Chapitre 2
Le programme spatial de Kourou. C'était mon rêve, ma porte de sortie, avant même que l'enfer ne commence. J'avais été acceptée dans le plus grand secret, juste avant l'accident. Une place d'ingénieur dans un programme classifié. C'était ma chance de fuir cette famille toxique, de construire ma propre vie.
Puis Dalie avait tout détruit. Cinq ans de ma vie, volés.
Pendant mon incarcération, je n'ai jamais perdu contact. Un vieil ami de mon orphelinat, qui travaille maintenant pour les services de renseignement, a servi d'intermédiaire. Il a maintenu mon dossier actif, expliquant mon "absence" par une mission secrète. Il a tout risqué pour moi.
Maintenant, il est temps de réclamer ce qui m'appartient.
Le message confirme que mon billet pour la Guyane est prêt. Dans dix jours, je commencerai une nouvelle vie, sous un nouveau nom. Personne ne me retrouvera jamais.
Dix jours. Je peux le faire. Après cinq ans en prison, dix jours de plus, ce n'est rien.
Le lendemain soir, la maison est en effervescence. C'est l'anniversaire de Dalie. Mes parents ont organisé une grande réception. Le salon est rempli d'invités de la haute société parisienne, tous souriants et faux.
Je suis là, dans un coin, vêtue d'une simple robe noire que j'ai trouvée dans l'armoire de ma chambre de bonne. Personne ne me parle. Je suis un fantôme, une tache sombre dans ce tableau de luxe et de joie.
Dalie est le centre de l'univers. Elle porte une robe de créateur, étincelante, et rit aux éclats, accrochée au bras de Raphaël. Elle n'a jamais semblé aussi heureuse, aussi épanouie. Pas la moindre trace de dépression ou de fragilité. Juste une actrice talentueuse dans son meilleur rôle.
Raphaël me voit. Il a l'air mal à l'aise. Il s'approche, me tendant une coupe de champagne.
« Tu devrais te mêler aux autres, Aline. Essayer de t'amuser. »
Je regarde la coupe sans la prendre. « Je n'ai pas soif. »
À ce moment, Dalie nous rejoint. Son sourire est doux, mais ses yeux sont durs comme de la pierre.
« Raphaël, chéri, laisse-la. Tu vois bien qu'elle n'est pas à sa place ici. » Elle se tourne vers moi. « Aline, tu pourrais au moins jouer un morceau au piano pour mon anniversaire ? Ça mettrait un peu d'ambiance. Tu joues si bien. »
C'est un ordre, pas une demande. Une façon de me rappeler ma place : l'artiste de service, là pour divertir. Avant, j'adorais jouer. En prison, mes doigts se sont raidis. La musique a quitté mon âme.
« Non. »
Le mot est sec, définitif. Le sourire de Dalie se fige. Raphaël fronce les sourcils.
Mes parents, qui discutaient non loin avec un couple d'industriels, ont entendu. Ma mère s'approche, le visage fermé. Elle se penche et me murmure à l'oreille, en italien, pensant que je ne comprendrais pas.
« Arrête de faire ta difficile. Fais ce que ta sœur te dit. Ne nous mets pas dans l'embarras. »
Mon père ajoute, dans la même langue : « Elle a toujours été sauvage. Cinq ans de prison ne l'ont pas changée. »
Je ne bouge pas. Je les laisse croire que je suis ignorante. Mais j'ai appris l'italien en prison. J'ai eu beaucoup de temps libre. C'était mon secret, ma petite victoire sur eux.
Je sens les regards peser sur moi. La pitié, le jugement, le mépris. Je me lève lentement, ma jambe me faisant souffrir.
« Je suis un peu fatiguée. Je vais monter me coucher. Joyeux anniversaire, Dalie. »
Je quitte le salon sans un regard en arrière. Je monte les escaliers de service, le bruit de la fête s'estompant derrière moi.
Dans ma petite chambre, je regarde par la lucarne. La lune est pleine. Je sors mon vieux téléphone. Je regarde la date. C'est aussi mon anniversaire aujourd'hui. Ils ont oublié. Encore une fois.
Chapitre 3
Neuf jours avant mon départ.
Je ne peux pas rester enfermée dans cette maison, à attendre. J'ai besoin d'argent, juste assez pour tenir jusqu'à mon arrivée en Guyane. Le peu que j'avais a disparu. Mes parents ont probablement "géré" mes comptes.
Je sors tôt le matin. Paris est gris et humide. Je marche, ignorant les regards curieux sur ma démarche hésitante. Je finis par trouver un petit café qui cherche une serveuse pour quelques jours. Le patron, un homme bourru au grand cœur, ne pose pas de questions. Il voit juste une femme qui a besoin de travailler.
« Tu peux commencer tout de suite. Le service du midi va être chargé. »
Je passe la journée à courir entre les tables, à prendre des commandes, à servir des cafés. Le travail est dur, physique. Ma jambe me lance, mais la douleur me rappelle que je suis vivante, que je suis libre.
Le soir, je rentre à la demeure des Fuchs, épuisée. Je gagne ma chambre sans croiser personne. C'est mieux ainsi.
Le lendemain, alors que je suis en pleine heure de pointe, la cloche de la porte du café tinte. Je me retourne, un carnet à la main.
C'est Raphaël.
Il me regarde, abasourdi. Il ne s'attendait pas à me trouver ici, dans ce modeste café, avec un tablier sale. Son regard balaie la salle, comme s'il avait honte d'être vu dans un endroit pareil.
« Aline ? Qu'est-ce que tu fais ici ? »
« Je travaille. »
Il s'approche de ma table. « Tu n'as pas besoin de faire ça. Tu aurais pu me demander de l'argent. »
« Je n'ai pas besoin de ta pitié, Raphaël. »
Il a l'air blessé. Il sort une petite boîte de sa poche.
« Je... J'ai réalisé hier que c'était aussi ton anniversaire. Je suis désolé, j'ai oublié. Je t'ai acheté ça. »
Il ouvre la boîte. C'est un gâteau miniature, un opéra, mon préféré. Ou plutôt, celui que je préférais avant. Avant lui. Avant tout.
Un souvenir me revient. Il y a des années, Raphaël a eu besoin d'une greffe de moelle osseuse. Leucémie. C'était grave. Moi, j'étais compatible. Personne ne le savait, sauf le médecin de famille, un homme de confiance que j'avais supplié de garder le secret. Je ne voulais pas que ma famille m'accuse de vouloir les "acheter" avec ce don. Je l'ai fait, anonymement. L'opération a été un succès.
Mais Dalie, apprenant que j'étais potentiellement compatible, a vu une opportunité. Elle a soudoyé le médecin, falsifié les dossiers et fait croire à tout le monde, y compris à Raphaël, que c'était elle la donneuse. Elle est devenue son héroïne, celle qui lui a sauvé la vie. C'est à ce moment-là que Raphaël a commencé à la voir différemment. C'est ce mensonge qui a scellé mon destin.
Il me tend le gâteau. « C'est ton préféré, non ? »
Je le regarde, puis je regarde le gâteau. Mon estomac se noue.
« Je n'aime plus l'opéra. »
Son sourire s'efface. Il ne comprend pas. Pour lui, je suis toujours la même Aline, celle qu'il a mise en cage.
Je lui tourne le dos et vais prendre la commande d'une autre table. Je l'entends soupirer.
Soudain, son téléphone sonne. Il répond. Son visage se crispe.
« Quoi ? Dalie ? Qu'est-ce qui se passe ? J'arrive tout de suite ! »
Il raccroche et se précipite vers moi.
« C'est Dalie. Elle a encore fait une crise. Elle est à l'hôpital. Je dois y aller. »
Il n'attend même pas ma réponse. Il court hors du café, laissant la petite boîte avec le gâteau sur la table.
Quelques minutes plus tard, mon propre téléphone vibre. C'est un flash info d'un site people.
"Dalie Fuchs, la fiancée du magnat du luxe Raphaël Couture, a tenté de se suicider en se jetant dans la Seine. Elle a été sauvée de justesse. Selon des sources proches, elle souffrirait d'une grave dépression suite au retour de sa sœur, une ex-détenue."
Je regarde la photo qui accompagne l'article. Dalie, enveloppée dans une couverture, l'air fragile et terrifiée, dans les bras d'un Raphaël protecteur.
Quelle comédie. Elle n'a même pas les cheveux mouillés.