Chapitre 2
Je marche lentement jusqu'à la cuisine moderne mais pas du tout à mon goût : placards en bois laqué, poignées en laiton doré, plans de travail en marbre luisant, énorme frigo américain à la façade miroir... C'est fou comme ces gens aiment le clinquant. Alors que j'ai grandi avec une mère qui a chiné tout ce qu'elle possédait en brocante, qui m'a appris à aimer le patiné, le vintage, les fringues dénichées en friperie et les objets d'occasion qui ont déjà eu plusieurs vies.
« Si ça brille, c'est qu'il faut gratter pour aller voir ce qui se cache sous le vernis, Lemon... »
Je secoue la tête en entendant la belle voix cassée de ma mère qui me manque. J'arpente les pièces suivantes en y jetant seulement un œil, bureau cossu, salle à manger fastueuse, enfilade de chambres qui ont toutes l'air inhabitées sauf une : sur un grand lit reposent trois housses à vêtements transparentes semblant contenir des... uniformes. Je m'en approche doucement et découvre un petit morceau de papier planté sur l'un des cintres et marqué à mon nom.
Lemon Chamberlain
Plus aucun doute : cette chambre est la mienne. Et ça ne fait pas un pli non plus : j'ai besoin de parler à quelqu'un. Je retourne en courant jusqu'à l'entrée, sors de mon sac mon vieux PC portable recouvert d'autocollants et l'allume tout en revenant vers la chambre. Je farfouille sur le bureau en bois clair, ignore les brochures de lycée mises en évidence et trouve un petit carton plié avec le mot de passe du WiFi. Je ne peux pas m'empêcher de me demander si mon oncle compte me traiter longtemps comme la cliente VIP d'un hôtel. Peut-être qu'on s'habitue vite à tout ce confort, vu comme c'est pratique... Mais c'est tellement loin de mon monde et de mes habitudes de vie que ça me gêne. Je crois que je ne suis pas près de m'y faire.
Je vais m'adosser à la porte fermée et me laisse glisser jusqu'au sol pendant que mon Skype s'agite. La magie d'Internet me transporte en quelques secondes jusqu'en Louisiane et dans la chambre de mon meilleur ami. Une seule heure de décalage horaire : je trouve Caleb dans la même position que moi, assis par terre à côté de Trinity, la troisième roue de notre carrosse bancal mais qui nous a toujours menés loin. Ensemble. Depuis la maternelle.
– Vous êtes là ! m'écrié-je.
– Ouais... Et pas toi, râle ma meilleure amie.
– C'est pas comme si elle avait le choix...– Je serais jamais partie, moi.
– Trinity, commence pas...– Ben vas-y, Caleb, défends-la.
Et tous les deux se mettent à se chamailler comme toujours, mais surtout comme si je n'existais pas. J'observe sa dégaine à lui, son crâne quasiment rasé pour cacher à quel point il est blond, ces chiffres romains tatoués sur son avant-bras qui ont rendu ses parents fous de rage et lui ont valu trois mois sans sortir, ses dents du bonheur à elle et ses dreadlocks courtes qui s'agitent quand elle s'énerve – c'est-à-dire lors une phrase sur deux. J'ai un pincement au cœur de les connaître si bien et de les savoir si loin. Parce qu'il n'y a qu'eux qui me connaissent comme ça.
– Eh, je vous rappelle que c'est moi qui viens d'être déracinée, privéed'une mère, forcée à déménager et à changer de lycée après juste deux semaines de cours, envoyée dans une école privée où je ne me ferai jamais d'amis et où on va même m'imposer comment m'habiller.
– Je crois qu'elle gagne..., chuchote le blond.
– Ouais, t'as gagné..., confirme la brune.
– Merci, pas la peine de m'envoyer le trophée. Il y a déjà des bibelotsrutilants et inutiles partout ici...
– Alors, montre le palace ! lance Caleb.
– Non, les uniformes ! essaie Trinity.
– J'ose même pas aller les regarder..., soupiré-je.
– Quand même, je t'en veux toujours d'être partie ! gémit ma copine. T'aurais dû te rebeller et rester !
– Et j'aurais vécu où, hein ? Chez toi avec tes quatre frères et sœurs ? Toute seule dans la cave de Caleb pleine de ragondins ? Surtout n'hésite pas si t'as d'autres bonnes idées comme ça.
La jolie Black mâchouille un long bonbon rouge enroulé autour de son index puis m'adresse un doigt d'honneur à peine dissimulé.
– Bon, on peut voir ta chambre ou pas ? insiste Caleb. Juste pour savoir si je commence à économiser pour venir te rendre une petite visite d'environ six mois.
– Toi, si tu me lâches aussi, je t'enferme à la cave avec tes ragondins, lemenace Trinity.
– C'est fou, remarqué-je. Même de loin, vous êtes fatigants !
Mes deux copains se marrent et je me lève pour promener ma webcam dans la vaste chambre, qui doit mesurer quatre fois celle que j'occupais à Timberlane, mon petit patelin de Louisiane. Je leur montre le papier peint doux aux motifs irisés, les tableaux abstraits aux couleurs vives, le vieux miroir cuivré, le couvre-lit beige parfaitement repassé, les dizaines de coussins rappelant les teintes des tableaux, la console blanche laquée qui me servira apparemment de bureau, la petite bibliothèque en bois clair et déjà remplie de livres de cours, le joli fauteuil en cuir à roulettes digne d'une businesswoman, l'immense dressing encore vide mais qui fait couiner Trinity, et enfin l'ordinateur tout neuf à l'écran géant et au clavier extra-plat qui laisse Caleb muet.
Ni eux ni moi n'avons l'habitude d'un tel luxe, d'une telle sophistication.
– C'est presque trop, non ? susurré-je, mal à l'aise.
Je me sens bizarre, soudain, pas à ma place et terriblement gênée pour mes meilleurs amis dont je partage les galères depuis qu'on se connaît. Douze ans. La première rentrée à l'école. Jamais été séparés depuis. Même classe, même quartier, même vie. On n'avait pas grand-chose, tous les trois... Des maisons sans charme dans une petite ville morte, des familles dysfonctionnelles ou à peine mieux, des petits jobs mal payés le soir et le week-end pour se faire de l'argent de poche, des cours au lycée qui nous ennuyaient profondément mais qui aidaient à passer le temps. Et aucune folle histoire à raconter. Mais on s'en contentait très bien : on ne brillait pas, nous trois, mais on avançait dans l'ombre et on aimait ça.
Notre trio nous rendait plus forts. Nous gardait vivants.
Et tout à coup, il y a comme un monde entre nous. Je sais de moins en moins ce que je fais là. Le mal du pays me gagne mais je ne me sens pas le droit de me plaindre. – Je vais vous laisser... – Déjà... ?
– OK...
– Mon oncle ne va pas tarder à rentrer, inventé-je. Mais on se reparlebientôt !
– Nous oublie pas !
– Jure que tu rentreras pour Noël !
– Ou avant !
– Et envoie une photo de ton uniforme, quand tu seras dedans.
– J'essaierai...
– Si ta grosse tête passe encore le col, lance Caleb en se marrant mollement.
– Et si tes chevilles arrivent encore à rentrer où que ce soit, renchéritTrinity avec un demi-sourire.
– J'aime pas quand vous êtes d'accord comme ça, c'est louche...– Ouais..., répondent-ils en chœur.
Je laisse échapper un soupir triste, mon meilleur ami le perçoit.
– Tu vas vraiment nous manquer, Lemmy.
– Mais t'es quand même une traîtresse !
Trinity renifle bruyamment. Elle joue les dures, mais c'est peut-être la plus sensible de nous tous.
– Allez manger un gombo chez Jim pour moi... Extra-spicy !
– Parce que tu comptes partager ton caviar, toi ? rétorque ma pitbull de meilleure amie.
Chapitre 3
«
Caleb se marre et la fait taire en lui jetant un coussin en pleine face. Je coupe Skype avant que mes larmes aux yeux me trahissent. J'abandonne mon vieil ordinateur portable sur le bureau à côté de celui flambant neuf. Et je me décide enfin à aller découvrir ces déguisements qui sont censés m'habiller tous les jours de toute cette maudite année.
J'ai fui lâchement, suis allée descendre une canette de soda trouvée dans le frigo, avant de revenir les affronter.
Chemise blanche, veste et jupe bleu marine, cravate et écusson bordeaux.
Ces trois uniformes que je suis en train de déplier en faisant la grimace représentent tout ce que je déteste. Ils réussissent l'exploit d'être à la fois prétentieux, standardisés, rétrogrades, sans âme, sans vie... et merveilleusement sexistes.
– Que tu le veuilles ou non, tu porteras une jupette bien courte, unechemise moulante et une veste cintrée, femme ! entonné-je d'une voix d'homme préhistorique.
Faites qu'il n'y ait pas de caméras de surveillance, dans le coin...
Par miracle, le dernier ensemble est assorti d'un pantalon et non d'une jupe, mais ça ne m'empêche pas de le haïr presque autant que les deux autres.
– Ce n'est pas un fut' qui me sortira de cet enfer, murmuré-je.
Face au miroir, dans cette chambre de crâneuse, je serre les dents et me déshabille avant de passer le déguisement. Je boutonne la chemise, zippe la jupette, clippe la cravate et enfile la veste bleue en dernier. Une fois enfermée dans ce costume étriqué, je me force à étudier de près l'espèce de blason moyenâgeux cousu sur mon sein gauche et sur lequel ressort distinctement en lettres blanches :
Saint George's School
– Exactement le même écusson que ta mère a détesté porter il y a vingtans...
Je sursaute au son de cette voix, me retourne brusquement en direction de la porte et croise le regard contrit de mon oncle en costard gris et lunettes à épaisses montures noires.
– Bonjour, Lemon. Désolé, je ne voulais pas te faire peur.
– Bonjour..., bredouillé-je en croisant les bras comme si j'avais unenudité à cacher.
– Je sais, je ne vis plus seul désormais : il va falloir que je prenne l'habitude de frapper. Mais pour ma défense, la porte n'était pas fermée...
Je me contente d'une moue contrariée et cet étranger au sourire agréable s'invite dans « ma » chambre en me tendant la main. Je décline ce geste étrange, à mi-chemin entre politesse rigide et tendresse too much, alors Ezra range sa main dans sa poche et ajoute doucement :
– Tu vas t'y faire Lemon, je te le promets.
– À quoi, exactement ?
– À tout. Cette ville, cet appartement, cette famille, cet uniforme, cettenouvelle vie. Je sais que ça ne sera pas évident au début, mais... – Tu penses vraiment pouvoir te mettre à ma place ?
Je ne voulais pas l'agresser, c'est sorti tout seul. Mais Ezra n'a pas l'air de m'en vouloir. Il s'adosse au mur de ma chambre et me confie d'une voix patiente :
– J'étais destiné à être chirurgien, j'ai choisi la politique. On attendait demoi que je rejoigne le camp des Républicains, je suis devenu le conseiller d'une sénatrice démocrate. Je devais épouser une belle et riche héritière, pondre trois ou quatre gosses à la lignée parfaite, il se trouve que j'aime les hommes et que je ne tiens pas à engendrer qui que ce soit. Ta mère et moi, on a toujours été les moutons noirs des Chamberlain. Mais elle a choisi de partir, moi de rester.
Ma gorge se serre en l'entendant évoquer ma mère. Je n'en reviens pas qu'il se confie à moi comme ça, qu'il s'ouvre quand mon premier réflexe a été de lui sauter à la gorge. Je me rends compte qu'il me veut peut-être du bien finalement, que maman avait raison à son sujet.
– C'est pour ça que je n'ai pas rejeté Portia comme tous les autres, continue-t-il. Pour ça que je suis le seul de la famille à être venu vous rendre visite en Louisiane. Et aussi pour ça que tu es là, chez moi, à tenter de prendre un nouveau départ. Si tu y mets du tien, je vais tenter de faire pareil. Je n'ai jamais élevé d'enfant et encore moins d'ado, je sais que tu n'as pas été super gâtée en matière de parents, mais peut-être qu'on peut essayer d'être amis, toi et moi.
Soufflée par sa franchise, je l'observe sans parvenir à trouver les mots. – Je... Je ne voulais pas... Je suis désolée... Merci de...
– Lemon, je n'attends ni excuses ni remerciements. Je veux juste aider.J'ai 31 ans, je mène une vie parfois bien remplie et parfois dissolue, une carrière qui me laisse très peu de temps pour prendre soin de qui que ce soit d'autre que moi. Mais tu es ici chez toi, tu ne manqueras de rien, de nombreuses portes vont s'ouvrir sur ton chemin si tu as envie de les emprunter. La seule chose c'est que je ne pourrai pas toujours te tenir la main. Tes choix t'appartiennent, il va falloir que tu sois indépendante.
Compris ?
– Ezra ?
– Oui ?
– Tu pourrais commencer par me nourrir ?
Le politicien aux beaux et grands discours lâche enfin un éclat de rire qui parvient à me réchauffer un peu à l'intérieur. Il défait sa cravate de créateur, se débarrasse de sa veste et me fait signe de le suivre jusqu'à la cuisine. Je m'attends à ce qu'il ouvre des placards, sorte de la vaisselle, quelque chose du frigo, mais sur l'îlot central en marbre, il fait glisser jusqu'à moi tout un tas de prospectus.
– Pizza, japonais, mexicain, chinois, grec, poulet frit, marocain, french cuisine ?
– Je... Je peux cuisiner si tu veux...
– Fais ton choix, insiste-t-il en me tendant une petite bouteille de théglacé. Livrés en quinze minutes chrono !
– Je... Je n'ai pas de monnaie sur moi.
Mon oncle marque un temps d'arrêt, remonte ses lunettes pour mieux me fixer droit dans les yeux, puis soupire en collant son portable à l'oreille. Il passe trois coups de fil d'affilée en tout juste deux minutes, commande une pizza Margherita avec supplément fromage, des sushis et deux salades au nom interminable qui m'échappe totalement.
– Tu es fou, il y en a pour douze !
– La prochaine fois, tu ne feras pas ta mijaurée et tu choisiras quand jete le demande, me répond l'insolent avec un sourire avant de se servir un verre de vin blanc.
Comme il l'a annoncé, les livreurs se succèdent à une vitesse folle et mon ventre se remplit plus vite que la musique. Au milieu de ce dîner gargantuesque, Ezra appuie sur une télécommande et la voix de ma mère se met à résonner en fond sonore. Je repose ma part de pizza et me tourne vers l'enceinte qui laisse échapper ses belles notes jazzy.
– Tu... Tu as son album ?
– Je l'écoute souvent, me confirme son plus jeune frère.
– Vous avez dix ans d'écart, c'est ça ?
– À peu près, oui. Et malgré ça, on était liés plus fort que les autres,Portia et moi.
– Elle t'a abandonné, toi aussi..., réalisé-je alors.
Ezra boit une gorgée de vin, baisse un peu le son et me sourit tristement.
– Il y a dix-neuf ans, elle a tout quitté pour la musique et pour l'amour.C'était ça ou elle crevait ici. Elle avait besoin de s'enfuir de cette cage dorée et j'étais trop jeune pour la suivre... Mais j'ai admiré son courage, je l'ai enviée.
– Tu ne lui en veux pas ?