Chapitre 2
Sofia s'était toujours tenue éloignée des projecteurs, un choix qu'elle assumait pleinement. Travailler dans une galerie indépendante à Londres lui offrait une certaine tranquillité, une vie où son nom de famille ne portait pas le poids des scandales de son père. Viktor Petrov avait laissé derrière lui un sillage de destruction, mais Sofia refusait de se laisser définir par cet héritage. Elle menait une vie modeste, presque anodine, concentrée sur sa passion pour l'art et son désir de construire quelque chose qui lui appartenait en propre.
Elle passait ses journées entourée de toiles et de sculptures, ses doigts souvent tâchés de peinture ou de poussière. Ses collègues l'appréciaient pour sa gentillesse et son sérieux, mais Sofia restait réservée, gardant les autres à distance raisonnable. Peu savaient qu'elle était la fille d'un magnat russe déchu, et elle comptait bien préserver ce secret aussi longtemps que possible.
Un matin, alors qu'elle triait les invitations pour un gala caritatif organisé par l'une des mécènes de la galerie, son téléphone vibra sur le bureau. Elle fronça les sourcils en voyant le nom de son amie Clara s'afficher.
« Clara, je t'ai déjà dit que je ne viendrai pas à ce gala. Ce n'est pas mon genre. »
« Sofia, arrête de faire la sauvage. Ce genre d'événements est important pour toi, pour la galerie. Imagine les opportunités, les contacts ! Et qui sait, tu pourrais même rencontrer quelqu'un d'intéressant. »
Sofia soupira. Clara avait ce don pour insister jusqu'à ce qu'elle cède. « Très bien, mais je ne reste pas longtemps. »
Le soir du gala, Sofia choisit une robe simple mais élégante. Elle voulait se fondre dans la masse, observer sans attirer l'attention. En arrivant, elle fut immédiatement assaillie par des visages souriants, des conversations mondaines et des coupes de champagne tendues sur des plateaux argentés. Ce n'était pas son monde, et elle le sentait dans chaque fibre de son être.
De l'autre côté de la salle, Alessandro Romano observait la scène avec un calme calculé. Il n'était pas ici pour socialiser ou soutenir une quelconque cause. Son objectif était clair : Sofia Petrov. Lorsqu'il l'aperçut enfin, une satisfaction froide passa sur son visage. Elle était là, exactement comme il l'avait imaginée, bien que légèrement plus nerveuse, ses gestes trahissant un léger malaise.
Alessandro attendit, patient comme un prédateur. Il ne voulait pas l'effrayer, pas encore. Il avait l'intention de se rapprocher lentement, de s'introduire dans son monde sans qu'elle se doute de ses véritables intentions.
Sofia, de son côté, se tenait près du bar, un verre de vin blanc à la main. Elle écoutait distraitement un galeriste bavard qui lui parlait d'une exposition récente. Elle acquiesçait par politesse, mais son esprit vagabondait. Elle se sentait déjà épuisée par cette soirée, mais elle savait que partir trop tôt serait impoli.
C'est alors qu'elle sentit un regard. Elle tourna légèrement la tête et croisa celui d'un homme debout à quelques mètres. Il était grand, impeccablement habillé, avec une présence magnétique qui semblait dominer l'espace autour de lui. Lorsqu'il vit qu'elle l'avait remarqué, il esquissa un sourire, un mélange de chaleur et de mystère.
Alessandro s'avança lentement, son pas sûr mais non menaçant. Lorsqu'il arriva à sa hauteur, il tendit la main.
« Alessandro Romano. Enchanté. »
Sofia, prise au dépourvu, lui serra la main. « Sofia. Sofia Petrov. »
Le nom sembla suspendre le moment, mais Alessandro ne montra aucun signe de reconnaissance, bien qu'il le savourait intérieurement. Elle venait de confirmer son identité, sans savoir qu'il le savait déjà.
« Petrov », répéta-t-il comme s'il le goûtait, un sourire presque imperceptible aux lèvres. « Vous êtes russe ? »
Elle hocha la tête. « Oui, mais je vis à Londres depuis des années. Et vous, monsieur Romano ? Italien, je suppose ? »
« Guilty as charged », répondit-il avec un sourire amusé. « Mais Londres a son charme, vous ne trouvez pas ? »
Sofia haussa légèrement les épaules. « C'est une ville pratique. »
Alessandro sourit. Elle était prudente, choisissant ses mots avec soin, mais cela ne faisait que renforcer son intérêt. Il lui tendit une coupe de champagne qu'il venait de prendre d'un plateau.
« Et que fait une jeune femme aussi fascinante que vous dans un endroit comme celui-ci ? »
Elle rit doucement, un son léger mais sincère. « J'essaie de représenter ma galerie, même si ce genre de soirée n'est pas vraiment mon terrain de prédilection. »
« Une galerie, dites-vous ? Vous êtes artiste ? »
« Pas vraiment. Je travaille surtout en coulisses. Je mets en valeur le travail des autres. »
Alessandro la fixa avec une intensité maîtrisée. Elle ne mentait pas, mais il pouvait sentir qu'elle retenait des parties d'elle-même. Il posa son verre sur une table proche et s'approcha légèrement, réduisant la distance entre eux.
« Vous devriez me montrer votre galerie un jour. J'aimerais voir ce qui vous passionne. »
Sofia fronça légèrement les sourcils. « Vous êtes intéressé par l'art ? »
« Disons que je suis curieux par nature. Et je sais reconnaître quelque chose d'unique quand je le vois. »
Ses paroles, bien que simples, avaient un poids qu'elle ne pouvait ignorer. Il y avait une intensité dans ses yeux, une confiance qui semblait presque déstabilisante. Sofia détourna légèrement le regard, essayant de se recentrer.
« Eh bien, nous serions ravis de vous accueillir », répondit-elle finalement, gardant un ton professionnel.
Il sourit, satisfait. Elle n'avait aucune idée du piège qui se refermait doucement autour d'elle. Leur première rencontre avait été brève mais efficace, et Alessandro savait qu'il venait de franchir la première étape.
Lorsque Sofia quitta le gala ce soir-là, Alessandro la regarda partir, son esprit déjà occupé à planifier leur prochain échange. Il n'y avait rien de hasardeux dans ses actions, chaque mouvement calculé, chaque mot soigneusement choisi.
Sofia Petrov ne savait pas encore qu'elle venait de croiser un homme qui ne s'arrêterait devant rien pour obtenir ce qu'il voulait. Et ce qu'Alessandro voulait, c'était bien plus que sa simple confiance. C'était sa rédemption, sa vengeance, et peut-être, si les circonstances le permettaient, quelque chose qu'il n'avait jamais prévu : un lien qu'il ne pourrait pas briser.
Chapitre 3
Alessandro n'était pas homme à laisser quoi que ce soit au hasard. Dès sa première rencontre avec Sofia, il avait su qu'elle serait plus qu'un simple pion dans son plan de vengeance. Pourtant, il ne pouvait pas se permettre d'être imprudent. Elle n'était pas son père, cela transparaissait dans sa manière de parler, dans la simplicité de son comportement, dans la sincérité presque désarmante de ses sourires. Mais cela ne la rendait pas moins utile.
Installé dans son appartement londonien temporaire, il feuilletait les rapports détaillés que Carlo lui envoyait régulièrement. La vie de Sofia était terriblement ordinaire, presque ennuyeuse. Pas de scandales, pas de fréquentations douteuses, aucune trace de richesse extravagante. Elle payait son loyer à temps, gérait ses finances avec soin, et travaillait dur pour maintenir sa galerie à flot. Une existence simple, dépourvue de tout le faste auquel Alessandro était habitué.
Mais ce n'était pas cette banalité apparente qui attirait Alessandro. C'était cette vulnérabilité qu'elle semblait dégager, cette impression qu'elle n'appartenait pas au monde brutal dans lequel son père avait prospéré. Cela rendait son approche plus complexe, mais aussi plus fascinante. Il devait s'assurer de la garder proche sans jamais révéler ses véritables intentions.
Quelques jours plus tard, Sofia sortait de la galerie après une matinée épuisante. Elle serra son écharpe autour de son cou, perdue dans ses pensées. Ses finances personnelles étaient toujours précaires. Le loyer de la galerie pesait lourd sur ses épaules, et les mécènes n'étaient pas toujours aussi généreux qu'elle l'espérait. Pourtant, elle tenait bon, refusant de demander de l'aide ou de baisser les bras.
Alors qu'elle marchait dans une rue animée, un homme en costume sombre l'interpella. Il était grand, imposant, et ses yeux froids la firent immédiatement se raidir.
« Mademoiselle Petrov ? »
Elle s'arrêta, hésitante. « Oui, c'est moi. Qui êtes-vous ? »
L'homme sortit une carte de visite qu'il lui tendit avec un sourire professionnel. « Je suis William Harris, avocat représentant les créanciers de votre père. Nous devons discuter de ses dettes. »
Son cœur se serra. Elle avait tout fait pour se tenir à distance des affaires de Viktor Petrov, pour se détacher de son héritage toxique. Pourtant, cela la rattrapait toujours.
« Je crois que vous faites erreur », dit-elle en tentant de rester calme. « Mon père est décédé, et je ne suis pas impliquée dans ses affaires. »
L'homme secoua la tête, implacable. « Vous portez son nom, mademoiselle Petrov, et malheureusement, cela suffit. Les dettes qu'il a laissées sont substantielles, et en l'absence d'autres héritiers, la responsabilité vous revient. »
Sofia sentit le sol se dérober sous ses pieds. « Je ne peux pas payer. Je n'ai rien à voir avec ses activités. »
« Nous pouvons trouver un arrangement », dit-il d'un ton presque condescendant. « Mais je vous conseille de coopérer. Sinon, les conséquences pourraient être... compliquées. »
Elle voulait répliquer, mais les mots lui manquaient. L'idée de devoir répondre des crimes de son père, de porter un fardeau qu'elle n'avait jamais voulu, la terrifiait.
C'est à ce moment qu'une voix familière interrompit leur échange.
« Est-ce ainsi que vous traitez une dame ? »
Sofia tourna la tête pour voir Alessandro, son visage calme mais ses yeux d'une intensité redoutable. Il s'approcha d'un pas sûr, se plaçant instinctivement entre elle et l'avocat.
Harris, pris de court, recula légèrement. « Monsieur, cette affaire ne vous concerne pas. »
« Tout ce qui concerne Sofia me concerne », répliqua Alessandro avec une froideur tranchante. Il tourna la tête vers elle, son expression adoucie. « Est-ce que cet homme vous importune ? »
Sofia, toujours sous le choc, hocha légèrement la tête. « Il dit que je dois payer les dettes de mon père. »
Alessandro se redressa, dominant Harris de toute sa hauteur. « Elle ne doit rien. Et si vous avez une quelconque réclamation, vous pouvez la transmettre à mon avocat. Maintenant, disparaissez. »
Harris hésita, mais le regard d'Alessandro ne laissait aucune place à la négociation. L'avocat finit par s'éloigner, visiblement contrarié, laissant Sofia et Alessandro seuls dans la rue.
Elle croisa les bras, essayant de cacher son trouble. « Vous n'étiez pas obligé d'intervenir. »
« Bien sûr que si », répondit-il calmement. « Vous n'avez pas à affronter ce genre de personnes seule. »
Sofia baissa les yeux, submergée par un mélange de honte et de soulagement. « Merci. Je ne sais pas pourquoi il pense que je suis responsable. Je n'ai rien à voir avec les affaires de mon père. »
« Je sais », dit Alessandro, sa voix étonnamment douce. « Mais ces gens s'accrochent à n'importe quoi pour récupérer leur argent. Vous devez être prudente. »
Elle le regarda, cherchant à comprendre pourquoi cet homme, qu'elle connaissait à peine, se montrait si protecteur. « Pourquoi faites-vous ça ? Nous ne nous connaissons pas vraiment. »
Il hésita une fraction de seconde avant de répondre, calculant soigneusement ses mots. « Parce que je ne supporte pas l'injustice. Et parce que je crois que vous méritez qu'on vous aide. »
Sofia sentit ses joues s'empourprer. Elle n'était pas habituée à ce genre d'attention, et encore moins à une gentillesse aussi désintéressée. Pourtant, elle ne pouvait s'empêcher de se demander si cela était sincère.
Ils marchèrent un moment en silence, Alessandro adaptant son rythme au sien. Il la laissa parler, raconter son combat pour s'éloigner du passé, sa lutte pour maintenir la galerie à flot. Il écoutait attentivement, posant des questions précises mais jamais intrusives.
Lorsqu'ils atteignirent un café, il insista pour qu'ils s'arrêtent. « Vous avez besoin de vous détendre », dit-il en souriant.
Ils s'installèrent à une table, et Sofia, bien que toujours méfiante, se sentit étrangement apaisée en sa présence. Alessandro avait une manière de lui parler qui lui donnait l'impression qu'elle pouvait baisser sa garde, qu'il comprenait ses craintes sans les juger.
Mais derrière ce masque de bienveillance, Alessandro calculait chaque mouvement, chaque mot. Il savait qu'il venait de franchir une étape cruciale. En se positionnant comme son protecteur, il gagnait sa confiance, créant un lien qu'il pourrait exploiter plus tard.
Pourtant, alors qu'il la regardait sourire timidement, une part de lui se demanda s'il ne jouait pas avec un feu qu'il ne pourrait pas contrôler.