Chapitre 2
Estella Vance POV
Le gravier de la route de service crissait sous mes semelles fines, chaque pas résonnant comme un verdict.
Il faisait froid. Un froid qui ne venait pas seulement de l'air nocturne, mais qui semblait irradier de l'intérieur même de mes os, transformant mon sang en glace.
J'avais été jetée hors du paradis, et j'atterrissais directement en enfer.
Je me suis figée à la lisière des bois qui bordaient le domaine Santoro. De là, je pouvais voir les lumières scintillantes de la salle de bal. La fête continuait, imperturbable.
La musique, étouffée par la distance, me parvenait par vagues joyeuses et cruelles. Le monde continuait de tourner, indifférent au fait que mon univers venait de s'effondrer.
Une étrange sensation de calme m'a envahie. Ce n'était pas de la paix. C'était le vide. Absolu.
J'avais l'impression d'être devenue un spectre assistant à ses propres funérailles. Je ne ressentais plus la morsure du vent sur ma peau nue. Je ne ressentais plus la honte brûlante. Juste une lucidité glaciale.
Soudain, des phares ont balayé l'allée principale, découpant la nuit. Une voiture de sport a crissé sur le bitume avant de s'immobiliser près des grilles.
Eric.
Mon cœur a raté un battement, un vieux réflexe stupide et pathétique. Une part naïve de moi a hurlé d'espoir : *Est-ce qu'il venait me chercher ? Est-ce qu'il avait réalisé son erreur ?*
Il est sorti du véhicule.
Il était impeccable dans son smoking sur mesure, mais son visage était un masque de dureté professionnelle. Il n'avait pas l'air d'un homme inquiet pour sa fiancée disparue.
Il avait l'air d'un Capo gérant une erreur logistique gênante.
Il a adressé un signe sec au chef de la sécurité. Je me suis accroupie derrière un buisson de houx, retenant mon souffle jusqu'à la douleur.
— Assurez-vous que le périmètre est étanche, a ordonné Eric. Sa voix portait clairement dans l'air cristallin, dénuée de la moindre émotion. Je ne veux pas qu'elle revienne faire une scène. Si vous la voyez, ne la laissez pas approcher du manoir.
— Et si elle résiste, monsieur ? a demandé le garde, la main déjà posée sur son arme.
Eric a épousseté une saleté invisible sur sa manche, un geste d'une arrogance insupportable.
— Traitez-la comme n'importe quel intrus. Pas de traitement de faveur.
Il a marqué une pause, et son regard a balayé l'obscurité où je me cachais, sans me voir.
— Elle n'est plus personne.
*Elle n'est plus personne.*
Les mots ont flotté vers moi, définitifs comme une sentence de mort. Il ne me rejetait pas seulement. Il m'effaçait. J'étais une rature sur le papier glacé de sa vie parfaite.
Il est remonté dans sa voiture et a fait demi-tour, retournant vers la chaleur, vers la lumière, vers Stephanie.
Je suis restée là, pétrifiée, réalisant avec horreur que si je m'étais montrée, il m'aurait peut-être fait abattre comme un chien errant. L'homme que j'avais aimé n'existait pas. C'était un monstre déguisé en prince charmant.
Le ronronnement d'un moteur puissant, beaucoup plus grave et discret que celui d'Eric, a alors approché.
Une berline noire, blindée, aux vitres teintées si sombres qu'elles semblaient absorber la lumière de la lune, a glissé le long de la route.
Elle ne s'est pas arrêtée devant la grille.
Elle s'est arrêtée à ma hauteur. Devant moi.
La vitre arrière s'est baissée dans un chuintement électrique.
Deux yeux sombres, insondables comme des abysses, m'ont fixée.
Cole Luciano.
Le *Consigliere* de la famille rivale. L'homme dont on disait qu'il avait de la glace à la place du sang. On le surnommait « Le Fossoyeur » parce qu'il enterrait les secrets et les ennemis avec la même efficacité redoutable.
Il ne m'a pas souri. Il n'a pas demandé si j'allais bien. Il a simplement ouvert la portière de l'intérieur.
— Monte.
Ce n'était pas une invitation. C'était un ordre. Une loi de la nature.
J'aurais dû fuir. Courir dans les bois jusqu'à ce que mes poumons brûlent. Monter dans la voiture de Cole Luciano était aussi dangereux, sinon plus, que de rester ici.
Mais mes jambes ont bougé d'elles-mêmes, guidées par un instinct de survie primaire. Je suis montée.
La chaleur de l'habitacle m'a frappée de plein fouet, m'enveloppant comme une couverture lourde et protectrice.
La voiture a démarré avant même que je n'aie fini de fermer la portière.
À l'avant, le chauffeur a parlé dans une radio cryptée.
— Cible sécurisée, Boss. Les Santoro sont en train de nettoyer les « déchets » autour du périmètre. Ils ne savent pas qu'on l'a récupérée.
Cole a émis un petit bruit méprisant, un grognement bas qui a vibré dans sa gorge. Il regardait droit devant lui, ignorant ma présence tremblante sur le cuir à côté de lui.
— Les amateurs laissent toujours des traces, a-t-il murmuré, plus pour lui-même que pour moi.
J'ai osé tourner la tête pour regarder son profil. Il était d'une beauté terrifiante, sculpté dans la pierre et la violence. Je me suis souvenue d'Eric, de ses sourires charmeurs qui cachaient le néant.
Cole ne cachait rien. Il était le néant incarné.
— Pourquoi ? ai-je croassé. Ma voix était brisée, méconnaissable.
Il a tourné la tête vers moi, lentement.
Ses yeux ont scanné mon visage, ma robe déchirée, mes mains vides et tremblantes. Il n'y avait aucune pitié dans son regard. Juste une possession calculée.
— Parce que ce qu'Eric Santoro jette, je le ramasse, a-t-il répondu d'un calme olympien. Tu es une arme, Estella. Il est juste trop stupide pour savoir comment appuyer sur la détente.
Je me suis recroquevillée contre la portière, cherchant à mettre de la distance entre nous. Je regardais le manoir disparaître au loin, devenant un point lumineux insignifiant dans le rétroviseur.
— Tu m'emmènes où ?
— Loin de ton passé.
Il a sorti un téléphone noir et a tapé un message rapide.
— À partir de maintenant, Estella Vance est morte. Tu m'appartiens.
La voiture s'est enfoncée dans la nuit noire, m'avalant tout entière.
J'ai fermé les yeux, et pour la première fois de la soirée, j'ai laissé une larme brûlante couler sur ma joue. Non pas pour Eric.
Mais pour la fille que j'avais été, celle qui croyait aux contes de fées.
Elle était morte sur le bord de cette route, et je ne la pleurerais pas.
Chapitre 3
Estella Vance POV
Une agonie fulgurante m'a arrachée au sommeil.
Ce n'était pas une douleur émotionnelle, mais une crampe physique, brutale et sauvage, qui me tordait le ventre comme si on m'arrachait les entrailles à mains nues.
J'ai ouvert les yeux. Le plafond était haut, gris, industriel. Ce n'était pas ma chambre. Ce n'était pas le manoir Santoro.
J'ai essayé de me redresser, mais un vertige nauséeux m'a clouée au matelas.
La porte s'est ouverte. Cole est entré, suivi d'un homme en blouse blanche qui rangeait précipitamment un stéthoscope.
Cole portait un gilet de costume, ses manches de chemise retroussées dévoilant l'encre noire des tatouages qui serpentaient sur ses avant-bras. Il avait l'air frais, reposé, le maître incontesté de son univers.
Moi, je me sentais comme une épave échouée.
"Comment va-t-elle ?" a demandé Cole, sa voix dénuée de toute chaleur.
Le médecin a ajusté ses lunettes, mal à l'aise.
"Elle a perdu beaucoup de sang, Monsieur Luciano. Le stress, le choc émotionnel... et la chute, probablement. Le fœtus n'a pas survécu."
Le monde s'est arrêté une seconde fois.
*Le fœtus.*
J'ai porté une main tremblante à mon ventre plat. Je ne savais pas. Je n'avais même pas eu le temps de savoir. Un enfant. L'enfant d'Eric.
Une vague de nausée m'a submergée. J'avais perdu mon fiancé, ma famille, mon nom, et maintenant ça. La dernière trace vivante de ma vie d'avant s'était écoulée hors de moi pendant que je dormais.
Je n'ai pas pleuré. J'étais au-delà des larmes. J'étais vide. Une coquille creuse et brisée.
Cole n'a pas bougé. Il n'a pas froncé les sourcils. Il a simplement fixé le médecin.
"Elle pourra s'en remettre ?"
"Physiquement, oui. Avec du repos."
"Bien. Sortez."
Le médecin a fui la pièce comme si le diable était à ses trousses. Cole s'est approché du lit. Il m'a regardée comme on examine un investissement endommagé.
"Tu ne savais pas," a-t-il constaté. Ce n'était pas une question.
J'ai secoué la tête, incapable de parler.
"Eric ne savait pas non plus," a-t-il ajouté avec un rictus froid. "S'il l'avait su, il t'aurait peut-être gardée. Comme une jument poulinière."
Ses mots étaient cruels, brutaux, mais ils étaient vrais. C'était la seule valeur que j'avais pour eux.
"Il a dit que j'étais folle," ai-je chuchoté, ma voix éraillée comme du verre pilé.
Cole a sorti une tablette et l'a posée sur le lit.
"Regarde."
Sur l'écran, un article de presse people. Une photo d'Eric et Stephanie, radieux. Le titre s'étalait en lettres grasses : *« La tragédie des Vance : Estella Vance internée pour instabilité mentale sévère après une crise lors du Gala. »*
Ils avaient déjà écrit l'histoire. Ils m'avaient enfermée dans une boîte étiquetée "folle" pour justifier mon absence.
"Personne ne te cherche, Estella," a dit Cole d'un ton impitoyable. "Pour le monde, tu es dans une clinique en Suisse, en train de baver sur tes chaussures."
J'ai regardé la photo. La main d'Eric sur la taille de Stephanie. Le sourire victorieux de ma sœur.
La douleur dans mon ventre s'est transformée en quelque chose d'autre. Quelque chose de froid et de dur. De la haine. Pure, non diluée.
"Je veux qu'ils paient," ai-je dit.
Cole a haussé un sourcil. Il semblait... intrigué.
"La vengeance coûte cher. Es-tu prête à payer le prix ?"
"Je n'ai plus rien à perdre."
Il a repris sa tablette. Ses doigts ont effleuré les miens, un contact électrique et froid.
"Sienna a fait son travail," a-t-il dit en se dirigeant vers la porte.
"Sienna ?"
"Elle a envoyé des informations anonymes à la presse rivale. Des rumeurs. Disant que ton 'internement' est suspect. Que tu as peut-être été assassinée."
Mon cœur s'est serré. Sienna prenait un risque énorme.
"Elle va se faire tuer."
"Pas si nous agissons vite."
Cole s'est arrêté à la porte. Il ne s'est pas retourné.
"Repose-toi. Tu as perdu un enfant, mais tu as gagné une guerre. Tu ne le sais juste pas encore."
Il est sorti.
Je suis restée seule dans le silence clinique. J'ai posé ma main sur mon ventre vide.
*Adieu, petit rien,* ai-je pensé. *Tu n'auras pas à grandir avec un père comme lui.*
Je me suis levée, ignorant la douleur lancinante, et je suis allée à la fenêtre. Dehors, le domaine de Cole était une forteresse. Des gardes armés, des murs hauts. Une prison dorée.
Mais c'était ma prison. Et j'allais en faire mon quartier général.
Sur la table de chevet, Cole avait laissé le rapport médical. J'ai lu la dernière ligne.
*Estella Vance. Fausse couche spontanée. Cause : Traumatisme violent et stress aigu.*
Eric m'avait tout pris. Absolument tout.
Maintenant, c'était à mon tour de prendre.