Chapitre 2
Lorsqu’en fin de matinée elle rentre de Fontcouverte, Iris s’arrête chez Aramis, l’épicier de son village. Elle glane quelques belles pêches blanches, ses préférées, et une baguette de pain. Un déjeuner sur le pouce fera l’affaire : un peu de jambon de pays, un morceau de Salers que lui a envoyé sa grand-mère Marielle compléteront ses achats. Elle envisage à l’avance un après-midi tranquille, sur sa chilienne à la toile passée par le soleil, à l’ombre du laurier rose en pleine floraison qui s’épanouit au fond de son jardinet. Un chapeau, un livre… elle en soupire d’aise par avance.
Elle troque son costume de fille de famille contre un short court et un débardeur. Elle rassemble ses victuailles sur un plateau, sans oublier un verre de vin rouge du château voisin et un couteau. Elle récupère le livre abandonné sur le bord du canapé depuis plusieurs jours. Il est vrai qu’elle n’a guère le temps de s’adonner à ce plaisir découvert lors de sa plus tendre enfance grâce à sa mère bibliothécaire.
Raoul manifeste sa joie et gambade entre ses jambes, menaçant de faire tomber Iris. Elle le rappelle à l’ordre d’un « Stop ! » ferme. Le jeune animal s’assoit et la regarde partir devant lui, avant de décider que finalement il peut la suivre ! Il sait déjà que quelques miettes de ce frugal repas lui seront réservées.
La lecture du roman est paresseuse, Iris sent que le sommeil la gagne malgré elle. Finalement, elle le laisse l’envahir et s’endort bientôt. Raoul en fait tout autant, roulé en boule sous le transat.
Le soleil a amorcé son déclin lorsque la belle brune se réveille. Elle s’étire en souriant. La vie est belle, surtout quand on est bien reposé ! Machinalement, elle consulte son téléphone portable : quelques SMS dont un d’Axel qui est chez ses parents aujourd’hui et trois appels en absence. Iris vérifie si les interlocuteurs ont laissé des messages vocaux.
Un patient la prévient qu’il ne viendra pas au rendez-vous fixé, la deuxième personne avait l’espoir d’obtenir un créneau aujourd’hui, le troisième appel est sans message vocal. Axel lui avait bien recommandé de ne surtout pas diffuser son numéro de téléphone personnel, au risque d’être dérangée sans cesse. Mais elle éprouve beaucoup de difficultés à ne pas le faire. Madame Hugon, l’assistante du cabinet, ne travaille jamais les week-ends. Iris a toujours peur qu’une urgence ne soit pas prise en compte.
Elle s’assure qu’il n’est pas trop tôt, qu’elle ne risque pas de déranger Marielle Souchet, sa manou cantalienne, dans sa partie de golf hebdomadaire entre amis. Elle l’appelle. Entendre cette voix douce et chargée d’amour lui donne immédiatement un sentiment de toute-puissance. Sa chère grand-mère n’a jamais hésité à exprimer ses sentiments et à dire tout haut ce que sa propre fille n’a jamais réussi à prononcer devant Iris. Il y a comme une sorte de blocage de la part de Sandra Souchet-Granville, la mère de la jeune ostéopathe. C’est un sujet récurrent de discussion avec son aïeule ou son petit frère Paul, et de disputes avec Sandra.
La jeune femme chasse de sa tête ses idées noires et entreprend de ranger les restes de son pique-nique. Elle rapporte le plateau dans la cuisine ouverte sur la pièce à vivre, place le fromage et les pêches qui restent dans le réfrigérateur et dépose ses couverts sales dans le lave-vaisselle. Le livre retrouve le coin du canapé, seul le signet bariolé indiquant la page d’arrêt de la lecture a changé de place.
Irisest attendue ce soir chez Clara et Tristan, ses meilleurs amis, pour une « barbecue party ». Elle profite d’une longue douche bienfaisante, fait mousser ses cheveux pendant qu’elle applique un masque purifiant sur son visage. Le gommage du corps lui fera la peau si douce qu’Axel sera enchanté. Ils doivent se retrouver chez leurs amis et terminer la nuit ensemble chez lui. Ils résident tous à Bizanet. Axel vit au-dessus du cabinet de kinésithérapie ostéopathie qu’il a créé.
Clara Aubert, l’amie de l’enfance carcassonnaise d’Iris, a obtenu un poste de professeur des écoles à Saint-André de Roquelongue. Elle a rencontré Tristan Fontaine il y a quelques années et depuis ils habitent le domaine viticole des Fontaine sur les hauteurs de Bizanet. C’est ce même Tristan qui a trouvé la maison en location dans laquelle réside la jeune ostéopathe, c’est un bien familial. Alors qu’il consultait Iris pour des douleurs au dos, la conversation avait dévié sur la recherche d’un domicile de la nouvelle venue au cabinet. Des liens amicaux s’étaient tissés. Plus tard, lors d’une soirée musicale au bar du village d’Ornaisons, Clara était tombée sous le charme de ce vigoureux « paysan de la vigne », comme le viticulteur aime à se définir.
Iris enfile rapidement un jean et un T-shirt blanc affichant fièrement le slogan « Jamais sans mon ostéo » que lui a offert la compagne de son frère, chausse ses baskets en toile. Un dernier coup de peigne dans ses mèches rebelles, et la voilà repartie à vélo avec son fidèle compagnon.
Le chien assis sagement dans son panier, truffe et oreilles au vent, hume l’air et regarde droit devant lui. Rien ne distrait son attention, ni les voitures, ni même les oiseaux…
Elle se rend directement chez son amoureux. Axel la conduira avec sa voiture jusque chez Tristan et Clara. Iris gare son vélo, libère Raoul qui en profite pour explorer la pelouse bien entretenue entourant le cabinet. Elle monte les escaliers extérieurs en sautant quelques marches au passage.
Son compagnon lui ouvre la porte et l’embrasse. Il aimerait prolonger son étreinte, mais sent qu’Iris n’en a pas envie, prétextant la chaleur étouffante. Avec regret, il laisse retomber ses bras, espérant que la nuit soit plus propice à de tendres ébats.
— J’ai acheté un livre pour Clara, l’informe Iris en s’installant dans un fauteuil.
— J’ai prévu une bouteille de Grande Courtade blanc. Elle est au frais depuis hier. Ce sera parfait pour l’apéro, bougonne Axel, en essayant de laisser de côté sa déception.
Iris lui jette un coup d’œil rapide. Elle sait qu’elle l’a déçu et elle s’en veut, mais les gestes trop tendres qui lui réclament Axel ne lui viennent pas naturellement. Elle se sent souvent obligée de faire comme si… Elle repousse à plus tard l’introspection qu’elle se promet depuis bien trop longtemps. Pour essayer d’arranger les choses, elle vient vers lui, entoure sa taille de ses bras et plaque son visage contre sa poitrine. Aussitôt les bras masculins se referment sur elle. Il la berce, la cajole, effleure ses cheveux de ses lèvres. Cet instant de grâce est interrompu par Raoul qui jappe en sautant sur deux pattes. Axel soupire, décidément ce chien est contre lui !
Clara les accueille sur le perron de la maison encore en travaux. Les parents de son compagnon leur ont donné cette bâtisse et depuis quelques mois, Tristan et son père ont entrepris de la rénover et de la moderniser. Les jeunes praticiens grimpent l’escalier dont les marches en pierre polie sont usées par le temps.
Les embrassades mettent Raoul dans tous ses états. Lui aussi veut participer à la fête !
Clara les remercie pour leurs cadeaux et les guide vers l’arrière de la maison où une grande terrasse tropézienne a été aménagée. La maison semble posée sur l’éperon rocheux qui domine le village et la vue est juste sublime depuis ce balcon. Iris et Axel s’accoudent côte à côte sur le muret qui les protège du vide, s’émerveillant, comme à chaque fois, de cette beauté vertigineuse, des vignes à l’infini, des couleurs peu à peu assombries par le soleil couchant.
Leur amie les informe que Tristan sera un peu en retard à cause d’une réunion organisée par la commune à l’attention des viticulteurs et agriculteurs ayant subi le gel. Il semblerait qu’une aide soit possible. Bien sûr que le gel historique d’avril ne peut laisser personne indifférent, l’exploitation de Tristan a un peu souffert, mais certains ont perdu jusqu’à quatre-vingts pour cent de leur vigne. L’appréhension se lit dans les yeux de Clara.
— Heureusement que je travaille, sinon ce serait encore plus dur. En plus avec les travaux…
Iris se rapproche d’elle et lui caresse le dos, émue par le désarroi de son amie d’enfance.
Axel se racle la gorge, un peu gêné par la jalousie que lui inspire cette marque d’affection. Si seulement Iris pouvait être aussi attentionnée avec lui…
Les verres sont à moitié vides lorsque Tristan arrive enfin. Raoul est le premier à saluer ce grand gaillard aux mains aussi larges que des battoirs.
— Le temps de prendre une douche et je suis à vous, s’excuse le jeune homme
Clara apporte un grand plat dans lequel sont disposés des saucisses et des soubressades1dont Iris raffole. Dans un saladier marinent, depuis ce matin, des poivrons rouges et jaunes, des oignons, de l’ail. C’est très simple mais si appétissant ! Cela suffit à leur bonheur à tous.
En attendant la cuisson parfaite, les conversations vont bon train, notamment sur les pertes subies par Tristan. Il explique que si la souche est sèche, c’est que la sève a gelé en profondeur à l’intérieur de la vigne, alors comme la souche est morte il faut l’arracher. Il a vite compris que de nombreux ceps de vigne exposés à ces nuits de gel ont subi le même sort. Il peut espérer des raisins d’ici trois ans. Ça veut dire qu’il ne vendra pas grand-chose au viniculteur en attendant.
— Heureusement que je suis assuré. Aujourd’hui, il faut être fou pour ne pas l’être.
Le couple peine à masquer son inquiétude.
Iris tente de les réconforter, elle leur parle de la visite du Premier ministre à Montredon, de la PAC, du vice-président du conseil départemental chargé de l’agriculture, du vote d’urgence de l’aide de plus d’un million d’euros, de l’intérêt de disposer d’élus qui connaissent bien les rouages. Elle maîtrise parfaitement son propos et s’étonne d’être si à l’aise. Elle qui pensait ne pas être en capacité d’apporter des réponses sur des sujets qu’elle ne maîtrise pas complètement, elle s’aperçoit qu’à force d’écouter son père, certaines informations ont trouvé une place dans sa mémoire.
Axel paraît assez surpris lui aussi. Iris lui avait si souvent répété qu’elle s’engageait pour faire plaisir à son père mais qu’au fond elle n’était pas très motivée. Un pincement de cœur plus tard, il réalise qu’il ne sait pas tout de la vie de sa compagne. Elle se livre si peu. Mais honnêtement, s’est-il assez intéressé à ce qu’elle dit, ce qu’elle lit, ce qu’elle sait ?
Pour couper court au pessimisme, la conversion s’oriente sur la nouvelle aire de remplissage et de lavage à vocation écologique. Située idéalement sur l’aire des plaines entre Luc sur Orbieuet Ornaisons, au pied des éoliennes, elle permettra le remplissage et le lavage des appareils de traitement phytosanitaires, pour une modique somme annuelle. Le viticulteur estime que c’est une très bonne idée et qu’il l’utilisera sans aucun doute.
Le vin frais aidant, les rires s’accentuent, particulièrement lorsque Clara raconte quelques histoires truculentes venant tout droit de bêtises ou de l’imagination de ses élèves de grande section. L’année scolaire touche à sa fin et elle attend avec impatience le début des vacances, fatiguée par le bruit et l’agitation inhérents à une école maternelle.
Chacun y va de sa petite anecdote, Iris et Axel ne sont pas en reste.
À ce rythme, la soirée s’effiloche et bientôt la nuit noire les rappelle à l’ordre. Il est l’heure de rentrer. Tous se quittent avec regret. Raoul est dans les bras de sa maîtresse et semble vouloir poursuivre sa nuit. Il ouvre parfois un œil rond pour voir qui lui tapote la tête, mais le referme aussitôt en cachant son museau dans le pli du coude d’Iris.
En arrivant chez Axel, Iris dépose doucement le jeune chien sur le gazon. Raoul lève rapidement la patte contre un massif de rhododendron rouge, histoire de faire plaisir à son humaine adorée puis vole dans l’escalier et tente un saut sur le lit, sait-on jamais ! Hélas, ce soir, il n’y aura pas de bonne surprise. En arrivant dans la chambre, Axel le pousse hors du lit.
Après avoir quitté rapidement leurs vêtements, les deux jeunes gens se couchent entre les draps frais. Iris se love dans les bras d’Axel et ferme les yeux. La nuit se referme sur les deux amoureux, le chien veille, enroulé sur son coussin. Au loin, une cloche sonne deux coups.
Chapitre 3
Axel et Iris partent en direction de Saint-Laurent de la Cabrerisse, chez les parents de la jeune femme.
Aujourd’hui a lieu une réception, dans l’intimité familiale, pour fêter les soixante-trois ans de Sandra.
Iris redoute toujours un peu ces réunions de famille, les relations avec sa mère sont souvent tendues et elle ne réussit pas à comprendre pourquoi.
Pour l’occasion, elle a pourtant choisi le cadeau avec grand soin. Après de multiples réflexions, elle a opté pour les trois tomes des « Mille et une nuits » aux éditions de la Pléiade. Sa mère a quelques fois manifesté son envie de les posséder. Iris espère ainsi lui faire plaisir et obtenir en retour une marque d’affection.
Axel, quant à lui, a préféré faire livrer des fleurs à sa belle-mère. Il n’avait ni l’envie ni le temps de se consacrer à la recherche d’un cadeau, et puis Sandra est tellement particulière qu’il ne juge pas très important de se mettre en frais pour elle.
Après un court trajet, les jeunes gens garent la voiture dans l’allée menant à la bâtisse du XVIIesiècle dont Alain Grandville a hérité à la mort de ses parents, se contentant d’y apporter le confort moderne.
Au grand dam de son épouse, il a conservé tous les meubles de ses parents, ne laissant que peu de place pour y insérer les leurs.
Malgré ses récriminations, Sandra a dû composer avec la décision sans appel de son mari. Leur seul point de concordance fut la bibliothèque dont Alain accepta de lui laisser la responsabilité. Sandra a investi les lieux avec un plaisir sans cesse renouvelé, classant ses livres personnels parmi les collections importantes de la pièce. Elle a ainsi découvert un éclectisme littéraire dont elle n’aurait jamais soupçonné sa belle-famille. Elle s’applique depuis à entretenir les ouvrages parfois centenaires. Elle les choie ainsi que des enfants, comme elle n’a jamais éprouvé le désir de le faire pour sa propre progéniture.
Paul et sa compagne Solène sont déjà arrivés et ont plongé sans attendre dans la grande piscine bleu turquoise sur la droite du jardin, séparée de la terrasse ombragée par un entourage de protection en verre de sécurité.
Les cris et les rires parviennent aux nouveaux arrivants. Raoul est déjà parti ventre à terre, en aboyant en direction du bassin.
Iris rit, mais Axel la sent tendue. Il lui prend la main et lui embrasse le bout des doigts, comme pour lui donner du courage. Il sait que cette journée va leur paraître longue et hélas, comment elle risque de se terminer. Sa belle-mère semble déployer des trésors d’imagination pour gâcher les moindres rassemblements familiaux et repousser toute marque d’affection éventuelle.
Les deux jeunes gens contournent la haute maison sur laquelle s’agrippent des bougainvilliers flamboyants et débouchent directement sur la terrasse où Alain feuillette tranquillement l’Indépendant. S’ensuivent les salutations, les étreintes au milieu du concert des cigales.
Le plaisir qu’éprouve Iris à cet instant, entourée des siens, est égal à l’ennui qu’éprouve sa mère auprès d’eux.
Paul et Solène se sont enveloppés dans de grands floutas orange et blanc. Leurs cheveux dégoulinent et Paul secoue la tête devant Iris pour l’éclabousser, répétant ainsi le même geste depuis aussi loin que remontent ses souvenirs, pour faire râler sa sœur chérie.
Les quatre années qui les séparent les avaient un peu éloignés l’un de l’autre au moment de l’adolescence de la jeune fille. Elle jugeait ce petit frère encombrant à l’époque. Il voulait participer aux conversations qu’elle partageait avec ses copines. Les filles cherchaient comment éviter ce garçonnet, particulièrement intéressé par leurs histoires racontées dans le plus grand secret. Paul était alors un enfant solitaire, contemplatif. Il se liait difficilement. Le manque de tendresse de leur mère l’affectait beaucoup. Depuis, il semble avoir pris de la distance avec cette difficile question. Solène lui apporte tant d’amour que la plaie se referme doucement, lentement mais sûrement.
Alors que personne ne l’a entendue arriver, Sandra coupe court à ces effusions par un bonjour froid et distant, selon son habitude.
Ses enfants se penchent sur les joues pâles pour se fendre de bises, sans conviction aucune.
— Bonjour maman, et bon anniversaire !
À leur tour, Solène et Axel s’approchent. Les gestes sont empreints de retenue, voire de gêne.
Seul Alain a su dispenser l’amour dans cette famille. Par sa voix, par ses gestes, par son regard… Il entoure la taille des deux jeunes femmes et les entraîne vers un siège. Puis il propose un verre de vin blanc bio d’une petite cave qu’il vient de découvrir. Les tapas circulent entre les convives. Il a commandé toutes ces bonnes choses chez le traiteur de Saint-Laurent.
Il aime faire travailler les gens du coin. Ce qui ne manque pas de réjouir Solène qui vient de reprendre une épicerie à Montredon et qui travaille presque exclusivement avec des producteurs locaux. La conversation glisse justement sur ce petit village en périphérie de Narbonne.
Paul vient d’intégrer le nouvel hôpital privé du Grand Narbonne, en chirurgie maxillo-faciale.
La proximité avec leur appartement, au-dessus de l’épicerie de Solène, lui facilite grandement la vie. Il ne regrette rien de sa vie hospitalière à Narbonne.
Effectivement, il est détendu, explique son rôle d’infirmier dans ce service, raconte ses collègues, le travail plus agréable dans des locaux tout neufs.
Solène partage son enthousiasme, explique qu’il a parfois le temps de lui donner un petit coup de main, ce qui n’arrivait jamais avant affirme-t-elle, que ses trajets sont plus courts, donc moins fatigants. D’ailleurs, Paul envisage de parcourir la distance à vélo, copiant ainsi sur sa grande sœur, lui apprend-il avec un clin d’œil.
Le repas festif s’achève avec le gâteau, sur lequel une seule bougie tremblote, légèrement agitée par la brise.
Sandra ébauche le premier sourire de la journée.
Les présents sont déposés sur la table et alors que tout le monde lève sa coupe de champagne et s’apprête à entonner la chanson de circonstance, madame Souchet-Granville les stoppe net, d’un geste las. Décidément, elle ne leur épargnera rien, même lorsqu’ils sont là pour la célébrer !
Iris se rassoit et absorbe une gorgée de champagne, que son père a choisi parmi les grands crus.
Alain qui est bien conscient du malaise créé par sa femme lui propose gentiment d’ouvrir les cadeaux.
Sandra les déballe posément en prenant soin de ne pas déchirer les papiers d’emballage, ce qui met les nerfs en pelote de sa fille.
Paul jette un coup d’œil à sa sœur et hausse les épaules. La connivence entre eux est toujours là et les a bien souvent empêchés de sombrer dans le désespoir
Sandra ne manifeste aucune réaction, son visage est de marbre. Seule une mèche de ses cheveux blonds, coupés au carré, s’agite dans la brise. Elle remercie à la cantonade et repart préparer les cafés en emportant les cadeaux reçus.
Personne ne saura rien sur rien… Ce n’est évidemment pas le moment de la pousser dans ses retranchements, mais tous sont atterrés.
Seule Iris a envie d’en découdre. Son pied se balance à un rythme effréné, signe d’un mécontentement voire d’une colère naissante.
Axel pose sa main sur sa jambe et lui caresse la cuisse en un va-et-vient apaisant. Le regard gris essaie de la calmer silencieusement. Il n’a pas envie d’une dispute aujourd’hui.
Elle respire profondément à plusieurs reprises, recouvre un semblant de calme. L’explication n’aura pas lieu à cet instant. Ce sera une nouvelle déception à enregistrer au profit de sa mère.
Comme presque tous les matins (parfois Iris dort chez Axel), elle pédale vivement pour rejoindre le cabinet. Les cinq kilomètres qui la séparent de son lieu de travail sont sa bouffée de liberté que, seul, Raoul partage avec elle. Elle regarde tendrement son gentil et si minuscule chien assis sur son coussin. La grille de protection empêche une vraie caresse, cependant elle passe le bout de l’index à travers les barreaux et chatouille le dos frêle.
Raoul tourne la tête en direction de sa propriétaire et partage un regard plein d’amour avec Iris. Ce petit animal lui permet de déverser son trop-plein de sentiment, de caresses. Ils échangent des papouilles et des gratouilles contre des aboiements brefs et des léchouilles, témoignages simples de joie et de bonheur
Madame Hugon est fidèle au poste derrière son bureau et lui transmet son planning de la journée, qu’elle essaie d’alléger quand elle le peut, sachant que mademoiselle Souchet-Grandville cumule son travail d’ostéopathe et son rôle de militante aux élections départementales.
Elle est ravie d’avoir trouvé ce poste dans le village où elle réside et apprécie beaucoup Iris, qui a toujours un mot aimable pour elle. Avec monsieur Chassiron, c’est une autre affaire. Il est parfois imprévisible, d’humeur changeante. Il endosse le rôle de patron et aime qu’elle s’en souvienne. Chacun à sa place. D’un naturel discret, cela convient très bien à l’assistante. Quelquefois, elle patiente, laisse passer l’orage. Généralement tout rentre dans l’ordre par la suite. À la question d’Iris, elle lui confirme qu’Axel est déjà en rendez-vous. Il a à cœur de développer son cabinet et ne lésine pas sur les heures
Iris détache Raoul qui part à la chasse aux nouveautés, la truffe au ras du sol. Déçu de n’avoir rien de neuf à renifler, il vient docilement se coucher sur son gros coussin en peluche gris caché sous le bureau d’Iris.
Cette dernière traverse le hall d’entrée et ouvre la porte de la salle d’attente.
Plusieurs personnes attendent en feuilletant les derniers magazines auxquels le cabinet est abonné. La climatisation est en route, la température est agréable
Iris appelle la patiente qui figure en tête de sa liste et dont c’est la première visite. Elle l’installe confortablement, échange quelques banalités avec elle puis enchaîne sur le vif du sujet. L’ostéopathe recueille un maximum d’informations sur les douleurs décrites et fait le bilan des antécédents et traitements médicaux de la dame. Dès lors, elle peut passer à la phase active de son acte thérapeutique. Elle pratique des palpations et des massages lents et minutieux sur le corps de la patiente. Ses mains semblent avoir leur vie propre.
La dame parle peu, elle est intimidée par cette jeune personne qui a l’air si professionnel. Iris sait détendre l’atmosphère en questionnant habilement ses patients sur leur vie familiale. Généralement, les personnes ses détendent en se racontant.
La dame, inerte sous ses mains, n’échappe pas à la règle. Elle énumère ses petits-enfants au nombre de cinq, détaille leurs âges, leurs études…
Iris a un pincement au cœur en pensant à sa grand-mère qu’elle ne voit pas assez souvent, à sa mère qu’elle ne comprend pas et qu’elle ne réussit pas à imaginer grand-mère. D’ailleurs a-t-elle elle-même le désir d’être mère ? Un voile de tristesse lui passe devant les yeux.
Axel a soulevé la question plusieurs fois et inévitablement cela s’est terminé en fin de non-recevoir de sa part à elle. Comment réussirait-elle à être mère, alors que le seul modèle dont elle dispose ne lui convient absolument pas ?
Raoul bâille un peu bruyamment, ce qui fait sursauter la patiente.
Iris rit de bon cœur et chasse instantanément ses soucis pour ne se consacrer qu’à cette si gentille dame.
La matinée se déroule sans anicroche. Les patients ont honoré leur rendez-vous et la jeune ostéopathe s’efforce de maintenir le timing prévu. Comme son confrère, elle redoute une trop longue attente qui nuirait à la réputation du cabinet, même si cela arrive parfois.
Elle-même déteste que son heure de rendez-vous ne soit pas respectée lorsqu’elle consulte un professionnel de santé. Elle a trop souvent été témoin des esprits qui s’échauffent lors d’un retard aggravé de la consultation.
Sa meilleure amie l’a invitée à venir partager une salade sur le coin de son bureau à l’école. Clara est très contrainte par des horaires stricts et doit être de nouveau à son poste à treize heures trente, ce qui ne lui laisse que très peu de temps. Iris la rejoindra donc à Saint André de Roquelongue une heure avant.
Son dernier patient vient de la quitter. Rapidement, elle ôte sa blouse, récupère son chien, son téléphone et son sac et part en claironnant un « bon appétit, tout le monde ! ».