! Ce brave Gonfran va sans doute avoir du mal à trouver le sommeil.
Courtisée, courtisée… N’exagérons rien ! Elle m’est agréable, voilà tout
Évidemment, messire…
Et si nous allions manger ? J’ai une faim de loup !
Après un copieux souper, les deux hommes regagnent leurs chambres à l’étage de l’auberge. Le prince envoie ses chaussures à l’autre bout de la pièce avant de se jeter sur le lit où il enfouit sa tête sous l’oreiller.
Il était temps que cette corvée se termine ! s’exclame-t-il d’une voix étouffée. J’en avais assez de jouer au paysan.
Quels enseignements tirez-vous de cette expérience ? demande Falkor d’une voix posée.
Il se tient debout près de la porte, une main posée sur le pommeau de l’épée pendue à sa ceinture, dans une attitude bien connue du jeune prince.
Oh non, capitaine… S’il vous plaît ! Pas de leçon pour ce soir. Je suis éreinté.
Je promets de ne pas vous embêter longtemps. Méditez simplement un instant, insiste-t-il en s’approchant du lit. Quelles leçons retenez-vous de ces cinq jours ?
Eh bien… répond le prince en faisant mine de réfléchir. Je sais désormais différencier un épi de sorgail mâle d’un épi femelle. Je sais aussi reconnaître un pied d’orge-blé et je connais deux façons au moins d’obtenir de la farine à partir de racines de cardobe. Merci capitaine, voilà effectivement d’indispensables enseignements auxquels je ne manquerai de me référer lorsque j’accéderai au trône de Konfardon.
Vous ne voyez que l’aspect superficiel des choses, soupire Falkor sans prêter attention au sarcasme. Une fois encore, vous vous restreignez à l’exécution stricte d’une tâche sans chercher à discerner au-delà. Vous avez pourtant appréhendé des notions essentielles sans même vous en rendre compte. L’entraide, la coopération, l’organisation, la répartition des rôles au sein d’un travail d’ensemble… Sans compter que vous avez partagé le quotidien de vos futurs sujets, ce qui n’est jamais vain.
Je vous accorde ce point, capitaine. C’est grâce à vous que j’ai pu faire la connaissance de la belle Esmeralda, ce dont je vous sais gré.
Bonne nuit, messire Alpuz, se contente de répondre Falkor en contemplant le plafond.
Dormez bien !
Falkor pousse un soupir en refermant la porte de la chambre. Dormir ? Il n’en aura sans doute pas beaucoup l’occasion avant le prochain lever du jour. Pour lui, la nuit ne faisait que commencer.
L’homme d’armes à la carrure imposante, capitaine d’infanterie au sein du royaume des hommes de Konfardon, a rendez-vous à une dizaine de lieues de là. Le bourgmestre Gonfran a d’ailleurs apprêté un cheval à sa demande, et c’est une harassante nuit de chevauchée qui l’attend.
Chapitre 3
Issu d’une longue lignée de soldats, la carrière militaire n’a jamais fait l’objet du moindre doute pour le jeune Falkor. Engagé comme simple fantassin, c’est toutefois le premier membre de la famille Réogal à arborer sur son uniforme bleu et émeraude les trois barrettes argentées du grade de capitaine.
Ses pensées vagabondent tandis qu’il chemine sur la terre sèche et crevassée du comté de Thornal en cette nuit étoilée. Il perçoit au bord de la route les sinistres vestiges des batailles passées, que la lune éclaire d’une lumière froide. Les ravages d’une telle violence mettront du temps à s’estomper, songe-t-il tristement en dépassant un corps de ferme dont ne subsistent qu’un pan de mur et une grange éventrée.
Des souvenirs pénibles lui remontent à l’esprit alors qu’il franchit un pont de pierre tout juste reconstruit. Des milliers d’hommes, de nains, d’elfes ou de mages, un nombre plus important encore d’orcs, de trolls, de gobelins, et toutes sortes de créatures issues de tous les Territoires de Bel’Yan se faisaient face sur ces terres, il y a quelques printemps à peine. Des années d’affrontement qu’on avait appelé Première et Seconde guerre d’Il’Storla, du nom de ce fleuve qui s’écoulait sur le champ de bataille, et qui se trouvait aujourd’hui tari.
Tout le long de la route empruntée par Falkor s’égrènent les vestiges de bâtiments calcinés, effondrés, pillés ou laissés à l’abandon. Plus effroyable encore, la terre noire continuait de rendre chaque jour son lot d’ossements, tel un gigantesque tombeau à ciel ouvert. Le souvenir est si vif que les seuls hommes d’armes à fouler ces chemins étaient les soldats affectés à la garde territoriale du comté, parfois accompagnés de commerçants ambulants qui traversaient sans s’y attarder ces mornes plaines.
Le capitaine continue pourtant de s’enfoncer dans cette terre mortifère et mutilée. L’homme qu’il veut rencontrer habite au cœur de ces anciens champs de bataille, au lieu-dit des plaines d’Arkal. Falkor navigue plus loin dans ses souvenirs. Il replonge dans la terrible bataille des plaines d’Arkal, celle qui avait mis un terme à la première guerre d’Il’Storla. Des jours et des nuits de mêlées féroces et de massacres, durant lesquels s’affrontèrent et périrent des dizaines de milliers de combattants.
La guerre y avait atteint son paroxysme de brutalité, et la bataille s’était soldée par la défaite cruelle de la Coalition face aux troupes de l’Ombre-Seigneur Forgil’San. Surpassés en nombre et décimés par les sorts des terrifiants Ombre-mages, les Coalisés avaient été contraints d’abandonner à leurs ennemis cette partie du royaume de Konfardon.
Il avait fallu de longues années de larmes et de souffrance, et beaucoup de sang versé pour parvenir à reconquérir ces terres. Ce fut la seconde guerre d’Il’Storla, une interminable succession de luttes et de sacrifices…
La présence de l’Ombre marquait toujours le comté de Thornal de son empreinte, en dépit des efforts déployés par les paysans pour redonner leur âme aux territoires réannexés. Dans un terreau autrefois fertile, le grain et l’herbe ne se nourrissaient plus que des supplices du passé. Les plants peinaient à atteindre la moitié de leur taille normale, les fourrages rendaient les bêtes malades et les grains s’entouraient d’une gangue épaisse qui les faisait moisir et apportait de l’amertume aux farines.
Le cœur de Falkor se couvre lui aussi d’un voile ténébreux, mais il se force à chasser ces pensées de son esprit. Il ne doit pas se laisser envahir par la mélancolie des lieux. Le roi Olf lui a confié une mission primordiale, dont eux seuls partagent le secret. Ce sont les Territoires de Bel’Yan tout entiers qui pourraient se voir gravement menacés s’il venait à échouer. Il n’a pas le droit de fléchir.
Le capitaine flatte la croupe de son destrier et le lance au trot sur les chemins réhabilités du comté – où était produit en son temps le meilleur vin du royaume, ainsi que le proclame encore un panneau défraîchi sur le bord de la route. Des vignes ont d’ailleurs été replantées sur les coteaux, mais il s’écoulera du temps et de la sueur avant que les vignerons ne parviennent à tirer une boisson respectable des grappes rachitiques qui s’agrippent avec peine aux ceps noueux.
Falkor amène son cheval au galop et s’enfonce toujours plus loin dans le comté de Thornal, tandis que la lune éclaire au loin la sinistre faille de Lormat, au-delà de laquelle s’étendent les Terres Mortes de l’Ombre. Le Seigneur des lieux y panse ses plaies, mais l’Ombre menacera à nouveau tôt ou tard, Falkor le sait. C’est pour cela qu’il doit réussir.
Des nuages viennent assombrir la nuit et il ralentit son allure afin de prémunir sa monture des irrégularités de la piste. Il est presque arrivé de toute façon. Les lugubres plaines d’Arkal se déploient en effet sous les sabots de son cheval. C’est dans cette lande aujourd’hui semi-désertique que le redoutable Forgil’San avait établi ses quartiers durant les années d’occupation de l’Ombre, et son souvenir y est inscrit plus profondément encore que dans les régions alentour.
Pour effacer ces traces, le roi Olf a paraphé en main propre un décret royal de Réhabilitation, et de nouveaux comptoirs s’y développent un peu partout. Les colons viennent tirer profit de l’extraordinaire abondance du sous-sol, d’une richesse telle que les troupes de l’Ombre n’ont pas réussi à l’épuiser en dépit de plusieurs années d’exploitation acharnée.
Les colons extraient des mines progressivement remises en fonction divers minerais d’un degré de pureté exceptionnel, parmi lesquels la somptueuse ardoise-grenatet le très recherché fer-or. La reconquête des plaines d’Arkal est toutefois loin d’être accomplie, et la majeure partie du territoire n’est encore que friches, désert et désolation…
*
Falkor met pied à terre aux abords d’une cité Réhabilitée. Le brasier d’une forge rougeoie dans la nuit et enflamme les cheminées qui dominent les puits d’extraction. Il perçoit le son du métal qu’on frappe et le cliquetis des pics qui creusent la roche. Les colons-mineurs sont des travailleurs acharnés… songe-t-il avec déférence.
Il n’entrera cependant pas dans la cité. Fait peu ordinaire, l’homme qu’il vient voir réside à l’extérieur de la colonie minière. En dehors même de la zone Réhabilitée… Falkor ne l’a rencontré qu’à une seule reprise. C’est un ancien officier de l’armée royale, qui vit reclus depuis qu’il en a quitté ses rangs. Une vie d’ermite choisie, qu’il n’abandonne qu’une fois par an, à l’occasion du Concile martial auquel chaque citoyen de Konfardon ayant un jour arboré l’uniforme militaire est tenu d’assister.
Le dernier Concile s’est tenu il y a mois au palais de Paluavin, la capitale du royaume. C’est au cours de celui-ci que le capitaine a rencontré l’homme, et que ce dernier lui a révélé une partie de son incroyable récit. Il est venu pour entendre la suite.
Le terrain devient vite impraticable pour son cheval et Falkor noue la bride à un buisson famélique avant de poursuivre à pied. La maison de l’ancien militaire est dissimulée derrière une ligne de buttes escarpées. La terre sèche et friable glisse sous les bottes du capitaine et manque de lui faire perdre l’équilibre à plusieurs reprises, mais il finit par atteindre le sommet de la dernière bosse, d’où il aperçoit les fenêtres éclairées de la cabane de l’ermite.
Parvenu à moins de deux cents pieds de la maison au prix d’une ultime glissade, l’instinct aguerri du capitaine se met soudain en alerte. La porte d’entrée est entrouverte et de la fumée s’échappe de la cheminée, alors que la nuit est particulièrement douce.
Il pose une main sur la garde de son épée et approche sans bruit. Tout paraît calme. Seul le crépitement des flammes dans l’âtre trouble le silence de la nuit. Il pousse la porte du bout de sa botte, la lame tirée à mi-hauteur du fourreau.
Oh là ?! Il y a quelqu’un ? hèle-t-il en jetant un regard par l’embrasure.
Il entre et reste interdit. L’unique pièce de la maison est dévastée. Des éclats de verre sont disséminés un peu partout, la table est renversée, les chaises fracassées ; un buffet éventré déverse son contenu sur le sol et des feuillets déchirés volettent dans la pièce.
Une lutte acharnée – et récente – s’est déroulée ici… Falkor laisse soudain retomber son épée et se précipite vers le lit brisé qui gît dans un coin. Il lâche un juron, les dents serrées. Il est arrivé trop tard.
L’homme dont il venait recueillir le témoignage n’aura jamais plus l’occasion de parler.