Chapitre 2
Après avoir rangé l’appartement en ruminant toute la matinée, Katia prenait le temps de manger dans sa cuisine aux tons bleu et jaune d’or.
Elle n’avait cessé de penser à Sam et se demandait si un jour, il réaliserait qu’elle tenait à lui plus que comme un copain du week-end ! Et encore, pas tous les week-ends…
Comment lui faire comprendre qu’elle connaissait ses relations dispersées sans le blesser ni le faire fuir ? Comment lui faire admettre que la vie de couple n’est pas forcément un enfer, et que, en tout cas, l’enfer, il y arrivera bien plus vite s’il continue à boire comme il boit en ce moment ? C’est vrai qu’il « encaisse », mais, elle, elle sait quand il passe le point de non-retour. Elle, elle le sent quand il échappe à tout le monde et se réfugie dans le goulot…
Comment faire pour qu’il sache que sa carapace, elle l’a percée depuis longtemps, et qu’elle sait qu’il n’est pas heureux ainsi, elle qui serait prête à tout pour qu’il le soit ?
Au début, elle aussi s’était fait prendre au piège par ce jeune homme provocateur, toujours vêtu de jeans sales ou trop longs, mal rasé, aux chemises mal repassées, à la guimbarde bruyante, avec sa casquette bleu marine, son charme et son sens de l’humour…
Provocateur, certes, mais au moins sortant du rang des jeunes gens lisses ou de ses collègues du Théâtre qui se prenaient déjà pour des stars alors qu’ils montaient sur les planches pour la première fois !
Dans les premiers temps de leur relation, ils se voyaient très souvent, et Sam appelait tous les jours… jusqu’au jour où elle lui avait proposé la vie commune ! Elle ne l’avait alors plus vu pendant trois mois !
Le jour même, il avait changé son numéro de téléphone et s’était inscrit en liste rouge.
Elle n’arrivait pas à y croire. Qu’avait-elle dit qui pouvait déclencher une telle réaction ? S’était-elle fait rouler par un aventurier au cœur sec ? Peut-être allait-il revenir aussi vite qu’il était parti…
Mais les jours passaient. Le téléphone restait désespérément muet, la boîte aux lettres sordidement vide. Le seul trésor qui lui écrivait était « public »…
Alors, Katia s’était mise à fuir cet appartement. Elle passait ses journées au Théâtre, à répéter. Et quand ce n’était pas possible, elle errait à travers la ville, à la recherche d’un nouveau chapeau pour sa garde-robe. Elle aimait les chapeaux de velours, aux couleurs chaudes, qui valorisaient si bien ses épaules. C’était une manière de rester en vie.
Pour vaincre la solitude et ne plus trop penser à la sonnerie du téléphone, elle avait acheté l’intégrale d’Édith Piaf. Par moments, on aurait pu croire que le poster de Piaf sur scène, qui se découpait sur le mur blanc du hall, se mettait à vibrer… Elle pensait à Sam mais n’osait pas le contacter à son bureau. Alors, elle restait seule, avec ses questions sans réponse…
Puis, Sam avait repris contact, et depuis elle le voyait de manière épisodique.
Accepterait-il un jour de vieillir ? Pourraient-ils construire quelque chose ensemble ?
La sonnette retentit. Deux coups brefs, trois coups longs : c’était Béa ! Elles s’embrassèrent
« Et alors, tu n’es pas au Théâtre ? Attention, Béa, tu n’auras pas tes trois quarts d’heure d’avance…
— Tu parles ! J’ai eu Esposito au téléphone : la répétition est repoussée à demain… alors, comme ça fait longtemps qu’on n’a plus papoté ensemble, et puisque les vitrines sont alléchantes, je pensais…
— Bravo ! Ça, c’est une idée ! Ça va me sortir de ma léthargie ! Le temps de me changer…
— De changer quoi ?
— De tenue, pardi ! Ça, c’est celle de "représentation". Mais là, je peux m’habiller cool avec un jean ! Tu veux que je t’en prête un ?
— Hé ! Pourquoi pas ? Et pendant que tu y es, prête-moi donc aussi un de ces gros pulls à grosses mailles de laine que ta grand-mère te confectionne !
— Ça marche ! Mais à une condition…
— Laquelle ?
— Tu te démaquilles !
— D’accord ! »
Un quart d’heure plus tard, elles étaient redevenues lycéennes, et leur joie les rajeunissait tout autant.
Elles décidèrent de partir à pied, sans sac à main, libres comme l’air !
Le vent froid les surprit dès leur sortie dans la rue. Elles se donnèrent le bras et partirent le long du quai en riant.
Les rues étaient féériques et l’approche de Noël rendait attirants jusqu’aux magasins les plus repoussants. Chacune piochait des idées de cadeaux dans les vitrines, mais sans rien acheter pour autant. Après deux heures de marche, frigorifiées, elles décidèrent de bouder exceptionnellement le chocolatier qui tenait un salon de thé, pour se réfugier dans une échoppe algérienne où elles pourraient déguster du thé à la menthe et des friandises méditerranéennes…
Il y avait peu de monde. Quatre habitués tapaient le carton dans l’arrière-salle, mais la boutique était plus fréquentée par les clients de la vente au détail que comme salon de thé. Aussi avaient-elles pu choisir leur table, dans un coin, à côté de l’étal.
Ce fut Béa qui amorça la conversation.
« Tu sais, pour Alex ?
— Quoi ?
— Ben… Alex et moi…
— Oui. Eh bien, qu’est-ce qu’il y a ?
— Alex me trompe.
— Ah.
— J’en suis sûre, tu sais. Je sais même avec qui !
— …
— Qu’est-ce que tu ferais ?
— Pardon ?
— À ma place, qu’est-ce que tu ferais ?
— Ah, ça… c’est dur à dire… c’est déjà si difficile d’être à ma place…
— Oui, mais toi, si tu voulais…
— … je pourrais être "casée" avec un type que je n’aimerais pas et qui me ferait dégoûter de moi-même ! Non, merci. Moi, celui que je veux, je ne sais pas s’il viendra un jour avec moi, mais je sais que c’est lui… et lui, il continue à cavaler, aveugle et sourd !
— Il y a quelque chose, au moins, entre vous ?
— Oui, bien sûr… mais c’est insuffisant et instable…
— Dis… je le connais ?
— Oui.
— Ah…
— Ne cherche pas, c’est Sam.
— Non !
— Si.
— Ah, ça…
— Quoi ?
— Rien… enfin, ça me fait drôle de vous imaginer ensemble… vous êtes tellement différents… et puis…
— Et puis ?
— Rien.
— Si, dis-le.
— Sam m’a toujours effrayée. Je ne sais pas pourquoi, note, mais, pour moi, il est dangereux. Je n’arriverais pas à t’en dire plus…
— C’est pourtant simple : il boit, il fume, il charme, il provoque, il s’habille mal !
— Il y a de ça…
— Et il me trompe aussi, d’ailleurs… enfin, ce n’est pas vraiment moi qu’il trompe. Il se trompe, il trompe l’ennui. C’est un trompe-la-mort…
— Mais tu ne te sens pas bafouée d’être trompée ?
— Bafouée ? Non… un peu triste, bien sûr. Mais ce qui m’intéresse chez lui va au-delà de son corps et de ses apparences. Le jour où il l’aura compris, et accepté, je pense que le meilleur remontera à la surface… et Dieu sait qu’il y en a, du meilleur, chez lui…
— Il le cache bien, dis donc !
— Oui. Il m’a fallu du temps pour m’en apercevoir, tu sais. Dis, tu permets qu’on revienne à Alex et toi ?
— Ben, oui…
— Qu’est-ce que ça t’apporte de savoir où, quand et avec qui il couche ? Tu ne crois pas que ce sont des blessures inutiles ? Ne cherche pas à en savoir davantage… Tu finirais par le haïr à force d’imaginer cette relation où tu n’es pas désirée…
— Je ne peux quand même pas m’en foutre !
— Des détails, si… il vit encore avec toi ? Donc, rien n’est perdu !
— Tu parles ! Je suis sa femme de ménage ! Je repasse les chemises contre lesquelles une autre va se frotter !
— Arrête… au moins, toi, tu as su le séduire pour qu’il reste à tes côtés ! Et il reste encore, d’ailleurs… ça fait combien de temps ?
— Qu’il me trompe avec cette chienne ? Trois mois !
— Mais non, idiote, que vous vivez ensemble…
— Cinq ans…
— C’est beau…
— Tu parles !
— Ah, si je pouvais avoir Sam avec moi pendant 5 ans… tu sors parfois avec Alex ?
— Ah, ça, maintenant, c’est hors de question !
— Au contraire ! Donne-lui, toi, ce qu’il va chercher chez l’autre, ces petits imprévus, ces soupers aux chandelles, ces salons de thé le week-end, ces surprises, ces petits cadeaux…
— Pour rencontrer sa maîtresse à un coin de rue !
— Alors là, ce serait une victoire totale ! Réfléchis… »
Elles rirent. Longtemps, avec force, aux larmes. Et elles recommandèrent aussitôt un thé à la menthe avec leur troisième assiette de friandises !
« Tu as peut-être raison, Katia… dis, tu permets que je te parle aussi franchement ?
— Vas-y, je t’écoute.
— C’est pour Sam… tout à l’heure, tu t’imaginais avec lui après cinq ans de vie commune…
— Hum…
— Tu n’as pas peur qu’il devienne poivrot ?
— …
— Tu m’en veux ?
— Non. Franchement, non. J’y ai déjà pensé. Et j’irai plus loin que toi : c’en est déjà un. Ça n’empêche…
— Oui, bien sûr… mais ça peut quand même être dur à vivre, parfois…
— Sam boit parce qu’il est dans le désert. Et dans le désert, tu apprécies l’eau, le jour où tu trouves l’oasis…
— Es-tu sûre d’être son oasis ?
— C’est à lui de décider. Qui sait, quand il en aura marre des mirages ?
— Ça peut prendre du temps…
— Ça prend du temps. Mais il n’y a que lui qui puisse m’apporter autant…
— Ah, ces mecs !
— Comme tu dis ! »
Soudain, elles s’aperçurent qu’il faisait déjà nuit. Avant de partir, Béa acheta des friandises, en glissant à Katia :
« Ça, c’est la première surprise ! »
Quand elles s’embrassèrent, on aurait cru deux complices de longue date qui mettaient tout leur amour dans leur embrassade…
Chapitre 3
À peine était-elle rentrée chez elle que Katia dut courir au téléphone : c’était Sam.
« Salut Miss ! Comme promis, je t’appelle…
— Ça va ?
— Crevé ! Tu parles d’une journée !
— Tu fais quoi ce soir ?
— Pour l’instant, rien. Pourquoi ?
— Je t’invite à souper chez un "Russe".
— Tu as gagné au loto ?
— T’occupe ! Alors, c’est oui ?
— Da !
— Tu passes me prendre vers vingt heures ?
— Plutôt vingt heures trente. Il faut que je passe chez moi me changer. Je n’ai pas eu le temps à midi…
— D’accord. Ah, au fait, tenue de soirée de rigueur !
— Hé ! Tu ne vas pas me reconnaître !
— Si, si…
— Bon, d’accord, je termine ce dossier et je décolle !
— Bisous…
— Bisous. »
Eh bien ! Encore heureux que Fred, le mari d’Éliane, se soit cassé la patte à midi ! Comme quoi, après la pluie, le beau temps !
Pauvre Fred ! Non seulement il avait un plâtre, mais en plus il, s’était fait engueuler copieusement par Éliane, furibarde de voir une semaine de vacances nocturnes lui passer sous le nez… enfin, comme disait la tendre épouse, il serait plus prudent qu’il aille dans un centre de rééducation en bord de mer…
« Encore là, Sam ?
— Eh oui, patron, plus qu’un dossier à terminer…
— Bon courage ! N’oubliez pas de fermer l’ordinateur. Et demain, arrivez donc un peu plus tard !
— Merci, patron.
— Bonne soirée !
— À vous aussi. »
Sam passa chez lui, où régnait un capharnaüm indescriptible. Il eut toutes les peines du monde à retrouver son costume, avant de choisir une chemise assortie à laquelle il ne manqua de bouton et qui ne fut ni tâchée ni brûlée ! Puis, ce fut une partie de cache-cache avec le fer à repasser… pour enfin s’apercevoir qu’il avait grossi et que, si le pantalon pouvait être mis en le maintenant en dessous du ventre, la veste, elle, ne pouvait plus être fermée. Alors, il mit une écharpe bleu marine autour de son cou, la laissant pendre sur l’ouverture de la veste. Le résultat était acceptable.
C’est donc un quasi-gentleman (enfin, gentleman-farmer) qui prit le volant de la voiture la plus redoutée des tympans du quartier !
***
Trois coups de sonnette brefs : c’est Sam !
Katia ouvre. Et rit ! Il faut voir la tête de Sam…
« Eh oui, ce soir, j’inverse les rôles : j’invite, tu es bien habillé, et je suis plus que cool. »
« Ça, pour être cool… »
Katia avait son jean délavé, un gros col roulé jaune sous un pull marin troué, et des baskets fortement usagées.
« Je te choque ? »
« Non… mais je suis quand même un peu surpris…
— On y va ?
— Quand tu veux. C’est loin ?
— Rue des Franciscains. On prend ta voiture et c’est moi qui conduis !
— Bien, chef ! »
Le spectacle de cette Katia inconnue au volant de sa guimbarde fit rire Sam aux éclats. Et ils arrivèrent souriants au restaurant russe.
Ils commandèrent un bortsch. Comme il y avait vingt minutes d’attente, la Maison leur offrit une vodka.
« Tu ne préfères pas autre chose ? »
« Non, non, Sam ! Ce soir, je bois mon verre, comme une grande fille ! »
Elle but sa vodka cul sec. Pendant ce temps, Sam lampait la sienne.
« Sam…
— Oui…
— Je sais quelle est ta vie, je ne suis pas dupe. Mais je t’aime. Je n’aime que toi, je suis prête à tout pour toi.
— …
— Est-ce que tes "trophées" te rendent heureux ?
— Hum… tu reprends une vodka ?
— Non, merci. Mais sers-toi si tu en veux une… »
Sam se servit une dose « coloniale ». C’est ainsi qu’il appelait les verres remplis d’alcool à ras bord. Elle lui prit la main ; il ne la retira pas…
« Qu’est-ce que tu proposes ?
— Je ne propose pas Sam… je demande… viens vivre avec moi, rien qu’un mois… essayons !
— Chez toi ou chez moi ?
— Comme tu veux…
— Tu crois…
— Quoi ?
— Que tu vas me supporter ?
— Je t’aime. »
Entouré de deux violons, le serveur amena le bortsch. C’est au son de la musique tzigane qu’ils furent servis, alors que leurs yeux à tous deux brillaient de mille reflets, et ils n’étaient pas exclusivement liés à l’alcool. Sam souriait.
Ils mangèrent en silence, se dévorant des yeux et se parlant par des regards. Comme dessert, ils commandèrent des crêpes Suzette, qui n’avaient rien de Russes mais présentaient l’avantage de demander un quart d’heure d’attente.
« Sam… la seule chose que je te demande, pendant ce mois, si tu acceptes…
— Hum…
— C’est de m’être fidèle. »
Sam éclata de rire.
« Ça ne sera pas le plus dur !
Il pensait à Fred, plâtré pour six semaines, et son rire mua en fou rire.
— Sam, je suis sérieuse.
— Je sais. Excuse-moi. Tu sais, le plus dur, ça ne sera pas de ne pas te tromper. Ce serait autre chose…
— Je ne te l’ai pas demandé ce soir…
— Oui… plus tard, peut-être…
— Alors, on essaye ?
— Banco ! »
Au même moment, les crêpes Suzette firent leur apparition flamboyante, dégoulinantes de Grand-Marnier et portées par un serveur qui avait dû faire ses classes chez barnum, tandis que les violons jouaient Kalinka.