Chapitre 2
Chapitre 2
Le poids du lien brisé résonna comme un hurlement sourd, invisible mais oppressant, un écho traversant l'éther pour frapper Sylvia en pleine poitrine. Ses yeux s'ouvrirent brusquement, une lueur glacée traversant son regard. Elle savait. Pas besoin d'incantations ou de visions. Le vide laissé derrière Elena était suffisant pour déclencher une onde de choc, une fracture dans l'ordre naturel. Une Luna qui s'échappe. Une meute laissée vacante. Une trahison au cœur des fondations mêmes du pouvoir.
Sylvia se leva lentement, ignorant le frisson qui parcourait son échine. Ce n'était pas une simple fuite. Elena n'était pas assez imprudente pour agir sans plan. Cela signifiait qu'elle avait mûrement réfléchi cette décision, ce qui rendait les conséquences encore plus graves.
« Idiote, » murmura Sylvia dans un souffle, plus pour elle-même que pour quiconque. « Tu n'as aucune idée de ce que tu as déclenché. »
Elle marcha jusqu'au centre de la pièce, ses doigts traçant des symboles anciens sur une table de pierre usée par le temps. Une fois le cercle complet, elle ferma les yeux, appelant les esprits. L'air vibra légèrement alors que des murmures se formaient, dissonants, incohérents, mais porteurs d'une seule vérité : le lien entre Kieran et Elena s'effritait à chaque seconde. Cela ne pouvait être ignoré.
***
Dans l'obscurité dense, Elena courait toujours. La peur s'était muée en une détermination féroce. Le sac sur son épaule pesait lourd, mais pas autant que la liberté qu'elle avait arrachée à une vie de silence. Ses pas étaient rapides, ses instincts aiguisés. Elle savait qu'elle était traquée. Pas encore par Kieran - il n'avait probablement pas encore remarqué son absence - mais par d'autres.
Les forêts sacrées. On les mentionnait dans les contes, comme un lieu où les lois des loups n'avaient pas d'emprise. Elles regorgeaient de magie ancienne, de présences oubliées qui ne répondaient à personne. Pas même à un Alpha. Ces bois murmuraient des promesses de refuge, mais aussi des avertissements.
Elena s'arrêta, ses oreilles captant un bruissement léger à sa gauche. Son souffle se fit plus court alors qu'elle scrutait les ombres. Puis, elle le vit. Une paire d'yeux jaunes perçants, fixés sur elle depuis les ténèbres. Un loup. Plus grand que la normale, plus imposant, mais différent. Il ne semblait pas appartenir à une meute.
Le loup s'avança lentement, ses mouvements délibérés, comme s'il mesurait chaque pas. Elena resta immobile, sa main prête à attraper le poignard d'argent qu'elle gardait toujours sur elle. Il n'attaqua pas. Au lieu de cela, il inclina la tête, la regardant comme s'il essayait de la comprendre.
« Tu comptes rester là ou tu vas dire ce que tu veux ? » souffla-t-elle, plus pour masquer sa nervosité que pour l'intimider.
Le loup ne répondit pas - évidemment - mais il s'assit, son regard toujours fixé sur elle. C'était comme s'il l'évaluait, pesant ses intentions.
« Très bien, reste là si ça te chante, » murmura-t-elle avant de reprendre sa route, jetant des coups d'œil furtifs derrière elle. Le loup ne bougea pas immédiatement, mais elle sentit sa présence constante, comme une ombre qui la suivait à distance.
***
Dans le manoir, la tension était palpable. Kieran entra dans la salle commune, sa posture rigide et ses mâchoires serrées. Le silence tomba immédiatement. Il n'avait pas encore dit un mot, mais tout le monde sentait l'orage imminent.
Lisbeth fut la première à s'approcher, un sourire narquois sur les lèvres. « Tu cherches quelque chose, Kieran ? »
Il ne répondit pas. Ses yeux parcoururent la pièce, cherchant une réponse qu'il savait déjà. La chambre vide d'Elena, le linge manquant. Son absence était criante.
« Où est-elle ? » demanda-t-il finalement, sa voix basse mais dangereuse.
Lisbeth haussa les épaules. « Comment pourrais-je savoir ? Ce n'est pas comme si elle se confiait à moi. »
« Ce n'est pas le moment pour tes jeux, » gronda-t-il, ses crocs apparaissant brièvement.
Lisbeth recula légèrement, mais elle gardait son air moqueur. « Peut-être qu'elle en a eu assez, Kieran. Ce n'est pas comme si tu lui avais donné une raison de rester. »
Il s'approcha si rapidement qu'elle eut à peine le temps de réagir. Son poing frappa le mur près de sa tête, faisant trembler les fondations. « Si tu sais quelque chose, tu me le dis maintenant, » murmura-t-il, chaque mot chargé de menace.
Elle déglutit, mais son sourire ne disparut pas. « Tu devrais te demander pourquoi elle est partie, Kieran. Pas où elle est allée. »
Il recula, la laissant enfin respirer, mais son esprit était en ébullition. Pourquoi ? Il connaissait déjà la réponse. Chaque moment où il l'avait ignorée. Chaque regard froid qu'il lui avait jeté. Chaque fois qu'il avait choisi la meute plutôt qu'elle.
La culpabilité se mélangea à la colère, créant une tempête en lui. Mais ce n'était pas le moment de se laisser submerger. Elle était partie. Elle avait brisé leur lien, et cela mettait en danger tout ce qu'il avait construit.
« Trouvez-la, » ordonna-t-il aux loups présents. « Immédiatement. »
***
Elena trouva une petite clairière dans la forêt, le silence entrecoupé par le bruissement des feuilles. Elle s'agenouilla, sentant une vague de fatigue l'envahir. Le loup qui l'avait suivie apparut de nouveau, cette fois plus près.
« Tu comptes me suivre encore longtemps ? » lança-t-elle, levant un sourcil.
Le loup ne répondit pas, mais quelque chose dans son regard changea. Il s'approcha lentement, s'arrêtant juste assez loin pour qu'elle ne se sente pas menacée.
« Si tu veux rester, reste, » soupira-t-elle, épuisée. « Mais ne t'attends pas à ce que je partage ma nourriture. »
Elle ne savait pas pourquoi elle lui parlait comme à un égal. Peut-être parce qu'il semblait comprendre. Peut-être parce qu'elle avait désespérément besoin d'un allié, même s'il n'était qu'un animal.
Le loup s'allongea près d'elle, son souffle profond et régulier. Pour la première fois depuis qu'elle avait quitté le manoir, Elena sentit son cœur ralentir légèrement. Ce n'était pas la sécurité, mais c'était un début.
Chapitre 3
Chapitre 3
Le silence pesant dans la pièce n'était brisé que par le tic-tac régulier de l'horloge antique. Kieran se tenait droit, les bras croisés sur sa poitrine, le regard fixé sur Sylvia. Elle, assise dans son fauteuil imposant, l'observait avec une froide intensité.
« Alors, c'est tout ? » demanda-t-elle enfin, sa voix calme mais tranchante.
Kieran serra la mâchoire. « Je ne vois pas ce que vous attendez de moi, Sylvia. Elle a fait son choix. »
« Son choix ? » Sylvia se redressa légèrement, ses yeux perçant les siens comme des lames. « Non, Kieran. Elle a fui. Et elle l'a fait parce que tu as failli à ton devoir. »
Il sentit la colère monter, mais il la contenait. La matriarche n'était pas quelqu'un que l'on pouvait affronter sans conséquences. « Avec tout le respect que je vous dois, Sylvia, je n'ai jamais demandé à être lié à elle. Ce... ce mariage, c'était votre idée. »
« Et toi, tu l'as accepté, » rétorqua-t-elle immédiatement. « Tu as pris cet engagement. Et comme tout le reste, tu l'as négligé. »
Les mots le frappèrent comme un coup de poing. Kieran détourna le regard, ses poings se serrant. Il détestait l'admettre, mais elle avait raison. Elena n'avait jamais été une priorité pour lui. Pas quand il avait la meute à gérer, les alliances à maintenir, les ennemis à surveiller.
Sylvia se pencha en avant, ses doigts entrelacés. « Tu crois que je l'ai choisie au hasard ? Que j'ai mis mon héritière en danger pour le plaisir de jouer à la marieuse ? »
Il releva les yeux, son regard sombre. « Alors pourquoi elle ? Pourquoi moi ? »
Elle le fixa un moment, comme si elle pesait ses mots. « Parce que tu avais besoin d'elle, Kieran. Plus que tu ne le réaliseras jamais. »
« Et pourtant, vous avez dû voir que ça ne marcherait pas, » grogna-t-il. « Vous saviez que je ne pouvais pas... »
Il s'interrompit, serrant les dents pour ne pas laisser échapper ce qu'il refusait d'admettre. Sylvia, cependant, le connaissait trop bien pour ignorer ce qu'il essayait de cacher.
« Continue, » murmura-t-elle, presque doucement. « Tu ne pouvais pas quoi ? »
Il soupira lourdement, passant une main dans ses cheveux. « Vous savez déjà. Je ne pouvais pas lui donner ce qu'elle méritait. Pas après... »
Il s'arrêta de nouveau, la gorge serrée. Les souvenirs refirent surface, brutaux et implacables. La femme qu'il avait aimée autrefois, perdue dans une bataille sanglante. La culpabilité de n'avoir pas été assez fort pour la sauver.
Sylvia hocha lentement la tête. « Tu te penses incapable d'aimer à nouveau. Je comprends. Mais Elena n'était pas là pour combler un vide, Kieran. Elle était là pour t'aider à te reconstruire. Et tu l'as laissée tomber. »
Il tapa du poing sur la table, sa patience éclatant comme un barrage. « Et qu'est-ce que vous voulez que je fasse maintenant, hein ? Elle est partie ! Je ne peux pas la ramener si elle ne veut pas revenir. »
La matriarche resta imperturbable, le regard dur comme de la pierre. « Ce n'est pas une question de vouloir. C'est une question de devoir. »
« Vous ne comprenez pas, » murmura-t-il, presque pour lui-même. « Elle ne reviendra pas. Elle me déteste probablement. Peut-être même que... »
« Peut-être même qu'elle cherche à te détruire, » coupa Sylvia, son ton glacial.
Il releva la tête, la fixant avec confusion. « Qu'est-ce que ça veut dire ? »
Elle se leva lentement, sa silhouette imposante malgré son âge. « Une Luna qui rompt le lien avec son Alpha devient une anomalie. Une brèche dans l'équilibre des clans. Si elle ne revient pas, si elle n'est pas retrouvée... »
Kieran secoua la tête, incrédule. « Vous croyez qu'elle est une menace ? Elena ? Elle ne ferait jamais ça. »
Sylvia haussa un sourcil. « Tu es sûr ? Après tout ce que tu lui as fait subir, penses-tu vraiment connaître ses intentions ? »
Il resta silencieux, ses pensées tourbillonnant. Elena, douce et patiente, transformée en une figure de rébellion. Il n'arrivait pas à l'imaginer. Et pourtant, quelque chose en lui doutait.
« Je ne la tuerai pas, » déclara-t-il soudainement, sa voix ferme.
Sylvia le dévisagea longuement avant de parler. « Ce n'est pas à toi de décider, Kieran. Si elle devient une menace, si elle attire l'attention des Alphas rivaux, je n'aurai pas d'autre choix. »
Il s'avança, son regard sombre. « Elle n'est pas une menace. Je vais la retrouver. Je vais lui parler. Mais je ne permettrai à personne de lui faire du mal. »
La matriarche le laissa partir, mais son visage était marqué par une froide détermination. « Alors tu ferais mieux de te dépêcher. Parce que si tu échoues, je n'hésiterai pas. »
Kieran quitta la pièce, le cœur lourd mais résolu. Peu importe ce qu'il en coûtait, il devait retrouver Elena. Pas seulement pour la meute. Pas seulement pour Sylvia. Mais pour lui-même. Pour racheter ses erreurs et affronter les démons qu'il avait ignorés pendant trop longtemps.