Chapitre 2
La première chose que j'ai sentie, c'est l'odeur de la fumée.
Acre, épaisse, elle me piquait la gorge et me faisait tousser. J'ai ouvert les yeux, désorientée. Des flammes orange dansaient déjà le long des murs de notre appartement dans la résidence militaire.
La panique m'a saisie, une vague glaciale qui a balayé la chaleur de l'incendie. Mon premier réflexe a été de poser une main sur mon ventre.
Mon bébé.
J'étais enceinte de trois mois.
« Marc ! » ai-je crié, la voix rauque. « Marc, réveille-toi ! Il y a le feu ! »
Mon mari, Marc Bernard, a bondi hors du lit. Il était officier, habitué aux situations d'urgence. Mais en voyant les flammes, son visage a pris une expression étrange. Pas seulement de la peur, mais une sorte de reconnaissance horrifiée.
Comme s'il avait déjà vécu cette scène.
Une pensée absurde m'a traversé l'esprit, un souvenir d'une autre vie, un autre incendie. Dans ce souvenir, il m'avait portée dans ses bras pour me sauver, mais c'était trop tard. Nous étions morts tous les deux.
La même lueur de reconnaissance a brillé dans ses yeux quand il a croisé mon regard. Il a compris. Il avait aussi "revécu".
« Jeanne... » a-t-il commencé, la voix tremblante.
Mais à ce moment précis, un cri a retenti dans le couloir.
« Au secours ! Aidez-moi ! »
C'était la voix de Sophie Leclerc. Son ancienne flamme. La femme qu'il n'avait jamais pu oublier, celle qu'il regrettait de ne pas avoir pu "sauver" dans un accident, bien des années auparavant.
Le visage de Marc s'est crispé. Son dilemme était visible, une lutte terrible se jouait en lui. Il m'a regardée, moi, sa femme enceinte, puis il a regardé la porte derrière laquelle Sophie criait.
Dans notre vie passée, Sophie n'était pas là. Il n'y avait eu que moi.
Cette fois, le destin lui offrait une seconde chance. Une chance de réparer son plus grand regret.
« Marc, s'il te plaît... » ai-je murmuré, la fumée me brûlant les poumons. Mon corps était lourd, affaibli par la grossesse.
Il a détourné les yeux. Le choix était fait.
« Je dois la sauver, » a-t-il dit, d'une voix soudainement froide, dénuée de toute émotion. « C'est elle qui est en plus grand danger. »
Sans un regard en arrière, il s'est précipité hors de la chambre, me laissant seule au milieu des flammes qui gagnaient du terrain.
Je suis restée là, pétrifiée, le cœur brisé. Il ne s'agissait pas de savoir qui était en plus grand danger. Il s'agissait de réparer son passé. Et pour ça, il était prêt à me sacrifier, moi et notre enfant à naître.
La chaleur devenait insupportable. Un morceau de plafond enflammé s'est écrasé près de moi. La douleur et le désespoir m'ont submergée, mais une nouvelle force a jailli du plus profond de mon être.
Je ne pouvais pas mourir ici. Pas comme ça.
Je devais vivre. Pour mon bébé.
Je me suis traînée sur le sol, cherchant l'air le moins vicié, me dirigeant péniblement vers la fenêtre. Dehors, j'entendais les sirènes des pompiers. J'ai vu Marc sortir du bâtiment en courant, portant Sophie dans ses bras. Elle était indemne, juste effrayée, et s'accrochait à son cou.
Il l'a déposée en sécurité, loin du bâtiment, et s'est assuré qu'elle allait bien, lui caressant le visage. Il ne s'est même pas retourné pour voir si j'avais réussi à sortir.
À travers la fumée, j'ai entendu un de ses collègues lui crier :
« Marc ! Et Jeanne ? Elle est encore à l'intérieur ! »
La réponse de Marc a été comme un coup de poignard.
« Occupez-vous de Sophie d'abord ! Elle a inhalé beaucoup de fumée, elle est fragile ! »
Mon monde s'est effondré. J'étais seule. Totalement seule. Avec une rage froide qui remplaçait la peur, j'ai rassemblé mes dernières forces. Je ne comptais plus sur lui. Je devais me sauver moi-même. Pour moi, et pour la petite vie qui dépendait de moi.
Chapitre 3
Le sol sous moi était brûlant. Chaque inspiration était une torture, un mélange de fumée et de produits chimiques qui me sciait les poumons. J'ai rampé, guidée par un instinct de survie primaire. Mon esprit s'est vidé de tout sauf d'un objectif : la salle de bain.
Dans ma vie passée, j'avais paniqué, j'étais restée dans la chambre. Cette fois, je savais. La salle de bain avait une petite fenêtre et de l'eau.
J'ai atteint la porte, mes mains brûlées au contact de la poignée en métal. J'ai crié de douleur mais j'ai poussé. À l'intérieur, j'ai tourné le robinet de la douche à fond. L'eau froide qui a jailli sur moi a été à la fois un choc et un soulagement. J'ai arraché des serviettes, les ai trempées et les ai plaquées sur mon visage, respirant à travers le tissu humide.
La fumée s'infiltrait sous la porte. Je sentais mes forces m'abandonner. Juste avant de perdre connaissance, j'ai entendu le bruit de la porte d'entrée qui volait en éclats et des voix de pompiers qui criaient mon nom.
« On l'a trouvée ! Dans la salle de bain ! Elle est inconsciente ! »
Le contact de l'air frais sur mon visage a été la première sensation quand ils m'ont sortie. J'ai repris conscience par bribes, voyant des visages penchés sur moi, entendant des ordres criés. On m'a mise sur un brancard.
Mes yeux cherchaient désespérément une seule personne.
Je l'ai vu. Marc. Il était près d'une ambulance, tenant la main de Sophie, qui était assise, une couverture de survie sur les épaules. Elle n'avait pas une égratignure.
« Capitaine Bernard ! » a crié un ambulancier qui me poussait. « Votre femme est gravement blessée, inhalation sévère et brûlures. On l'emmène en priorité ! »
Marc a tourné la tête vers nous. Son regard était glacial. Il a lâché la main de Sophie et s'est approché, non pas de moi, mais de l'ambulancier.
« Non, » a-t-il ordonné d'une voix sèche. « Emmenez Sophie d'abord. Elle est en état de choc. C'est elle ma priorité. »
L'ambulancier, un jeune homme, a paru choqué.
« Mais, Capitaine... votre femme... elle est enceinte... ses blessures sont... »
Marc l'a coupé net, son ton ne laissant aucune place à la discussion.
« J'ai dit d'emmener Sophie. C'est un ordre. Vous croyez qu'une petite brûlure est plus grave qu'un traumatisme psychologique ? Vous remettez en question mon jugement ? »
Sa voix était pleine de mépris. Il a jeté un regard dédaigneux vers moi, comme si j'étais une nuisance.
« Elle fait du cinéma. Elle est plus solide qu'elle en a l'air. »
Ces mots, prononcés devant tout le monde, m'ont humiliée plus profondément que les flammes ne m'avaient brûlée. Les pompiers, les voisins, tous ont entendu. J'ai vu la pitié et l'incompréhension dans leurs yeux. Ils me regardaient, puis regardaient Marc, puis Sophie, qui affichait une mine faussement fragile.
Marc a personnellement aidé Sophie à monter dans la première ambulance. Il lui a murmuré des mots rassurants avant de fermer les portes. Puis, il est monté à l'avant, à côté du chauffeur, et le véhicule est parti en trombe.
Il m'a laissée là, sur mon brancard, au milieu du chaos. Abandonnée. Humiliée.
Un pompier plus âgé s'est approché de moi, un air de compassion sur son visage.
« On s'occupe de vous, madame. Ne vous inquiétez pas. »
Je n'ai pas pu répondre. Des larmes silencieuses ont commencé à couler sur mes joues couvertes de suie, se mêlant à l'eau que les ambulanciers versaient sur mes brûlures. La douleur physique était terrible, mais elle n'était rien comparée à la douleur qui déchirait mon cœur.