Chapitre 2

— Alors, Pitchounette, te voilà bien gaillarde !

— Ah ça, père Floriette ! Il me faudrait vite des baudruches, du papier fort, bien fort hein, et de la colle d’amidon ou de poisson !

— Oh là ! Oh là ! Souffle un bon coup ! C’est qu’on va pas t’enlever la terre sous les pieds ! La boule tourne bien seule gaminette, ne pousse pas si fort ! Que veux-tu faire de tout ça ?

— C’est un secret. Des choses… Des choses pour trouver un béguin.

— Ouh, là ! Doucement Lisette avec ta layette ! T’as encore la robe amidonnée des collégiennes et tu voudrais déjà passer les nippes de mariée ! Voyez-vous un peu cette jeunesse ! À peine ça court que ça veut des ailes !

— C’était un secret et vous criez si fort ! Toute l’épicerie est au courant maintenant !

— Peuchère ! Où donc vois-tu la foule, toi ?

— C’est pas gentil, père Floriette !

— T’en auras bien assez vite de tes gentillesses ! T’as pas besoin de te faire du mouron, tiens ! Quand tu vas monter en fleur, il y a bien des jardiniers qui voudront t’arranger ! Mais ne te presse pas ! On fane bien plus vite qu’on est éclos ! Retourne vite chez la mère ! Profite de l’enfance, petite ! Le temps viendra de te rendre fada avec tes histoires de béguin ! Tiens, prends cette navette, et savoure l’insouciance jusqu’à la dernière bouchée ! Tu verras ! Le destin ne remplit pas la bouche que de bonnes choses !

— Merci, mais je préfère le nougat !

— En plus, on fait la difficile ! Le nougat ! C’est une mode ! Tout le monde me serine avec ce nougat, mais ça ne tiendra jamais ! Enfin… Est-ce tout ce que tu voulais ?

— Oui… On peut déjà aller loin avec ça ! Ah ! J’allais oublier… Avez-vous des bouteilles vides ?

— Toutes celles que me ramène Fabius ! Depuis qu’il m’achète la boisson à Châteauneuf, il ne trouve pas mieux que me laisser ces maudits flacons sur le dos ! Et le vin descend plus vite dans le gosier que mes jambes ne montent au grenier !

— Je peux les prendre ?

— Si ça te chante ! Mais ce sera bien encombrant pour ta frêle petite taille !

— Au début, oui. Mais par la suite, je prendrai des valises.

Le père Floriette regardait la gamine d’un air dubitatif, en secouant la tête, goguenard, les mains sur les hanches.

Nelly fit sonner ses chaussures sur les vieilles marches de bois. Elle ouvrit la porte craintivement, tendit le bras moins haut que le mois dernier, afin d’atteindre l’interrupteur. Il faisait chaud, les planches et les lattes craquaient, envahies par un étang de clarté tombant des lucarnes.

Elle louvoya dans la réserve de l’épicier, vit les gros fûts collants de marinades, d’olives et d’aulx, les bocaux de pistou, de miel, les gerbes de lavandes séchant contre les poutres, avec celles de mélisse et de sauge. Elle aperçut aussi le grand bac de sable prévu contre les incendies, en lequel elle se soulageait lorsqu’elle n’avait pas envie de retourner jusqu’au cabanon.

Elle demeurait au milieu de la pièce, entre le refuge des lessives suspendues, courant au milieu du linge sentant le savon et le bois délavé. Elle déroulait les gestes d’autrefois, en espérant retrouver les mêmes émotions qu’auparavant, mais elle ne savait pas pourquoi ce n’était plus pareil. Depuis un certain temps, elle se lassait vite de certains jeux, ses compagnons imaginaires s’éloignaient petit à petit. Ça l’attristait, elle se sentait perdue, et les allées parsemées de grands tissus blancs trahissaient l’espace. Le monde changeait, ses bras atteignaient des hauteurs inhabituelles.

Elle avait encore la fraîcheur et la naïveté d’antan, ou du moins, tentait-elle de la conserver, afin que ces errances conservent intactes leurs magies.

Elle observait les beaux flacons couchés dans la panière, saisit l’un d’eux en l’appliquant devant les yeux, afin de découvrir comment apparaissait la vie, ainsi changée par la verdeur du verre. Des gouttes de clarté perlaient sur sa peau, en pluie fine et douce.

Nelly prit la caisse de savon vide, la retourna et sortit la tête par la lucarne. Rien n’avait changé en ce lieu. Elle voyait la bordure aux hirondelles, le mystère des cheminées, cette espèce de trou noir, ou l’autre, élevée fièrement, avec sa coiffe de terre cuite. Où donc cela menait-il ?

Le ciel lisse tombait des tuiles sur la rue, plus besoin de lever la tête pour absorber l’azur, il régnait là, en avant et derrière le toit. On ne voyait pas la ville. Nelly demeurait plus haute que le monde, elle allait plus loin, au-delà, les pieds sans empreinte et sans poids.

Elle rêvait ainsi, lorsque la voix puissante du père Floriette la héla.

— Et alors ! Tu te prends mal là-haut ?

— J’arrive, père Floriette, ne craignez rien ! Je regardais la vue !

— C’est dangereux ! Je t’ai déjà maintes fois dit de ne pas grimper sur l’escabeau !

— Je ne peux pas tomber ! Le cadre de la lucarne m’enserre le cou ! Et maintenant je n’ai plus besoin de cet escabeau !

— Ça ne fait rien, tête de mule ! Un jour, il te viendra bien l’envie de pousser sur la corniche, je te connais bien avec tes marottes !

— Je ne suis plus une gaminette !

Nelly, forte de ses jambes croissantes, fila vexée et à toute allure, chercher l’alcool camphré chez Soubiran, le grand pharmacien famélique et vêtu d’un deuil perpétuel, la bouche arrondie et toujours étonnée. Elle se regarda longuement devant la vitrine et lâcha satisfaite : « C’est dont vrai. Je suis devenue bien haute ! »

Chapitre 3

Le village assoiffé tardait au bord des fontaines, les chevaux traînaient lamentablement leurs sabots, la poussière s’infiltrait à l’intérieur des calèches. Le pire arrivait lorsqu’une de ces nouvelles automobiles passait, le tintamarre effrayait les bêtes, on les voyait effectuer de dangereux écarts surprenant les passants peu enclins à ce modernisme nauséabond.

— Ceci va leur tourner les sangs aux bourgeois, ces machines infernales !

— Bah ! Ça prendra jamais ! D’ici que ce soit au point, on a le temps de voir venir !

Les commentaires allaient bon train, eux, plus que ces mécaniques défaillantes. Le soir, devant les anisettes, on voyait monsieur le maire passer tout tranquillement dans son char puant, se tenant bedonnant et fier, tel un gros bonhomme de papier mâché, tout prêt d’éclater.

La petite Nelly repoussa le portail des « Vanils », la propriété blanche de sa grand-mère, lourdement chargée de ses emplettes. La tante Lilette venait d’arriver, avec l’oncle Marcel.

Cette dernière parlait lentement, d’une voix aiguë. Elle avait confectionné une tarte aux abricots et déposé sur la table ses sempiternels pots de gelées aux coings trop recuits.

On la voyait fuir avec une belle avance sur le gâteau ; comme on dit aussi, le sourire séchait à l’air !

Lilette portait des lunettes d’écaille noires, mais ne semblait pas mieux voir pour autant. Quant à l’oncle Marcel, à part le cou perlant de prurit, il devenait sourd comme un vase. Son vaste cornet à pavillon l’accompagnait partout, parfois il le déposait sur la table, lorsque par exemple sa mâchoire rognait menu, une grande quantité de fromage bien fait et de café au lait.

On ne pouvait ignorer l’embout jaunâtre et peu ragoûtant, de cette énorme pipe posée à quelques centimètres de l’assiette !

La table, au milieu du jardin, embaumait le sucre et la cannelle, que les guêpes venaient savourer à la dérobée. Nelly tendit le flacon d’alcool camphré au protubérant Marcel, qui, comme à son habitude, empestait la vieille lavette douteuse. Ça finissait par un baiser poisseux sur les joues, dont la petite se débarrassait dans la baignoire de la salle de bain, devant la fenêtre hublot. Elle s’enduisait ensuite d’une eau de Cologne bleutée, qu’elle utilisait également pour s’évader dans un univers océanique, restant des minutes ainsi, prostrée, le flacon posé devant les yeux, à observer le jardin, écouter les oiseaux, immergée dans ce nouveau monde.

— Elle est serviable cette pitchoune, fit l’oncle. Un vrai cœur sur la main !

— Je ne suis plus petite l’oncle !

— Viens vers moi, fit Lilette ! C’est pas faux ! Tu deviens haute !

— Et nous, reprit l’oncle en hurlant, on s’approche du trou !

— C’est quoi ce trou que vous parlez tout le temps, les grandes personnes ?

— Oh, Nelly, s’il te plaît ! On dit pas : « Ce trou que vous parlez tout le temps, enfin ! »… Une grande fille comme toi, ça doit bien savoir parler et observer une certaine allure dans la société. Plus tard, ça te servira, crois-moi ! Ce trou ? Eh bien… C’est rien… C’est seulement un endroit qui fait peur aux adultes. Ça concerne pas les enfants.

— Ah ? Ils vous punissent aussi les grands ? Comme pour nous, quand vous nous racontez qu’il y a des rats dans la cave, et que vous allez nous y enfermer ?

— C’est pire que ça, reprit Marcel ! Bien pire ! Pour vous, c’estdes fables, mais pour nous, c’est la vérité, et on y passe tous une fois ou l’autre !

— Ah bon ? Ça veut dire que vous êtes méchants alors ?

— Tu nous poses des questions trop difficiles Nelly !

— C’est parce que vous ne savez pas répondre qu’on vous colle ?

— C’est bien pire qu’à l’école, reprit Lilette !

— Rien n’est aussi pire que l’école, Tante !

— « Aussi pire » reprit la grand-mère, d’un air débonnaire… Allons, allons ! On va lui mettre des idées noires dans la tête, la petite est impressionnable, vous le savez bien !

Nelly goûta tranquillement, mais il n’empêche que cette histoire de trou où les adultes sont punis la poursuivait. S’il en est ainsi, c’est que grand-mère aussi pouvait être prise, comme l’a sûrement déjà été sa maman, lorsqu’elle est née. On l’a certainement attrapée parce que je suis venue au monde trop vite et que c’était pas prévu. On ne m’a rien dit, jamais. Je le sais depuis que j’ai grandi. Depuis aujourd’hui.

Je vais aller contre l’armoire, je suis sûr qu’il me faudra encore élever le trait de crayon.

Je ne devais pas être là, c’est ça. C’est la réponse à toutes ces questions embarrassantes qui mettent grand-mère mal à l’aise. Raison de plus pour me fabriquer le voyage permettant de la sauver du grand régent. Mon fiancé nous protégera tous, si je le prends bien courageux !

Mais où donc trouver un tel beau prince ?

Lilette croquait les tranches de tarte avec avidité, ramenant régulièrement sa tasse de thé en bouche, brunie par les franges du lait s’effilochant au-dessus de la porcelaine.Les fleurs dessinées en surfaces cachaient un instant l’éclat dentaire jouxtant la lèvre inférieure. Les résidus d’abricots coloraient la coupe d’un jour tranché à la spatule. Nelly observait les mains, les membres de ces accoudés discutant de choses incompréhensibles, donc forcément sérieuses. Il faisait bon sous les arbres, les pas de l’enfance protégée crissaient sur le gravier, les martinets décochaient des flèches d’un toit à l’autre, par traits multiples et stridents.

Derrière les volets clos, encombrés de glycines, qui sait ce que l’ombre fomentait ?

— Est-elle rêveuse, notre petite Nelly ! Lilette la regardait, derrière l’éclat du monde clos de ses lunettes.

— Elle a toujours été solitaire. Ce n’est pas nouveau. Ça m’inquiète parfois…

— Tu n’as pas d’amie, reprit Lilette, pas de copines d’école ?

— L’école n’est pas mon amie ! Donc je peux pas avoir des copines !

— Serais-tu sauvage, par hasard ?

— Ils ne parlent que des tâches, de ce qu’ils échangent pendant les récrés, et leurs jeux de balles stupides « m’escagassent » ! Les ballons, c’est comme les taons ; j’ai tous envie de les éclater !

— On voit bien qu’elle est unique, reprit Lilette ! Ça devient égoïste avec le temps !

— Du moment qu’elle est heureuse ainsi, reprit l’oncle Marcel.

Son menton luisait de victuailles, de temps à autre, une bouillie indéfinie surgissait entre les fentes labiales. Il disait la vérité le sourd. Parce qu’il n’entendait plus ce stupide monde, inquiété d’actions n’ayant rien de comparable avec la magnificence des lieux et ce dont il en émanait. Nelly ne le savait peut-être pas, mais à sa naissance, en partant, sa mère n’avait point complètement clos la porte.

— Mais enfin reprit Lilette, à quoi rêves-tu donc, ainsi ?

— Je ne rêve pas, tante. Je jette l’amour en l’air. Peut-être que quelqu’un l’attrapera au vol !

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La couleur des larmes

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