Chapitre 1
Lors du Tournoi des Herboristes, ma sœur adoptive, Valérie Duval, a remporté la gloire en volant ma recette.
Mais contre toute attente, ce tournoi n'était qu'un prétexte pour choisir une épouse au jeune héritier des Hommes-Serpents, une race réputée stérile, cruelle et difforme.
Le soir même, une proposition de l'union est arrivée : ils exigeaient Valérie.
À cette annonce, mon fiancé, Adrian Berger, pris de panique, s'est immédiatement uni à elle par le lien conjugal.
Valérie s'est dandinée devant moi avec arrogance, exhibant le tatouage lupin au bas de son dos : « Adrian est à moi désormais. Que comptes-tu faire ? Il ne te reste que trois jours avant ton vingt-cinquième anniversaire. Si personne ne t'épouse d'ici là, tu seras assignée aléatoirement à un de ces barbares nomades. »
Mais elle se trompait. J'avais un autre choix.
Je suis allée droit au salon où mes parents tentaient de rattraper les dégâts causés par Valérie et j'ai déclaré : « Puisqu'elle refuse d'épouser l'héritier du Serpent, je le ferai ! »
Mes paroles sont tombées comme un coup de tonnerre, figeant la main de mon père qui tenait encore la proposition de l'union.
Ma mère a écarquillé les yeux, sa queue hérissée jusqu'à la pointe : « Fanny, tu as perdu la raison ! Cyril est stérile, sanguinaire et brutal. On dit qu'autrefois, lors d'une transformation, il a failli arracher la gorge d'un serviteur ! L'épouser, c'est sauter volontairement dans la gueule du loup ! »
Avant que je ne puisse répondre, mon père a toussoté légèrement : « Si elle ne l'épouse pas, que va-t-il advenir de Valérie ? Elle est déjà liée à Adrian… »
À ces mots, une lutte intestine a paru dans le regard de ma mère. Puis, elle a relâché lentement ma main.
Mon cœur s'est glacé instantanément.
J'étais pourtant leur fille biologique, mais ils préféraient toujours Valérie, leur fille adoptive si douée pour jouer les innocentes persécutées.
J'ai ricané froidement : « Mais j'ai une condition. Le jour de l'union, Valérie devra admettre publiquement avoir volé ma recette de potion. »
« Comment oses-tu être aussi malveillante ? Tu veux ruiner la réputation de ta sœur ! » a tonné mon père en frappant la table.
Ma mère m'a regardée, visiblement déçue.
Mon visage n'exprimait que du sarcasme : « L'héritier du Serpent veut une épouse compétente en plantes médicinales. Valérie ne peut pas tout avoir. Elle devra choisir entre sa réputation et son bonheur ! »
Ils ont fini par céder, pour le bonheur de leur chère fille adoptive.
J'ai tourné les talons sans hésiter, mais ai croisé Adrian dans le couloir, sortant de la chambre de Valérie. Vêtu d'un peignoir, sa poitrine était couverte de marques rouges suggestives, et son corps imprégné du parfum à la rose que Valérie affectionnait tant. Une preuve ultime de leurs trois jours de passion.
Me voyant me couvrir le nez avec dégoût et m'éloigner, il m'a rattrapée précipitamment : « Fanny, je sais que tu es en colère, mais c'était le seul moyen de sauver Valérie d'un destin funeste. Tu sais combien les Serpents sont possessifs… Je n'avais pas d'autre choix… »
J'ai affiché un sourire amer et ai demandé : « Et moi, alors ? »
J'aurais dû m'unir à lui à mes vingt ans, mais à cause de Valérie, il m'avait maintes fois abandonnée à la veille de la cérémonie. Le rite avait été reporté encore et encore, jusqu'à mes presque vingt-cinq ans. Et maintenant, il avait scellé le lien avec Valérie, me forçant à affronter deux options restantes, ou plutôt deux impasses : être assignée aléatoirement à un barbare nomade, ou épouser l'héritier du Serpent.
Une lueur de culpabilité a traversé le regard d'Adrian, qui a saisi ma main avec empressement : « Crois-moi, je ne te laisserai pas épouser un nomade. J'ai une autre solution : je peux te marquer du sceau de l'esclavage. Tu pourras vivre sous mon toit en tant qu'esclave et ainsi éviter toute union. T'inquiète, ce ne sera qu'une formalité. Je te traiterai aussi bien que Valérie. »
Face à une proposition aussi éhontée, je n'ai pu que rire amèrement.
Dans notre communauté, seuls les parias condamnés et sans refuge acceptaient ce sceau infamant de l'esclave. Les marqués pouvaient être vendus comme du bétail, vivant éternellement infériorisés, et leurs enfants condamnés à perpétuer cet héritage de honte.
J'ai repoussé sa main violemment : « Écoute-moi bien, je préférerais mourir plutôt que de devenir ton esclave ! »
Froissé par mon rejet, il a rougi : « Ne m'aimes-tu pas ? Pour toi, la réputation compte plus que le fait de rester à mes côtés ? »
J'ai rétorqué, cinglante : « Vraiment ? Alors pourquoi ne proposes-tu pas à Valérie de devenir esclave ? Cela l'aurait pourtant protégée tout autant. »
Adrian a répliqué sans réfléchir : « Valérie, une esclave ? Impossible ! Elle est fragile et adorable, elle mérite d'être chérie, pas de subir la moindre humiliation. »
Sous le choc de ces paroles, des années d'amertume ont soudain remonté à mes yeux, emportées par un flot de larmes.
Toujours avait-elle été leur préférée, du fait qu'elle était une délicate Femme-Lapine, tandis que j'étais la seule Femme-Renarde à neuf queues robustes et dotée de neuf vies dans notre clan. Et maintenant, même mon propre fiancé la plaignait.
Toutes ces injustices, devais-je simplement les accepter ? Juste à cause de mon sang ?
Mon regard visiblement empli de mépris a paru brûler Adrian. Désemparé et vexé, il a lâché : « Réfléchis bien. De toute façon, tu n'as pas d'autre issue. »
Après son départ, j'ai descendu l'escalier l'âme en peine, quand on m'a remis un cadeau du Serpent : le bracelet de cristal suprême, pièce maîtresse de la dernière vente aux enchères que je n'avais pu réussi à remporter.
Émotionnée, je me suis prise soudain à penser qu'épouser Cyril n'était peut-être pas une impasse…
Chapitre 2
Le lendemain, je me suis rendue chez un joaillier pour choisir un cadeau en retour à Cyril.
Sous sa forme animale, Cyril était un serpent noir aux yeux verts. J'ai sélectionné donc une paire de boutons de manchette en forme de serpent, sertis d'émeraudes pour les yeux.
Je me suis efforcée de trouver une lueur d'espoir dans ma détresse : au moins, Cyril était issu d'une famille prestigieuse, dotée de richesse et de pouvoir. De quoi pourrais-je me plaindre ?
Alors que je venais de régler mon achat, une exclamation théâtrale a retenti : « Fanny, tu es vraiment hypocrite ! Tu as refusé de devenir l'esclave d'Adrian, mais en secret, tu dépenses une fortune pour lui offrir un cadeau d'anniversaire. Je n'aurais jamais autant de calculs que toi. »
Valérie, blottie contre Adrian, m'a adressé un sourire de victoire.
Ses paroles m'ont rappelée que c'était effectivement l'anniversaire d'Adrian. Mais ils croyaient vraiment que j'avais acheté ce bijou pour le séduire ?
Mon ancien fiancé a dévisagé les boutons de manchette avec dédain : « Je croyais que tu avais plus de fierté. Tu vois, pour éviter d'être donnée à un nomade, tu es bien obligée de t'humilier devant moi ? Mais ces boutons sont hideux. Va plutôt les échanger contre des modèles en argent, en forme de loup. »
Je l'ai interrompu, les sourcils froncés : « Ils sont destinés à mon futur époux, cela ne te regarde pas. »
Adrian a ricané, comme s'il venait d'entendre une excellente plaisanterie : « Arrête de jouer les fières. À vingt-cinq ans, qui voudrait d'une vieille épave comme toi ? Si tu continues, je ne te prendrai même pas comme esclave. »
Valérie, les yeux brillants de malice, a désigné une boutique voisine spécialisée dans le marquage des esclaves : « Regarde, Adrian, on peut lui apposer le sceau aujourd'hui même. Cela me brise le cœur de la voir angoissée par son union. Autant en finir maintenant. »
Adrian lui a caressé le nez avec tendresse : « Valérie, tu es trop bonne. »
Puis il m'a jeté un regard condescendant, comme s'il m'offrait une grâce immense : « Qu'est-ce que tu attends ? »
À l'intérieur de la boutique, un grand brasier trônait au centre, entouré de fers à marquer gravés d'inscriptions humiliantes. Un fer rougi au feu était appliqué sur la peau d'un Homme-Bête ; même le mâle le plus robuste hurlait sous la brûlure atroce.
La scène a fait frémir Adrian, mais il a laissé néanmoins Valérie ordonner à ses gardes de me traîner de force à l'intérieur.
À cet instant, j'ai réalisé soudain que cet homme n'était plus l'Adrian qui, depuis notre enfance, me protégeait et ne tolérait aucune injustice envers moi…
Le bras de Valérie m'a serrée comme un étau, sans la moindre trace de sa fragilité habituelle. Le visage déformé par la malveillance, elle a provoqué : « Je vais te choisir un joli sceau d'esclave. »
Son regard a parcouru la pièce avant de se fixer sur un fer marqué « P*tain ». Elle l'a saisi et s'est approchée de moi en sautillant : « Celui-ci te conviendra parfaitement. »
Je me suis débattue violemment pour libérer mes mains des gardes. J'ai juré que je ne l'ai même pas effleurée, pourtant elle a feint d'être repoussée et a chuté lourdement en arrière. Le fer est tombé à terre, projetant une étincelle qui s'est éteinte bien avant de toucher son dos de la main, sans même laisser la moindre trace.
Mais elle a couvert sa main de larmes dramatiques : « Je voulais juste t'aider, et tu as essayé de me brûler ? »
Avant que je ne puisse réagir, Adrian m'a percutée brutalement. Perdant l'équilibre, j'ai chuté vers le brasier et ma main s'est enfoncée dans un charbon ardent. Une douleur brûlante a submergé tout mon être, le souffle coupé par la souffrance.
Alors que je retirais ma main meurtrie, une gifle violente s'est abattue sur ma joue. Adrian, le visage tordu par le dégoût, a grondé : « Fanny, tu es vraiment vile ! Valérie ne disait que du bien de toi, et voilà comment tu la traites ? Maintenant, excuse-toi ! »
Chapitre 3
J'ai regardé ma paume ensanglantée et ai éclaté soudain de rire.
Cette réaction a rendu Adrian nerveux ; une lueur de panique a traversé son visage : « Pourquoi ris-tu ? »
Pourquoi j'ai ri ? J'ai ri de ma propre stupidité, d'avoir tant souffert pour mendier l'attention de mes parents et l'amour superficiel d'Adrian. Chaque fois que Valérie jouait les victimes, ils la croyaient aveuglément, même si j'étais leur fille, même si j'étais sa fiancée.
Et grâce à cet « ange pur », j'avais été faussement accusée encore et encore, devenant à leurs yeux la méchante qui persécutait sa sœur adoptive et volait ses mérites.
J'ai serré le poing, laissant mes ongles s'enfoncer dans ma plaie. Les yeux rougis, j'ai fixé Adrian : « Je n'ai rien fait de mal. Je ne m'excuserai pas. »
Mon regard obstiné l'a blessé malgré lui.
« Adrian… » a sangloté soudain Valérie, comme pour intensifier la confrontation, « ma main me fait tellement mal… »
Adrian s'est tourné immédiatement pour la prendre dans ses bras. Inquiet qu'elle ait froid, il est allé chercher au véhicule une cape de fourrure et l'en a enveloppée soigneusement.
En voyant cette cape, j'ai senti une douleur lancinante me transpercer la poitrine. Elle était tissée à partir de mes huit queues sectionnées.
Autrefois, Valérie n'avait pas hésité à risquer sa vie pour me piéger. En tant que Femme-Renarde à neuf queues, ma chaque queue représentait une vie. Sous la contrainte d'Adrian, j'avais dû en sacrifier huit pour sauver Valérie. Mais cela ne suffisait pas : le jour où cette dernière avait remporté un prix avec ma remède, elle a déclaré hypocritement avoir toujours froid, incitant Adrian à transformer mes queues coupées en cape pour « célébrer sa victoire ».
Remarquant mon regard, Valérie a caressé la fourrure avec arrogance avant de se blottir contre Adrian en geignant plus fort.
La dernière trace de compassion d'Adrian pour moi s'est muée en dégoût. Il a déclaré d'une voix glaciale : « Si tu ne t'agenouilles pas pour présenter tes excuses à Valérie, n'espère plus jamais ma protection. Voyons jusqu'où ta fierté te mènera. »
Avais-je vraiment besoin de sa protection ?
Cet homme arrogant allait être déçu : dans deux jours, j'épouserais l'héritier du Serpents à la place de sa précieuse Valérie.
Soudain, une voiture incontrôlée a foncé dans notre direction.
Les Hommes-Loups étaient réputés pour leur force et leur rapidité. Adrian s'est transformé partiellement et a escamoté Valérie en un mouvement fluide pour la mettre en sécurité. Dans sa course, il m'a heurtée violemment. J'étais la plus proche de la voiture et me suis tordu la cheville.
La douleur m'a clouée sur place. Alors que le véhicule s'approchait inexorablement, j'ai fermé les yeux, résignée. Mais au tout dernier moment, j'étais enveloppée par une étreinte chaude et ferme. Un homme masqué de cuir m'a soulevée et m'a emportée à une vitesse surpassant même celle d'Adrian.
J'ai ouvert les yeux pour croiser un regard vert sombre qui m'a rappelé inexplicablement les émeraudes des boutons de manchette.
Il m'a déposée délicatement sur un banc public et a disparu avant que je puisse prononcer un mot. Machinalement, j'ai glissé la main dans ma poche : un onguent pour brûlures y avait été discrètement déposé.
J'ai jeté un regard amer vers Adrian, de l'autre côté de la rue, en train de consoler Valérie avec tendresse. Un ricanement froid s'est échappé de mes lèvres.
J'ai sorti de mon sac l'anneau du lien conjugal que je comptais lui rendre et l'ai jeté sans hésiter dans un égout.
...
Deux jours plus tard, je me tenais en robe de mariée haute couture offerte par le Serpent, contemplant, un peu hébétée, une pièce remplie de cadeaux de fiançailles d'une valeur inestimable.
Mes parents se sont approchés, hésitants, et ont tenté de me convaincre de renoncer à exiger que Valérie avoue publiquement avoir volé ma recette, afin de lui épargner la honte.
C'était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, anéantissant mes derniers espoirs envers eux.
Mes cadeaux, je les avais moi-même préparés. Je m'étais inventé mille excuses pour eux, me disant qu'ils avaient simplement oublié. Mais voilà : ils se souvenaient parfaitement de plaider pour leur chère fille adoptive !
« Non. Sinon, j'annule cette union. Attendons de voir si le Serpent appréciera. » Ma réponse était tranchante, sans appel.
« Fanny… »
Soudain, une vague d'exclamations est montée du hall principal. En descendant, j'ai découvert Adrian, installé avec arrogance sur le siège d'honneur, brandissant le fer à marquer.
« Fanny, il ne te reste que trente minutes. Si tu fais mille prosternations à Valérie dans ce délai, je daignerai te marquer comme mon esclave. Ainsi, tu échapperas à ton destin avec les nomades. »
Son regard est tombé sur ma robe de mariée. Il a d'abord été interdit un instant, puis il a froncé les sourcils d'agacement : « Pourquoi portes-tu ça ? Tu seras mon esclave, pas mon épouse. Cherches-tu à voler la vedette à Valérie ? »
Je l'ai toisé froidement : « Adrian, je vais m'unir à un autre aujourd'hui. Et vous, vous n'êtes pas invités. »
« Allez, cesse de jouer les fières. Il ne te reste plus que vingt-huit minutes. Et mes conditions ont changé : deux mille prosternations maintenant pour mériter ton statut d'esclave. Apprécie cette chance. Et si tu refuses, je n'hésiterai pas à employer la force. »
Sur ces mots, il a fait claquer ses doigts.
Plusieurs gardes se sont alors avancés, et devant toute l'assemblée, ils ont commencé à tirer sur mes vêtements pour me forcer à m'agenouiller.
« Non… Adrian, aujourd'hui, c'est ma cérémonie de l'union… »
Pendant que je luttais, un rire léger a résonné soudain derrière moi. Immédiatement après, un homme de haute stature s'est approché de moi et a déclaré : « Je veux bien voir qui osera faire s'incliner ma femme ! »