Chapitre 2
Point de vue d'Éléonore :
M. Martin, le professeur de français, un homme dont la patience semblait habituellement sans limites, scrutait maintenant l'antisèche froissée, les sourcils froncés. La tension dans la pièce était épaisse, suffocante.
« Éléonore », dit-il, sa voix étonnamment douce, mais ferme. « C'est à vous ? » Il poussa le papier plus près de moi.
Je serrai mon stylo, les jointures blanches. Ma gorge était sèche, un désert. Je ne pouvais pas parler, pas à voix haute, pas encore. Mon silence, une habitude de dix ans, était à la fois ma prison et mon bouclier. Je me contentai de fixer l'antisèche, puis lui.
« Éléonore », répéta-t-il, sa voix s'élevant légèrement, une pointe de frustration s'y glissant. « J'ai besoin d'une réponse. Est-ce votre papier ? Avez-vous triché ? »
Il ne savait pas. Il ne savait rien de l'incendie, du traumatisme, du silence qui avait englouti ma voix. Il voyait juste une élève désobéissante. C'était un récit familier, dont j'étais lasse.
Son visage rougit, une veine palpitant sur sa tempe.
« Votre silence n'aide pas votre cas, jeune fille ! »
Il se dirigea vers son bureau, décrochant le téléphone.
« J'appelle votre professeure principale, Madame Fournier. »
Les mots sonnèrent comme un glas, signalant l'escalade inévitable.
La voix d'Astrid, un murmure malveillant, trancha le silence tendu.
« Regardez-la, la petite muette. Même pas capable de se défendre. Probablement trop occupée à s'entraîner à avoir l'air innocente devant tout le monde. C'est juste un cas social tragique, n'est-ce pas, Éléonore ? »
Une vague de ricanements ondula dans la classe. Le son était comme un millier de petites aiguilles piquant ma peau. Mon visage brûlait. Mon regard se darda sur Bastien, un appel désespéré à l'aide, au sauvetage, au protecteur qu'il était autrefois.
Le visage de Bastien était sombre, une tempête se préparant derrière ses yeux. Il foudroya Astrid du regard, une menace silencieuse qui la faisait habituellement se recroqueviller. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, elle se contenta de sourire narquoisement.
L'amère vérité s'installa dans mes entrailles : ce n'était qu'un autre acte, une autre scène de leur pièce tordue. Leur « jeu » pour me faire pleurer battait son plein, et Bastien jouait son rôle à merveille.
Mme Fournier, ma professeure principale, entra en trombe, le visage empreint d'inquiétude, mais aussi d'une pointe d'exaspération. La scène était déjà un désastre. Tout le monde regardait, chuchotait.
« Bastien », dit Mme Fournier, la voix tendue. « Peux-tu demander à Éléonore ce qui s'est passé ? S'il te plaît ? » Elle le regarda, puis moi, les yeux remplis d'un mélange de pitié et d'urgence.
Bastien se leva, ses mouvements raides, presque hésitants. Il se dirigea vers mon bureau, le dos à la classe, ses mains se mouvant dans les gestes familiers et fluides de la langue des signes. *Éléonore, as-tu triché ?* Ses yeux, je le remarquai, évitaient soigneusement les miens. Il jouait la comédie, encore une fois.
J'observais ses mains, son visage, les changements subtils de sa posture. Il avait l'air le même, mais tout semblait différent. Ses mains, autrefois source de réconfort, me semblaient maintenant un conduit pour la trahison. Les souvenirs de sa gentillesse passée, de son enseignement patient, me submergèrent, une blague cruelle.
Il se tourna vers Mme Fournier, le dos toujours partiellement tourné vers moi.
« Elle... elle l'admet », dit-il, la voix basse, mais assez claire pour que tout le monde l'entende. « Elle a triché. »
Mon cœur s'arrêta. Le monde se mit à tourner. Il ne m'a même pas regardée. Il leur a juste dit. La trahison fut si soudaine, si absolue, qu'elle me coupa le souffle.
Mais alors, une étincelle de quelque chose s'enflamma en moi. Une résolution froide et dure. Je ne le laisserais pas gagner leur jeu. Je ne le laisserais pas me briser. Pas comme ça.
Je me levai, repoussant ma chaise avec un grincement sonore qui fit sursauter tout le monde. Je regardai Bastien, puis Mme Fournier, et hochai la tête. Lentement, délibérément, je hochai la tête. Oui.
Les yeux de Bastien s'écarquillèrent, un éclair de confusion authentique sur son visage. Il secoua la tête, un *Non* silencieux, mais je l'ignorai. C'était mon jeu maintenant.
Je saisis mon cahier, en arrachai une page neuve et écrivis en lettres grasses et claires : « J'ai triché. Je suis désolée. » Puis je le tendis à Mme Fournier. Les mots étaient un mensonge, mais l'acte était ma vérité.
Le visage de Mme Fournier se durcit, ses lèvres se pressant en une ligne fine. Elle me prit le bras, sa poigne ferme, et me fit sortir de la classe. Les chuchotements nous suivirent, un chœur de jugement.
Astrid, observant depuis son bureau, semblait sincèrement surprise. Son sourire suffisant vacilla, remplacé par un éclair momentané d'incrédulité. Mon aveu l'avait déroutée.
Bastien, toujours debout près de mon bureau, vacilla légèrement. Ses épaules s'affaissèrent. Un frisson parcourut son corps, une ondulation visible de détresse. Bien. Qu'il le sente.
Le résultat fut rapide. Ma note d'examen fut annulée, un gros zéro, mais on m'épargna un dossier disciplinaire formel. Mme Fournier, j'appris plus tard, s'était battue pour moi dans le bureau du proviseur, se portant garante de mon caractère, de la fille calme et studieuse qu'elle pensait que j'étais.
Je me tenais devant le bureau, le soleil de l'après-midi chaud sur ma peau, mais je ne sentais qu'un froid glacial. Le monde, si vibrant quelques instants auparavant, semblait maintenant terne, assourdi.
Mon cœur martelait avec une nouvelle sorte de résolution. Leur jeu s'arrête maintenant. Je me le jurai, un vœu silencieux gravé dans mon être même.
On me permit de retourner en classe. Astrid, en me voyant, se mit immédiatement à marmonner : « Tricheuse, tricheuse, mangeuse de citrouilles », à voix basse, une raillerie enfantine. Quelques autres se joignirent à elle, leurs voix un bourdonnement bas et moqueur.
Bastien se leva d'un bond, le visage comme un nuage d'orage. Il se dirigea vers le bureau d'Astrid, y abattit sa main, et en signes secs et saccadés : *Tais. Toi.* Puis il vint à mon bureau, repoussant ma chaise. Il signa : *Ça va ?* Ses mains étaient douces, ses yeux remplis d'une inquiétude feinte.
Je me souvins comment son contact me faisait me sentir en sécurité, protégée. Ses mains signant ces mots familiers, *Ça va ?* C'était un rituel, un baume. Mais maintenant, ce n'étaient que des gestes vides, un théâtre de sympathie.
Je signai en retour, mécaniquement : *Je vais bien.* Mes mains bougeaient, mais mon cœur restait immobile, gelé.
Le reste de la période d'examen se passa dans un calme précaire. Je pouvais sentir le regard de Bastien sur moi, lourd et constant, mais je refusai de croiser ses yeux.
Après la sonnerie, alors que nous rassemblions nos affaires, je lui signai : *Toujours partant pour la fac à Londres ?* C'était un test, une confirmation finale de l'avenir que nous avions planifié, un avenir qui semblait maintenant impossible.
Il n'hésita pas. *Bien sûr. On a toujours dit qu'on le ferait.* Sa réponse fut immédiate, confiante, comme si rien n'avait changé.
Je hochai la tête, un mouvement petit, presque imperceptible. Puis je me tournai et me dirigeai directement vers le bureau de Mme Fournier.
Je pris les formulaires d'inscription à l'université, mes doigts traçant les lignes vierges. Je remplis une nouvelle demande, une nouvelle université, une nouvelle ville : Paris, où vivait mon oncle. Mon cœur battait à un rythme de défi.
Non, Bastien. Nous n'irons pas ensemble. Nos chemins, autrefois entrelacés, divergeaient maintenant de manière irrévocable.
Chapitre 3
Point de vue d'Éléonore :
Je marchais dans le couloir désert, en direction de la bibliothèque, quand j'entendis leurs voix. Astrid et Bastien. Je m'arrêtai au coin, cachée par les casiers, le cœur serré.
« Tu t'attends vraiment à ce que je traîne avec toi, Bastien, quand ta petite muette est toujours en train de planer ? » La voix d'Astrid était empreinte d'agacement, un son aigu et grinçant. « Elle est comme une ombre, un rappel constant de... tout. »
« Elle ne plane pas », marmonna Bastien, la voix tendue. « Elle a juste... besoin de moi. »
« Oh, elle a besoin de toi », se moqua Astrid. « C'est un fardeau, Bastien. Un poids mort. Ça l'a toujours été. Tout le monde le sait. »
Mon sang se glaça. Un fardeau. Un poids mort. Les mots, chuchotés si nonchalamment, furent comme de l'eau glacée versée directement sur mon âme. Je m'écartai des casiers, m'avançant à découvert.
Avant que je puisse faire un autre pas, quelque chose de rêche et de rugueux fut jeté sur ma tête. Un sac en toile épaisse, sentant la poussière et le moisi, m'enveloppa, me plongeant dans une obscurité instantanée. La panique éclata, chaude et vive, mais je la réprimai. Je ne leur donnerais pas cette satisfaction.
On me tira en avant, traînée brutalement sur le sol, mes pieds raclant contre le carrelage. Le son d'une porte lourde qui grince en s'ouvrant, puis qui claque en se fermant, résonna autour de moi. L'air devint humide et lourd, sentant légèrement l'eau stagnante et le désinfectant. J'étais dans des toilettes, probablement celles abandonnées dans la vieille aile du lycée.
« Regardez-la », la voix d'Astrid, maintenant plus claire, plus nette, remplit le petit espace. Elle pensait clairement que je ne pouvais pas l'entendre. « Juste là, debout, pathétique comme toujours. Elle n'en a jamais marre d'être une victime ? »
Elle rit, un son cruel et moqueur.
« Tu sais, Bastien pense que tu es une sainte. Si pure. Mais il déteste ce visage inexpressif que tu as, Éléonore. Il me l'a dit. Il déteste que tu ne réagisses jamais, que tu ne pleures jamais. C'est ennuyeux, a-t-il dit. »
Les mots furent un coup physique, un coup de poing dans le ventre. Bastien. Mon Bastien. Il détestait mon visage ? Il détestait mon silence ? Le monde bascula sur son axe.
« Tu sais ce que je pense ? » continua Astrid, sa voix remplie d'un venin glaçant. « Je pense que tu mérites tout le mal qui t'arrive. Tu as monopolisé Bastien pendant si longtemps, tu l'as fait se sentir coupable. J'espère que tu brûleras, comme tes parents. »
Mes yeux me piquèrent, une douleur vive et soudaine. Des larmes, chaudes et incontrôlables, montèrent et coulèrent sur mon visage, mouillant l'intérieur du sac rugueux. Le souvenir de l'incendie, une blessure béante dans mon âme, se rouvrit. Mes parents. Leur sacrifice. Et Bastien, qui avait partagé ce secret, ce traumatisme, l'avait utilisé comme une arme. Il l'avait dit à Astrid. Il avait partagé ma vulnérabilité la plus profonde et la plus douloureuse avec ma tortionnaire.
Un craquement sec. Une secousse de douleur atroce me remonta le long de la jambe. Je sentis le goût du sang, métallique et âcre. Un os. J'avais l'impression qu'un os venait de se briser. Un gémissement étouffé s'échappa de mes lèvres scellées.
Puis, un froid soudain et choquant. De l'eau, glacée et nauséabonde, fut versée sur ma tête, trempant mes vêtements, collant le sac en toile à mon visage. Je haletai, m'étouffant avec la puanteur.
Ma tête fut enfoncée de force, vers le bas, dans quelque chose d'humide et de dégoûtant. L'eau froide et putride d'une cuvette de toilettes remplit mon nez, ma bouche. Je me débattis, ma jambe cassée hurlant de protestation, mes poumons en feu. Mon esprit hurla *Bastien !* Un cri désespéré et primal pour le protecteur qui n'était pas là.
Puis, faibles au début, j'entendis des pas. Des pas rapides et lourds devant la porte. Et puis, la voix de Bastien, claire et forte à travers la fine porte.
« Astrid ! Qu'est-ce que tu fais ? »
Une vague d'espoir, folle et fugace, me traversa. Il était là. Il allait me sauver.
« Oh, pas grand-chose, mon Basti-chou », roucoula Astrid, sa voix écœurante de douceur, comme si elle n'avait pas juste essayé de me noyer. « Je m'amuse un peu. »
« Je t'ai dit de la laisser tranquille ! » La voix de Bastien était sèche, une note claire de colère. Mais il ajouta ensuite : « Je traînerai avec toi ce soir. Je te le promets. Fais juste pas de scène maintenant. »
Mon espoir s'évapora, remplacé par une vague écrasante de désespoir. Il jouait toujours son jeu. Il la faisait toujours passer en premier.
« Ne fais juste pas de scène, Astrid », répéta Bastien, sa voix plus basse, plus un avertissement qu'un ordre. « Ne va pas trop loin. »
Astrid rit, un son triomphant et moqueur.
« Oh, Bastien, tu es un tel hypocrite. Tu sais que tu adores quand je la pousse à bout. » Sa voix était taquine, enjouée.
Je sentis, plus que je ne le vis, le regard de Bastien sur moi, un poids froid et indifférent. Il regarda ma forme se débattant, cachée par le sac, et ne fit rien. Il se contenta de regarder.
« Sérieusement, Astrid, ne nous mets pas dans le pétrin », dit-il, la voix sèche. « Son oncle est un officier supérieur de l'armée. Si ça se sait, ça ne va pas être joli pour nous. » Son inquiétude n'était pas pour mon bien-être, mais pour les conséquences, pour sa propre peau.
Puis, j'entendis un bruit sourd et écœurant, un son doux et humide, suivi du gloussement d'Astrid. Mes oreilles, encore submergées par les nouveaux sons, enregistrèrent le son distinct d'un baiser. Un baiser long, interminable. Et puis, le cri triomphant d'Astrid.
« Tu vois ? » murmura-t-elle, sa voix dégoulinant de satisfaction. « Il revient toujours vers moi. »
Bastien se recula, ses pas lourds alors qu'il sortait, la porte se refermant avec un léger déclic. Il m'a laissée. Il est juste parti.
La voix d'Astrid flotta de l'autre côté de la porte.
« Assure-toi qu'elle soit propre avant que quelqu'un la trouve. On ne veut pas salir l'image parfaite de Bastien, n'est-ce pas ? » Elle rit de nouveau, un son glaçant. « Il est tellement tiraillé, n'est-ce pas ? Il pense qu'il lui doit quelque chose, mais il est tellement plus heureux avec moi. »
« Ouais, peu importe », répondit une voix rauque. « La muette est une plaie de toute façon. Toujours à faire passer Bastien pour son héros. »
Les pas s'éloignèrent. Le silence tomba, rompu seulement par le goutte-à-goutte régulier d'un robinet qui fuit quelque part à proximité.
Je glissai sur le sol froid et humide, mon corps endolori, ma jambe cassée lancinante. Mes mains, toujours tremblantes, cherchèrent mon portable. Un nouveau message. De Bastien. *Désolé. On se voit à la maison.*
Chaque mot était une écharde, perçant mon cœur déjà brisé. Ma vision se brouilla. Mes paupières devinrent lourdes. L'obscurité, autrefois une terreur, me semblait maintenant une étreinte accueillante. Mon corps lâcha. Je sombrai dans l'inconscience, les sons du monde s'estompant, remplacés par le vide familier et réconfortant.
J'étais de retour dans l'incendie. La chaleur, la fumée, les cris. Les visages de mes parents, déformés par la peur, mais leurs yeux, fixés sur Bastien, remplis d'une résolution désespérée. *Protège-la, Bastien !* Les mots résonnaient dans mon esprit, un plaidoyer silencieux.
*Je te le promets, Éléonore. Je te protégerai toujours. Toujours.* Sa voix, d'il y a dix ans, était claire dans ma mémoire, le fantôme d'un vœu.
Il avait promis. Mais les promesses, réalisai-je, n'étaient que des mots, facilement brisés, facilement jetés. Il avait rompu la sienne. Et ce faisant, il m'avait brisée.